Les règlements prescrivaient aux officiers de laisser leurs chevaux à tous crins, comme ceux de la troupe. Notre colonel, M. Moreau, était toujours parfaitement monté; mais tous ses chevaux avaient la queue coupée, et comme il craignait que le général Bourcier, conservateur sévère des règlements, ne lui reprochât de donner un mauvais exemple à ses officiers, il avait, pour le temps de l'inspection, fait attacher à tous ses chevaux de fausses queues si bien ajustées, qu'il fallait le savoir pour ne pas les croire naturelles. C'est à merveille. Nous allons à la manœuvre, à laquelle le général Bourcier avait convoqué le général Suchet, inspecteur d'infanterie, ainsi que le général Gudin, commandant la division territoriale, qu'accompagnait un nombreux et brillant état-major.
La séance fut très longue: presque tous les mouvements, exécutés au galop, se terminèrent par plusieurs charges des plus rapides. Je commandais un peloton du centre, faisant partie de l'escadron de M. B…, auprès duquel le colonel vint se placer. Ils se trouvaient donc à deux pas devant moi, lorsque les généraux s'avancèrent pour complimenter M. Moreau de la belle exécution des manœuvres. Mais que vois-je alors?… L'extrême rapidité des mouvements que nous venions de faire avait dérangé la symétrie de l'accessoire ajouté à la tenue du capitaine et du colonel. La fausse queue du cheval de celui-ci s'étant en partie détachée, le tronçon, composé d'un tampon de filasse, traînait presque à terre en forme de quenouille, tandis que les faux crins se trouvaient en l'air, à quelques pieds plus haut, et s'étalaient en éventail sur la croupe du cheval, lequel paraissait avoir une énorme queue de paon! Quant aux faux mollets de M. B…, pressés par les quartiers de la selle, ils avaient glissé en avant sans qu'il s'en aperçût et se dessinaient en ronde bosse sur les os des jambes, ce qui produisait un effet des plus bizarres, pendant que le capitaine, se redressant fièrement sur son cheval, avait l'air de dire: «Regardez-moi, voyez comme je suis beau!»
On a fort peu de gravité à vingt ans; la mienne ne put résister au grotesque spectacle que j'avais là sous les yeux, et, malgré la présence importante de trois généraux, je ne pus retenir un fou rire des plus éclatants. Je me tordais sur ma selle, je mordais la manche de mon dolman, rien n'y faisait! Je riais, je riais à en avoir mal au côté. Alors l'inspecteur général, ignorant le motif de mon hilarité, me fait sortir des rangs pour me rendre aux arrêts forcés. J'obéis; mais obligé de passer entre les chevaux du colonel et du capitaine, mes yeux se reportèrent malgré moi sur cette maudite queue, ainsi que sur ces mollets d'un nouveau genre, et me voilà repris d'un rire inextinguible que rien ne put arrêter… Les généraux durent croire que j'étais devenu fou! Mais dès qu'ils furent partis, les officiers du régiment, s'approchant du colonel et du capitaine B…, surent bientôt à quoi s'en tenir, et rirent comme moi, mais du moins plus à leur aise.
Le commandant Blancheville se rendit le soir au cercle de Mme Gudin. Le général Bourcier, qui s'y trouvait, ayant parlé de ce qu'il appelait mon équipée, M. Blancheville expliqua les motifs de mes irrésistibles éclats de rire. À ce récit, les généraux, les dames et tout l'état-major rirent aux larmes, et leur gaieté redoubla en voyant entrer le beau capitaine B…, qui, ayant convenablement replacé ses faux mollets, venait se pavaner dans cette brillante société, sans se douter qu'il était une des causes de son hilarité. Le général Bourcier comprit que s'il n'avait pu s'empêcher de rire aux éclats, au simple exposé du tableau que j'avais eu sous les yeux, il était naturel qu'un jeune sous-lieutenant n'eût pu se contenir, lorsqu'il avait été témoin d'un spectacle aussi ridicule. Il leva donc mes arrêts, et m'envoya chercher à l'instant.
Dès que j'entrai dans le salon, l'inspecteur général et toute l'assemblée partirent d'un immense éclat de rire, auquel mes souvenirs du matin me firent prendre une large part, et la gaieté devint frénétique lorsqu'on vit M. B…, qui seul en ignorait la cause, aller de l'un à l'autre demander de quoi il s'agissait, tandis que chacun regardait ses mollets!
CHAPITRE XVII
Concentration en Bretagne des troupes destinées à Saint-Domingue.—Événements de Rennes.—Mon frère Adolphe, impliqué dans l'affaire, est incarcéré.—Mort de mon frère Théodore.
Mais arrivons à des faits sérieux. Le traité de Lunéville avait été suivi de la paix d'Amiens, qui mit un terme à la guerre que la France et l'Angleterre se faisaient. Le premier Consul résolut de profiter de la tranquillité de l'Europe et de la liberté rendue aux mers, pour envoyer un nombreux corps de troupes à Saint-Domingue, qu'il voulait arracher à la domination des noirs, commandés par Toussaint-Louverture. Toussaint, sans être en rébellion ouverte avec la métropole, affectait cependant de grands airs d'indépendance. Le général Leclerc devait commander l'expédition; il ne manquait pas de moyens, et avait bien fait la guerre en Italie, ainsi qu'en Égypte; mais son lustre principal provenait de ce qu'il avait épousé Pauline Bonaparte, sœur du premier Consul. Leclerc était fils d'un meunier de Pontoise, si l'on peut appeler meunier un très riche propriétaire d'immenses moulins, qui fait un commerce considérable. Ce meunier avait donné une brillante éducation à son fils, ainsi qu'à sa fille, qui épousa le général Davout.
Pendant que le général Leclerc faisait ses préparatifs de départ, le premier Consul réunissait en Bretagne les forces qu'il destinait à l'expédition, et ces troupes, selon l'usage, se trouvaient placées, jusqu'au jour de l'embarquement, sous les ordres du général en chef de l'armée de l'Ouest, Bernadotte.
On sait qu'il exista toujours une très grande rivalité entre les troupes des armées du Rhin et d'Italie. Les premières étaient très attachées au général Moreau et n'aimaient pas le général Bonaparte, dont elles avaient vu à regret l'élévation à la tête du gouvernement. De son côté, le premier Consul avait une grande prédilection pour les militaires qui avaient fait avec lui les guerres d'Italie et d'Égypte, et bien que son antagonisme avec Moreau ne fût pas encore entièrement déclaré, il comprenait qu'il était de son intérêt d'éloigner autant que possible les corps dévoués à celui-ci. En conséquence, les régiments destinés à l'expédition de Saint-Domingue furent presque tous pris parmi ceux de l'armée du Rhin. Ces troupes, ainsi séparées de Moreau, furent très satisfaites de se trouver en Bretagne sous les ordres de Bernadette, ancien lieutenant de Moreau, et qui avait presque toujours servi sur le Rhin avec elles.