Le corps d'expédition devait être porté à quarante mille hommes. L'armée de l'Ouest proprement dite en comptait un nombre pareil. Ainsi, Bernadotte, dont le commandement s'étendait sur tous les départements compris entre l'embouchure de la Gironde et celle de la Seine, avait momentanément sous ses ordres une armée de quatre-vingt mille hommes, dont la majeure partie lui était plus attachée qu'au chef du gouvernement consulaire.

Si le général Bernadotte eût eu plus de caractère, le premier Consul aurait eu à se repentir de lui avoir donné un commandement si important; car, je puis le dire aujourd'hui, comme un fait historique, et sans nuire à personne, Bernadotte conspira contre le gouvernement dont Bonaparte était le chef. Je vais donner sur cette conspiration des détails d'autant plus intéressants qu'ils n'ont jamais été connus du public, ni peut-être même par le général Bonaparte.

Les généraux Bernadotte et Moreau, jaloux de la position élevée du premier Consul, et mécontents du peu de part qu'il leur donnait dans les affaires publiques, avaient résolu de le renverser et de se placer à la tête du gouvernement, en s'adjoignant un administrateur civil ou un magistrat éclairé. Pour atteindre ce but, Bernadotte, qui, il faut le dire, avait un talent tout particulier pour se faire aimer des officiers et des soldats, parcourut les provinces de son commandement, passant la revue des corps de troupes, et employant tous les moyens pour se les attacher davantage: cajoleries de tous genres, argent, demandes et promesses d'avancement, tout fut employé envers les subalternes, pendant qu'en secret il dénigrait auprès des chefs le premier Consul et son gouvernement. Après avoir désaffectionné la plupart des régiments, il devint facile de les pousser à la révolte, surtout ceux qui, destinés à l'expédition de Saint-Domingue, considéraient cette mission comme une déportation.

Bernadotte avait pour chef d'état-major un général de brigade nommé Simon, homme capable, mais sans fermeté. Sa position le mettant à même de correspondre journellement avec les chefs de corps, il en abusa pour faire de ses bureaux le centre de la conspiration. Un chef de bataillon nommé Fourcart, que vous avez connu vieux et pauvre sous-bibliothécaire chez le duc d'Orléans, chez lequel je l'avais placé par pitié pour ses trente années de misère, était alors attaché au général Simon, qui en fit son agent principal. Fourcart, allant de garnison en garnison, sous prétexte de service, organisa une ligue secrète, dans laquelle entrèrent presque tous les colonels, ainsi qu'une foule d'officiers supérieurs, qu'on excitait contre le premier Consul, en l'accusant d'aspirer à la royauté, ce à quoi, paraît-il, il ne pensait pas encore.

Il fut convenu que la garnison de Rennes, composée de plusieurs régiments, commencerait le mouvement, qui s'étendrait comme une traînée de poudre dans toutes les divisions de l'armée; et comme il fallait que dans cette garnison il y eût un corps qui se décidât le premier, pour enlever les autres, on fit venir à Rennes le 82e de ligne, commandé par le colonel Pinoteau, homme capable, très actif, très brave, mais à la tête un peu exaltée, quoiqu'il parût flegmatique. C'était une des créatures de Bernadotte et l'un des chefs les plus ardents de la conspiration. Il promit de faire déclarer son régiment, dont il était fort aimé.

Tout était prêt pour l'explosion, lorsque Bernadotte, manquant de résolution, et voulant, en vrai Gascon, tirer les marrons du feu avec la patte du chat, persuada au général Simon et aux principaux conjurés qu'il était indispensable qu'il se trouvât à Paris au moment où la déchéance des Consuls serait proclamée par l'armée de Bretagne, afin d'être en état de s'emparer sur-le-champ des rênes du gouvernement, de concert avec Moreau, avec lequel il allait conférer sur ce grave sujet; en réalité, Bernadotte ne voulait pas être compromis si l'affaire manquait, se réservant d'en profiter en cas de réussite, et le général Simon, ainsi que les autres conspirateurs, furent assez aveugles pour ne pas apercevoir cette ruse. On convint donc du jour de la levée de boucliers, et celui qui aurait dû la diriger, puisqu'il l'avait préparée, eut l'adresse de s'éloigner.

