Le camp terminé, les carabiniers retournèrent à Saumur. Augereau y continuait paisiblement son service, lorsqu'un événement fatal le jeta dans une vie fort aventureuse.

Un jeune officier d'une grande naissance et d'un caractère très emporté, ayant trouvé quelque chose à redire dans la manière dont on faisait le pansage des chevaux, s'en prit à Augereau, et, dans un accès de colère, voulut le frapper de sa cravache, en présence de tout l'escadron. Augereau, indigné, fit voler au loin la cravache de l'imprudent officier. Celui-ci, furieux, mit l'épée à la main et fondit sur Augereau, en lui disant: «Défendez-vous!» Augereau se borna d'abord à parer; mais ayant été blessé, il finit par riposter, et l'officier tomba raide mort!

Le général comte de Malseigne, qui commandait les carabiniers au nom de Monsieur, fut bientôt instruit de cette affaire, et bien que les témoins oculaires s'accordassent à dire qu'Augereau, provoqué par la plus injuste agression, s'était trouvé dans le cas de légitime défense, le général, qui portait intérêt à Augereau, jugea convenable de le faire éloigner. Pour cela, il fit venir un carabinier natif de Genève, nommé Papon, dont le temps de service expirait dans quelques jours, et l'invita à remettre sa feuille de route à Augereau, lui promettant de lui en faire délivrer plus tard une seconde. Papon consentit, et Augereau lui en témoigna toujours une vive reconnaissance. Augereau, arrivé à Genève, apprit que le conseil de guerre, nonobstant les déclarations des témoins, l'avait condamné à la peine de mort, pour avoir osé mettre l'épée à la main contre un officier!

La famille Papon faisait de grands envois de montres en Orient. Augereau résolut d'accompagner le commis qu'elle y envoyait, et se rendit avec lui en Grèce, dans l'archipel Ionien, à Constantinople et sur le littoral de la mer Noire. Il se trouvait en Crimée, lorsqu'un colonel russe, jugeant à sa belle prestance qu'il avait été militaire, lui offrit le grade de sergent. Augereau l'accepta, servit plusieurs années dans l'armée russe, que le célèbre Souwaroff commandait contre les Turcs, et fut blessé à l'assaut d'Ismaïloff. La paix ayant été faite entre la Porte et la Russie, le régiment dans lequel servait Augereau fut dirigé vers la Pologne; mais celui-ci, ne voulant pas rester davantage parmi les Russes, alors à demi barbares, déserta et gagna la Prusse, où il servit d'abord dans le régiment du prince Henri; puis sa haute taille et sa bonne mine le firent admettre dans le célèbre régiment des gardes du grand Frédéric. Il y était depuis deux ans, et son capitaine lui faisait espérer de l'avancement, lorsque le Roi, passant la revue de ses gardes, s'arrêta devant Augereau en disant: «Voilà un beau grenadier!… De quel pays est-il?—Il est Français, Sire.—Tant pis! répondit Frédéric, qui avait fini par détester les Français autant qu'il les avait aimés, tant pis! car s'il eût été Suisse ou Allemand, nous en eussions fait quelque chose.»

Augereau, persuadé dès lors qu'il ne serait jamais rien en Prusse, puisqu'il le tenait de la propre bouche du Roi, résolut de quitter ce pays; mais la chose était on ne peut plus difficile, parce que, dès que la désertion d'un soldat était signalée par un coup de canon, les populations se mettaient à sa poursuite pour gagner la récompense promise, et, le déserteur pris, on le fusillait sans rémission.

