Quoique je ne fusse pas encore en âge de parler politique avec mon père, ce que je lui avais entendu dire me portait à croire que ses idées républicaines s'étaient grandement modifiées depuis deux ans, et que ce qu'il avait entendu au dîner de Cavaillon avait achevé de les ébranler; mais il ne témoigna aucune mauvaise humeur au sujet du prétendu pique-nique. Il s'amusait même de la colère de M. Gault, qui répétait sans cesse: «Je ne m'étonne pas que, malgré la cherté des ortolans, ces drôles en eussent fait venir une si grande quantité, et demandassent tant de bouteilles de vins fins!…»

Après avoir passé la nuit à Aix, nous partîmes pour nous rendre à Nice. C'était notre dernière journée de poste; nous traversions la montagne et la belle forêt de l'Esterel, lorsque nous rencontrâmes le chef de brigade (ou colonel) du 1er de housards qui, escorté d'un officier et de plusieurs cavaliers conduisant des chevaux éclopés, revenait de l'armée, et se rendait au dépôt de Puy en Velay. Ce colonel se nommait M. Picart; on lui laissait son régiment en raison de ses qualités d'administrateur, et on l'envoyait souvent au dépôt pour y faire équiper des hommes et des chevaux, qu'il expédiait ensuite aux escadrons de guerre, où il paraissait très rarement et restait fort peu. En apercevant M. Picart, mon père fit arrêter sa voiture, mit pied à terre, et après m'avoir présenté à mon colonel, il le tira à part pour le prier de lui indiquer un sous-officier sage et bien élevé dont il pût faire mon mentor. Le colonel indiqua le maréchal des logis Pertelay. Mon père fit prendre le nom de ce sous-officier, et nous continuâmes notre route jusqu'à Nice, où nous trouvâmes le commandant R*** établi dans un excellent hôtel avec nos équipages et nos chevaux en très bon état.

CHAPITRE VIII

Arrivée à Nice.—Mon mentor Pertelay.—Comment je deviens un vrai housard de Bercheny.—J'entre dans la clique.—Mon premier duel à la Madona près Savone.—Enlèvement d'un convoi de bœufs à Dego.

La ville de Nice était remplie de troupes, parmi lesquelles se trouvait un escadron du 1er de housards, auquel j'appartenais. Ce régiment, en l'absence de son colonel, était commandé par un très brave chef d'escadron nommé Muller (c'était le père de ce pauvre malheureux adjudant du 7e de housards qui fut blessé d'un coup de canon, auprès de moi, à Waterloo). En apprenant que le général de division venait d'arriver, le commandant Muller se rendit chez mon père, et il fut convenu entre eux qu'après quelques jours de repos je ferais le service dans la 7e compagnie, commandée par le capitaine Mathis, homme de mérite, qui plus tard devint colonel sous l'Empire et maréchal de camp sous la Restauration.

Quoique mon père fût fort bon pour moi, il m'en imposait tellement, que j'étais auprès de lui d'une très grande timidité, timidité qu'il supposait encore plus grande qu'elle ne l'était réellement; aussi disait-il que j'aurais dû être une fille, et il m'appelait souvent mademoiselle Marcellin: cela me chagrinait beaucoup, surtout depuis que j'étais housard. C'était donc pour vaincre cette timidité que mon père voulait que je fisse le service avec mes camarades; d'ailleurs, ainsi que je l'ai déjà dit, on ne pouvait entrer dans l'armée que comme simple soldat. Mon père aurait pu, il est vrai, m'attacher à sa personne, puisque mon régiment faisait partie de sa division; mais, outre la pensée indiquée ci-dessus, il désirait que j'apprisse à seller et brider mon cheval, soigner mes armes, et ne voulait pas que son fils jouît du moindre privilège, ce qui aurait produit un mauvais effet parmi les troupes. C'était déjà beaucoup qu'on m'admît à l'escadron sans me faire faire un long et ennuyeux apprentissage au dépôt.

