Le général Bonaparte et mon père, étant rentrés dans le salon, se présentèrent mutuellement les personnes de leur suite. Les généraux Lannes et Murat étaient d'anciennes connaissances pour mon père, qui les reçut avec beaucoup d'affabilité. Il fut assez froid avec le général Berthier, qu'il avait cependant vu jadis à Versailles, lorsque mon père était garde du corps et Berthier ingénieur. Le général Bonaparte, qui connaissait ma mère, m'en demanda très poliment des nouvelles, me complimenta affectueusement d'avoir, si jeune encore, adopté la carrière des armes, et me prenant doucement par l'oreille, ce qui fut toujours la caresse la plus flatteuse qu'il fît aux personnes dont il était satisfait, il dit, en s'adressant à mon père: «Ce sera un jour un second général Marbot.» Cet horoscope s'est vérifié; je n'en avais point alors l'espérance, cependant je fus tout fier de ces paroles: il faut si peu de chose pour enorgueillir un enfant!
La visite terminée, mon père ne laissa rien transpirer de ce qui avait été dit entre le général Bonaparte et lui; mais j'ai su plus tard que Bonaparte, sans laisser pénétrer positivement ses projets, avait cherché, par les cajoleries les plus adroites, à attirer mon père dans son parti, mais que celui-ci avait constamment éludé la question.
Choqué de voir le peuple de Lyon courir au-devant de Bonaparte comme s'il eût été déjà le souverain de la France, mon père déclara qu'il désirait partir le lendemain, dès l'aube du jour. Mais ses voitures ayant besoin de réparations, force lui fut de passer une journée entière à Lyon. J'en profitai pour me faire confectionner un nouveau bonnet de police, et, enchanté de cette emplette, je ne m'occupai nullement des conversations politiques que j'entendais autour de moi et auxquelles, à vrai dire, je ne comprenais pas grand'chose. Mon père alla rendre au général Bonaparte la visite qu'il en avait reçue. Ils se promenèrent fort longtemps seuls dans le petit jardin de l'hôtel, pendant que leur suite se tenait respectueusement à l'écart. Nous les voyions tantôt gesticuler avec chaleur, tantôt parler avec plus de calme; puis Bonaparte, se rapprochant de mon père avec un air patelin, passer amicalement son bras sous le sien, probablement pour que les autorités qui se trouvaient dans la cour et les nombreux curieux qui encombraient les croisées du voisinage, pussent dire que le général Marbot adhérait aux projets du général Bonaparte, car cet homme habile ne négligeait aucun moyen pour parvenir à ses fins; il séduisait les uns et voulait faire croire qu'il avait gagné aussi ceux qui lui résistaient par devoir. Cela lui réussit à merveille!
Mon père sortit de cette seconde conversation encore plus pensif qu'il n'était sorti de la première, et en entrant à l'hôtel, il ordonna le départ pour le lendemain; mais le général Bonaparte devait faire ce jour-là une excursion autour de la ville pour visiter les hauteurs fortifiables, et tous les chevaux de poste étaient retenus pour lui. Je crus pour le coup que mon père allait se fâcher. Il se contenta de dire: «Voilà le commencement de l'omnipotence!» et ordonna qu'on tâchât de se procurer des chevaux de louage, tant il lui tardait de s'éloigner de cette ville et d'un spectacle qui le choquait. On ne trouva point de chevaux disponibles. Alors le colonel Ménard, qui était né dans le Midi et le connaissait parfaitement, fit observer que la route de Lyon à Avignon étant horriblement défoncée, il était à craindre que nos voitures ne s'y brisassent, et qu'il serait préférable de les embarquer sur le Rhône, dont la descente nous offrirait un spectacle enchanteur. Mon père, fort peu amateur de pittoresque, aurait dans tout autre moment rejeté cet avis; mais comme il lui donnait le moyen de quitter un jour plus tôt la ville de Lyon, dont le séjour lui déplaisait dans les circonstances actuelles, il consentit à prendre le Rhône. Le colonel Ménard loua donc un grand bateau; on y conduisit les deux voitures, et le lendemain, de grand matin, nous nous embarquâmes tous. Cette résolution faillit nous faire périr.