Avant le départ de Bernadotte pour Paris, on rédigea une proclamation adressée au peuple français, ainsi qu'à l'armée. Plusieurs milliers d'exemplaires, préparés d'avance, devaient être affichés le jour de l'événement. Un libraire de Rennes, initié par le général Simon et par Fourcart au secret des conspirateurs, se chargea d'imprimer cette proclamation lui-même. C'était bien, pour que la publication pût avoir lieu promptement en Bretagne; mais Bernadotte désirait avoir à Paris un grand nombre d'exemplaires, qu'il était important de répandre dans la capitale et d'envoyer dans toutes les provinces, dès que l'armée de l'Ouest se serait révoltée contre le gouvernement, et comme on craignait d'être découvert en s'adressant à un imprimeur de Paris, voici comment fit Bernadotte pour avoir une grande quantité de ces proclamations sans se compromettre. Il dit à mon frère Adolphe, son aide de camp, qu'il venait de faire nommer lieutenant dans la légion de la Loire, qu'il l'autorisait à l'accompagner dans la capitale et qu'il l'engageait à y faire venir son cheval et son cabriolet, attendu que le séjour serait long. Mon frère, enchanté, remplit de divers effets les coffres de cette voiture, dont il confie la conduite à son domestique, qui devait venir à petites journées pendant qu'Adolphe s'en va par la diligence. Dès que mon frère est parti, le général Simon et le commandant Fourcart, retardant sous quelque prétexte le départ du domestique, ouvrent les coffres du cabriolet, dont ils retirent les effets, qu'ils remplacent par des paquets de proclamations; puis, ayant tout refermé, ils mettent en route le pauvre Joseph, qui ne se doutait pas de ce qu'il emmenait avec lui.

Cependant, la police du premier Consul, qui commençait à se bien organiser, avait eu vent qu'il se tramait quelque chose dans l'armée de Bretagne, mais sans savoir précisément ce qu'on méditait, ni quels étaient les instigateurs. Le ministre de la police crut devoir prévenir du fait le préfet de Rennes, qui était M. Mounier, célèbre orateur de l'Assemblée constituante. Par un hasard fort extraordinaire, le préfet reçut la dépêche le jour même où la conspiration devait éclater à Rennes pendant la parade, à midi, et il était déjà onze heures et demie!…

M. Mounier, auquel le ministre ne donnait aucun renseignement positif, crut qu'il ne pouvait mieux faire pour en obtenir que de s'adresser au chef d'état-major, en l'absence du général en chef. Il fait donc prier le général Simon de passer à son hôtel et lui montre la dépêche ministérielle. Le général Simon, croyant alors que tout est découvert, perd la tête comme un enfant, et répond au préfet qu'il existe en effet une vaste conspiration dans l'armée, que malheureusement il y a pris part, mais qu'il s'en repent; et le voilà qui déroule tout le plan des conjurés, dont il nomme les chefs, en ajoutant que dans quelques instants, les troupes réunies sur la place d'Armes vont, au signal donné par le colonel Pinoteau, proclamer la déchéance du gouvernement consulaire!… Jugez de l'étonnement de M. Mounier, qui se trouvait d'ailleurs fort embarrassé en présence du général coupable qui, d'abord troublé, pouvait revenir à lui, et se rappeler qu'il avait quatre-vingt mille hommes sous ses ordres, dont huit à dix mille se réunissaient au moment même, non loin de la préfecture!… La position de M. Mounier était des plus critiques; il s'en tira en habile homme.

Le général de gendarmerie Virion avait été chargé par le gouvernement de former à Rennes un corps de gendarmerie à pied, pour la composition duquel chaque régiment de l'armée avait fourni quelques grenadiers. Ces militaires, n'ayant aucune homogénéité entre eux, échappaient par conséquent à l'influence des colonels de l'armée de ligne et ne connaissaient plus que les ordres de leurs nouveaux chefs de la gendarmerie, qui eux-mêmes, d'après les règlements, obéissaient au préfet. M. Mounier mande donc sur-le-champ le général Virion, en lui faisant dire d'amener tous les gendarmes. Cependant, craignant que le général Simon ne se ravisât et ne lui échappât pour aller se mettre à la tête des troupes, il l'amadoue par de belles paroles, l'assurant que son repentir et ses aveux atténueront sa faute aux yeux du premier Consul, et l'engage à lui remettre son épée et à se rendre à la tour Labat, où vont le conduire les gendarmes à pied qui arrivaient dans la cour en ce moment. Voilà donc le premier moteur de la révolte en prison.