Heureusement, les manteaux mouillés et lourds qu'ils portaient embarrassaient leurs bras, et les chevaux effrayés par le tonnerre s'éloignant l'un de l'autre, les combattants ne pouvaient se porter que des coups mal assurés. Enfin, le cheval du vieux gendarme s'étant abattu, cet homme roula dans le fossé, et après en être sorti couvert de fange, il s'aperçut que sa selle s'était brisée, et qu'il ne lui restait plus qu'à continuer sa route à pied, en déclarant à son camarade qu'il le rendait responsable de son prisonnier. Resté seul avec le plus raisonnable des deux gendarmes, je lui fis comprendre que si j'avais quelque chose à me reprocher, il me serait facile de gagner la campagne, puisque j'étais séparé de lui par un large fossé plein d'eau que son cheval ne pouvait certainement pas franchir; mais que j'allais le repasser et me rendre vers lui, puisqu'il convenait qu'on ne devait pas me faire rétrograder. Je repris donc ma route, escorté par le gendarme qui acheva de se dégriser. Nous causâmes, et la manière dont je m'étais rendu lorsqu'il m'eût été si facile de me sauver, faisant comprendre à cet homme que je pourrais bien être ce que je disais, il m'aurait laissé aller, n'eût été la responsabilité dont son camarade l'avait chargé. Enfin, il devint tout à fait accommodant, et me déclara qu'il ne me conduirait pas à Orthez, et se bornerait à consulter le maire de Puyoo, où nous allions passer. Mon entrée fut celle d'un malfaiteur: tous les habitants que l'orage avait ramenés au village se mirent aux fenêtres et sur leurs portes pour voir le criminel conduit par un gendarme. Le maire de Puyoo était un bon gros paysan très sensé, que nous trouvâmes dans sa grange occupé à battre son blé. Dès qu'il eut parcouru ma feuille de route, il dit gravement au gendarme: «Rendez sur-le-champ la liberté à ce jeune homme que vous n'aviez pas le droit d'arrêter, car un officier en voyage est désigné par ses papiers et non par ses habits.» Salomon eût-il mieux jugé?

Le bon paysan ne se borna pas à cela: il voulut que je restasse chez lui jusqu'à la fin de l'orage, et m'offrit à goûter; puis, tout en causant, il me dit qu'il avait vu jadis à Orthez un général qui se nommait Marbot. Je lui répondis que c'était mon père et lui donnai son signalement. Alors ce brave homme, nommé Bordenave, redoublant de politesse, voulut faire sécher mes vêtements et me retenir à coucher; mais je le remerciai et repris la route d'Orthez, où j'arrivai à la nuit tombante, harassé de fatigue et tout courbaturé.

Le lendemain, je ne pus qu'à grand'peine remettre mes bottes, tant à cause de leur humidité, que parce que j'avais les pieds gonflés. Je me traînai cependant jusqu'à Pau, où, n'en pouvant plus, je fus contraint de m'arrêter toute la journée. Je n'y trouvai d'autre moyen de transport que la malle-poste, et, bien que les places y fussent très chères, j'en pris une jusqu'à Gimont, où je fus reçu à bras ouverts par M. Dorignac, un ami de mon père, chez lequel j'avais passé plusieurs mois à ma sortie de Sorèze. Je me reposai quelques jours auprès de sa famille, puis une diligence me transporta à Toulouse. J'avais dépensé quatre fois le prix de la place que j'avais perdue par la négligence du garçon de l'hôtel de Bayonne!

À mon arrivée à Toulouse, j'allais m'occuper de trouver un logement, lorsque le colonel me prévint qu'il en avait loué un pour moi chez un vieux médecin de ses amis nommé M. Merlhes, dont je n'oublierai jamais le nom, car cet homme vénérable, ainsi que sa nombreuse famille, furent parfaits pour moi. Pendant les quinze jours que je passai chez eux, j'y fus traité plutôt en enfant de la maison qu'en locataire.