Nous étions en automne, les eaux étaient très basses, le bateau touchait et s'engravait à chaque instant, on craignait qu'il ne se déchirât. Nous couchâmes la première nuit à Saint-Péray, puis à Tain, et mîmes deux jours à descendre jusqu'à la hauteur de l'embouchure de la Drôme. Là nous trouvâmes beaucoup plus d'eau et marchâmes rapidement; mais un de ces coups de vent affreux, qu'on nomme le mistral, nous ayant assaillis à un quart de lieue au-dessus de Pont-Saint-Esprit, les bateliers ne purent gagner le rivage. Ils perdirent la tête et se mirent en prières au lieu de travailler, pendant que le courant et un vent furieux poussaient le bateau vers le pont! Nous allions heurter contre la pile du pont et être engloutis, lorsque mon père et nous tous, prenant des perches à crocs et les portant en avant fort à propos, parâmes le choc contre la pile vers laquelle nous étions entraînés. Le contre-coup fut si terrible qu'il nous fit tomber sur les bancs; mais la secousse avait changé la direction du bateau, qui, par un bonheur presque miraculeux, enfila le dessous de l'arche. Les mariniers revinrent alors un peu de leur terreur et reprirent tant bien que mal la direction de leur barque; mais le mistral continuait, et les deux voitures, offrant une résistance au vent, rendaient la manœuvre presque impossible. Enfin, à six lieues au-dessus d'Avignon, nous fûmes jetés sur une très grande île, où la pointe du bateau s'engrava dans le sable, de manière à ne plus pouvoir l'en retirer sans l'assistance de beaucoup d'ouvriers, et nous penchions tellement de côté, que nous craignions d'être submergés à chaque instant. On plaça quelques planches entre le bateau et le rivage; puis, au moyen d'une corde qui servait d'appui, nous débarquâmes tous sans accident, mais non sans danger. Il était impossible de penser à se rembarquer par un vent aussi affreux, quoique sans pluie; nous pénétrâmes donc dans l'intérieur de l'île, qui était fort grande et que nous crûmes d'abord inhabitée; mais enfin, nous aperçûmes une espèce de ferme où nous trouvâmes des bonnes gens qui nous reçurent très bien. Nous mourions de faim, mais il était impossible d'aller chercher des provisions sur le bateau, et nous n'avions que très peu de pain. Ils nous dirent que l'île était remplie de poules qu'ils y laissaient vivre à l'état sauvage et qu'ils tuaient à coups de fusil quand ils en avaient besoin. Mon père aimait beaucoup la chasse, il avait besoin de faire trêve à ses soucis; on prit les fusils des paysans, des fourches, des bâtons, et nous voilà partis en riant pour la chasse aux poules. On en tua plusieurs, quoiqu'il ne fût pas facile de les joindre, car elles volaient comme des faisans. Nous ramassâmes beaucoup de leurs œufs dans les bois, et de retour à la ferme, on alluma en plein champ un grand feu autour duquel nous nous établîmes au bivouac, pendant que le valet de chambre, aidé par la fermière, accommodait les volailles et les œufs de diverses façons. Nous soupâmes gaiement et nous couchâmes ensuite sur du foin, personne n'ayant osé accepter les lits que les bons paysans nous offraient, tant ils nous parurent peu propres. Les bateliers et un domestique de mon père, qu'on avait laissés de garde près du bateau, vinrent nous prévenir au point du jour que le vent était tombé. Tous les paysans et matelots prirent alors des pelles et des pioches, et après quelques heures d'un travail fort pénible, ils remirent la barque à flot, et nous pûmes continuer notre voyage vers Avignon, où nous arrivâmes sans autre accident. Ceux que nous avions éprouvés furent augmentés par la renommée, de sorte que le bruit courut à Paris que mon père et toute sa suite avaient péri dans les eaux du Rhône. L'entrée d'Avignon, surtout lorsqu'on arrive par le Rhône, est très pittoresque; le vieux château papal, les remparts dont la ville est entourée, ses nombreux clochers et le château de Villeneuve, placés en face d'elle, font un effet admirable! Nous trouvâmes à Avignon Mme Ménard et une de ses nièces, et passâmes trois jours dans cette ville, dont nous visitâmes les charmants environs, sans oublier la fontaine de Vaucluse. Mon père ne se pressait pas de partir, parce que M. R*** lui avait écrit que les chaleurs, encore très fortes dans le Midi, l'avaient forcé de ralentir sa marche, et mon père ne voulait pas arriver avant ses chevaux.