Je passai plusieurs jours à parcourir avec mon père et son état-major les environs de Nice, qui sont fort beaux; mais le moment de mon entrée à l'escadron étant arrivé, mon père demanda au commandant Muller de lui envoyer le maréchal des logis Pertelay. Or, il faut que vous sachiez qu'il existait au régiment deux frères de ce nom, tous deux maréchaux des logis, mais n'ayant entre eux aucune ressemblance physique ni morale. On croirait que l'auteur de la pièce les Deux Philibert a pris ces deux hommes pour types, l'aîné des Pertelay étant Philibert le mauvais sujet, et le jeune Pertelay, Philibert le bon sujet. C'était ce dernier que le colonel avait entendu désigner pour mon mentor; mais comme, pressé par le peu de temps que mon père et lui avaient passé ensemble, M. Picart avait oublié en nommant Pertelay d'ajouter le jeune, et que, d'ailleurs, celui-ci ne faisait pas partie de l'escadron qui se trouvait à Nice, tandis que l'aîné servait précisément dans la 7e compagnie, dans laquelle j'allais entrer, le commandant Muller crut que c'était de l'aîné que le colonel avait parlé à mon père, et qu'on avait choisi cet enragé pour déniaiser un jeune homme aussi doux et aussi timide que je l'étais. Il nous envoya donc Pertelay aîné. Ce type des anciens housards était buveur, tapageur, querelleur, bretteur, mais aussi, brave jusqu'à la témérité; du reste, complètement ignorant de tout ce qui n'avait pas rapport à son cheval, à ses armes et à son service devant l'ennemi. Pertelay jeune, au contraire, était doux, poli, très instruit, et comme il était fort bel homme et tout aussi brave que son frère, il eût certainement fait un chemin rapide si, bien jeune encore, il n'eût trouvé la mort sur un champ de bataille.

Mais revenons à l'aîné. Il arrive chez mon père, et que voyons-nous? Un luron, très bien tenu, il est vrai, mais le shako sur l'oreille, le sabre traînant, la figure enluminée et coupée en deux par une immense balafre, des moustaches d'un demi-pied de long qui, relevées par la cire, allaient se perdre dans les oreilles, deux grosses nattes de cheveux tressés aux tempes, qui, sortant de son shako, tombaient sur la poitrine, et avec cela, un air!!… un air de chenapan, qu'augmentaient encore des paroles saccadées ainsi qu'un baragouin franco-alsacien des plus barbares. Ce dernier défaut ne surprit pas mon père, car il savait que le 1er de housards était l'ancien régiment de Bercheny, dans lequel on ne recevait jadis que les Allemands, et où les commandements s'étaient faits, jusqu'en 1793, dans la langue allemande, qui était celle le plus en usage parmi les officiers et les housards, presque tous nés dans les provinces des bords du Rhin; mais mon père fut on ne peut plus surpris de la tournure, des réponses et de l'air ferrailleur qu'avait mon mentor.

J'ai su plus tard qu'il avait hésité à me mettre entre les mains de ce gaillard-là, mais que M. Gault lui ayant fait observer que le colonel Picart l'avait désigné comme le meilleur sous-officier de l'escadron, mon père s'était déterminé à en essayer. Je suivis donc Pertelay, qui, me prenant sans façon sous le bras, vint dans ma chambre, me montra à placer mes effets dans mon portemanteau et me conduisit dans une petite caserne située dans un ancien couvent et occupée par l'escadron du 1er de housards. Mon mentor me fit seller et desseller un joli petit cheval que mon père avait acheté pour moi; puis il me montra à placer mon manteau et mes armes; enfin il me fit une démonstration complète, et songea, lorsqu'il m'eut tout expliqué, qu'il était temps d'aller dîner, car mon père, désirant que je mangeasse avec mon mentor, nous avait affecté une haute paye pour cette dépense.

Pertelay me conduisit dans une petite auberge dont la salle était remplie de housards, de grenadiers et de soldats de toutes armes. On nous sert, et l'on place sur la table une énorme bouteille d'un gros vin rouge des plus violents, dont Pertelay me verse une rasade. Nous trinquons. Mon homme vide son verre, et je pose le mien sans le porter à mes lèvres, car je n'avais jamais bu de vin pur, et l'odeur de ce liquide m'était désagréable. J'en fis l'aveu à mon mentor, qui s'écria alors d'une voix de stentor: «Garçon!… apporte une limonade à ce garçon qui ne boit jamais de vin!…» Et de grands éclats de rire retentissent dans toute la salle!… Je fus très mortifié, mais je ne pus me résoudre à goûter de ce vin et n'osai cependant demander de l'eau: je dînai donc sans boire!…