Le régiment était nombreux et bien monté. Nous manœuvrions très souvent, ce qui m'intéressait beaucoup, bien que j'y gagnasse quelquefois les arrêts du chef d'escadron Blancheville, excellent officier, vieux troupier, avec lequel j'appris à servir avec exactitude, et sous ce rapport, je lui dois beaucoup. Ce commandant qui, avant la Révolution, avait été aide-major dans les gendarmes de Lunéville, possédait une grande instruction. Il portait un grand intérêt aux jeunes officiers capables d'apprendre, et les forçait, bon gré, mal gré, à étudier leur métier. Quant aux autres, qu'il nommait têtes dures, il se contentait de hausser les épaules lorsqu'ils ne savaient pas leur théorie ou faisaient des fautes à la manœuvre; mais il ne les punissait jamais pour cela. Nous étions trois sous-lieutenants qu'il avait distingués: c'étaient MM. Gaviolle, Demonts et moi; à ceux-là il ne passait pas un commandement inexact et nous mettait aux arrêts pour les fautes les plus légères. Comme il était fort bon en dehors du service, nous nous hasardâmes à lui demander pour quel motif il réservait sa sévérité pour nous: «Me croyez-vous assez sot, nous répondit-il, pour m'amuser à savonner la figure d'un nègre?… Messieurs tels et tels sont trop âgés et n'ont pas assez de moyens, pour que je m'occupe à perfectionner leur instruction. Quant à vous, qui avez tout ce qu'il faut pour parvenir, il vous faut étudier, et vous étudierez!…»

Je n'ai jamais oublié cette réponse, que je mis à profit lorsque je fus colonel. Il est de fait que le vieux Blancheville avait bien tiré l'horoscope des trois sous-lieutenants, car nous devînmes: Gaviolle lieutenant-colonel, Demonts général de brigade, et moi général de division.

À mon arrivée à Toulouse, j'avais troqué contre un charmant navarrais le cheval que j'avais acheté en Espagne; or, comme le préfet avait organisé des courses à l'occasion de je ne sais plus quelle fête, Gaviolle, très amateur de courses, y avait fait inscrire mon cheval. Un jour où j'entraînais mon animal sur le boulingrin, il s'engagea dans le cercle peu développé que formait cette allée, et, courant droit devant lui, avec la rapidité d'une flèche, il alla se frapper le poitrail contre l'angle aigu d'un mur de jardin; il tomba raide mort!… Mes camarades me crurent tué, ou du moins fortement blessé; mais, par un bonheur vraiment miraculeux, je n'avais pas la plus petite égratignure! Lorsqu'on me releva, et que j'aperçus mon pauvre cheval sans mouvement, j'éprouvai un vif chagrin… Je rentrai fort tristement au logis, me voyant dans l'obligation de me remonter et de demander pour cela de l'argent à ma mère, que je savais fort gênée. Le comte Defermont, ministre d'État et l'un de nos tuteurs, s'était opposé à la vente des propriétés qui nous restaient, parce que, prévoyant que la paix accroîtrait la valeur des terres, il pensait avec raison qu'il fallait les conserver et éteindre peu à peu les créances au moyen d'une sévère économie. C'est une des plus grandes obligations que nous eûmes à ce bon M. Defermont, l'ami le plus sincère de mon père; aussi ai-je conservé une grande vénération pour sa mémoire.

Dès que ma demande d'un nouveau cheval fut soumise au conseil de tutelle, le général Bernadotte, qui en faisait partie, se mit à rire aux éclats, disant que le tour était excellent, le prétexte bien choisi; enfin donnant à entendre que ma réclamation était ce qu'on a appelé depuis une carotte!… Mais, heureusement, ma demande était appuyée d'une attestation du colonel, et M. Defermont ajouta qu'il me croyait incapable d'artifice pour avoir de l'argent. Il avait raison, car, bien que je n'eusse que 600 francs de pension, que ma solde ne fût que de 95 francs par mois et mon indemnité de logement de 12 francs, jamais je ne fis un sou de dettes… Je les ai toujours eues en horreur!

J'achetai un nouveau cheval, qui ne valut pas le navarrais; mais les inspections générales rétablies par le premier Consul approchaient, et j'étais dans l'obligation d'être monté promptement, d'autant plus que nous devions être inspectés par le célèbre général Bourcier, qui avait une très grande réputation de sévérité. Je fus commandé pour aller au-devant de lui, avec un piquet de trente hommes. Il me reçut très bien, et me parla de mon père qu'il avait beaucoup connu, ce qui ne l'empêcha pas de me camper aux arrêts dès le lendemain. Voici à quel sujet; l'affaire est plaisante.

Un de nos capitaines, nommé B…, fort beau garçon, aurait été un des plus beaux hommes de l'armée, si ses mollets eussent été en harmonie avec le reste de sa personne; mais ses jambes ressemblaient à des échasses, ce qui était fort disgracieux avec le pantalon étroit, dit à la hongroise, que portaient alors les chasseurs. Pour parer à cet inconvénient, le capitaine B… s'était fait confectionner d'assez gros coussinets en forme de mollets, ce qui complétait sa belle tournure. Vous allez voir comment ces faux mollets me valurent des arrêts, mais ils n'en furent pas seuls la cause.