D'Avignon, nous allâmes à Aix. Mais arrivés sur les bords de la Durance, qu'on traversait alors en bac, nous trouvâmes cette rivière tellement grossie et débordée qu'il était impossible de passer avant cinq ou six heures. On délibérait pour savoir si on allait retourner à Avignon, lorsque le fermier du bac, espèce de monsieur, propriétaire d'un charmant petit castel situé sur la hauteur à cinq cents pas du rivage, vint prier mon père de venir s'y reposer jusqu'à ce que ses voitures fussent embarquées. Il accepta, espérant que ce ne serait que pour quelques heures; mais il paraît que de grands orages avaient eu lieu dans les Alpes, où la Durance prend sa source, car cette rivière continua de croître toute la journée. Nous fûmes donc forcés d'accepter pour la nuit l'hospitalité qu'offrait très cordialement le maître du château, et comme il faisait beau, nous nous promenâmes toute la journée. Cet épisode de voyage ne me déplut nullement.
Le lendemain, les eaux étant encore plus furieuses que la veille, notre hôte, qui était un chaud républicain et qui connaissait assez bien la rivière pour juger qu'il nous serait impossible de la traverser avant vingt-quatre heures, se rendit en toute hâte, et à notre insu, dans la petite ville de Cavaillon, qui n'est qu'à deux lieues de là sur la même rive que Bompart. Il alla prévenir tous les patriotes de la localité et des environs qu'il avait chez lui le général de division Marbot. Puis ce monsieur revint triomphant dans son castel, où nous vîmes arriver une heure après une cavalcade composée des plus chauds patriotes de Cavaillon, qui venaient supplier mon père de vouloir bien accepter un banquet qu'ils lui offraient au nom des notables de cette ville «toujours si éminemment républicaine!»
Mon père, auquel ces ovations n'étaient nullement agréables, refusa d'abord; mais ces citoyens firent tant et tant d'instances, disant que tout était déjà ordonné et que les convives se trouvaient réunis, qu'il céda enfin, et nous nous rendîmes à Cavaillon.
Le plus bel hôtel était orné de guirlandes et garni de chapeaux noirs de la ville et de la banlieue. Après des compliments infinis, on prit place autour d'une table immense, couverte des mets les plus recherchés et surtout d'ortolans, oiseaux qui se plaisent beaucoup dans ce pays. On prononça des discours virulents contre les ennemis de la liberté; on porta de nombreuses santés, et le dîner ne finit qu'à dix heures du soir. Il était un peu tard pour retourner à Bompart; d'ailleurs, mon père ne pouvait convenablement se séparer de ses hôtes à la sortie de table; il se détermina donc à coucher à Cavaillon, de sorte que le reste de la soirée se passa en conversations assez bruyantes. Enfin, peu à peu, chaque invité regagna son logis, et nous restâmes seuls. Mais, le lendemain, à son réveil, M. Gault ayant demandé à l'aubergiste quelle était la quote-part que devait mon père pour l'immense festin de la veille, qu'il croyait être un pique-nique, où chacun paye son couvert, cet homme lui remit un compte de plus de 1,500 francs, les bons patriotes n'ayant pas payé un traître sou!… On nous dit bien que quelques-uns avaient exprimé le désir de payer leur part, mais que la très grande majorité avait répondu que ce serait faire injure au général Marbot!…
Le capitaine Gault était furieux de ce procédé, mais mon père, qui au premier moment n'en revenait pas d'étonnement, se prit ensuite à rire aux éclats, et dit à l'aubergiste de venir chercher son argent à Bompart, où nous retournâmes sur-le-champ, sans faire la moindre observation à notre châtelain, dont on récompensa très largement les serviteurs; puis nous profitâmes de la baisse des eaux pour traverser enfin la Durance et nous rendre à Aix.