Pour éviter ce malheur et reconquérir sa liberté, Augereau, qui savait qu'un grand tiers des gardes, étrangers comme lui, n'aspirait qu'à s'éloigner de la Prusse, s'aboucha avec une soixantaine des plus courageux, auxquels il fit comprendre qu'en désertant isolément, on se perdrait, parce qu'il suffirait de deux ou trois hommes pour vous arrêter; mais qu'il fallait partir tous ensemble, avec armes et munitions, afin de pouvoir se défendre. C'est ce qu'ils firent, sous la conduite d'Augereau. Ces hommes déterminés, attaqués en route par des paysans et même par un détachement de soldats, perdirent plusieurs des leurs, mais tuèrent plus d'ennemis, et gagnèrent, en une nuit, un petit pays appartenant à la Saxe et qui n'est qu'à dix lieues de Potsdam. Augereau se rendit à Dresde, où il donna des leçons de danse et d'escrime, jusqu'à l'époque de la naissance du premier Dauphin, fils de Louis XVI, naissance que le gouvernement français célébra en amnistiant tous les déserteurs, ce qui permit à Augereau non seulement de revenir à Paris, mais aussi de rentrer aux carabiniers, son jugement ayant été cassé, et le général de Malseigne le réclamant comme un des meilleurs sous-officiers du corps. Augereau avait donc recouvré son grade et sa position, lorsqu'en 1788, le roi de Naples, sentant le besoin de remettre son armée sur un bon pied, pria le roi de France de lui envoyer un certain nombre d'officiers et de sous-officiers instructeurs, auxquels il donnerait le grade supérieur au leur. M. le comte de Pommereul, qui devint plus tard général et préfet de l'Empire, fut le directeur de tous les instructeurs envoyés à Naples. Augereau fit partie de ce détachement, et reçut le grade de sous-lieutenant, en arrivant à Naples. Il y servit plusieurs années, et venait d'être fait lieutenant, lorsque, s'étant épris de la fille d'un négociant grec, il la demanda en mariage. Celui-ci n'ayant pas voulu consentir à cette union, les deux amants se marièrent en secret, puis, montant sur le premier navire qu'ils trouvèrent en partance, ils se rendirent à Lisbonne, où ils vécurent paisiblement pendant quelque temps.

On était à la fin de 1792. La Révolution française marchait à grands pas, et tous les souverains de l'Europe, redoutant de voir introduire dans leurs États les principes nouveaux, étaient devenus fort sévères pour tout ce qui était Français. Augereau m'a souvent assuré que pendant son séjour en Portugal, il n'avait jamais rien fait, ni dit, qui pût alarmer le gouvernement; il fut cependant arrêté et conduit dans les prisons de l'Inquisition! Il y languissait depuis quelques mois, lorsque Mme Augereau, femme d'un grand courage, ayant vu entrer dans le port un navire avec un pavillon tricolore, se rendit à bord, pour remettre au capitaine une lettre par laquelle elle informait le gouvernement français de l'arrestation arbitraire de son mari. Bien que le capitaine du navire français n'appartînt pas à la marine militaire, il se rendit résolument auprès des ministres portugais, réclama son compatriote détenu à l'Inquisition, et sur leur refus, il leur déclara fièrement la guerre au nom de la France! Soit que les Portugais fussent effrayés, soit qu'ils comprissent qu'ils avaient agi injustement, Augereau fut rendu à la liberté et revint au Havre, ainsi que sa femme, sur le navire de ce brave capitaine.

Arrivé à Paris, Augereau fut nommé capitaine et envoyé dans la Vendée, où il sauva, par ses conseils et son courage, l'armée de l'incapable général Roucin, ce qui lui valut le grade de chef de bataillon. Dégoûté de combattre contre des Français, Augereau demanda à aller aux Pyrénées et fut envoyé au camp de Toulouse, commandé par mon père, qui, très satisfait de sa manière de servir, le fit nommer adjudant général (colonel d'état-major) et le combla de marques d'affection, ce qu'Augereau n'oublia jamais. Devenu général, il se distingua dans les guerres d'Espagne, puis en Italie, principalement à Castiglione.

La veille de cette bataille, l'armée française, cernée de toutes parts, se trouvait dans la position la plus critique, lorsque le général en chef Bonaparte convoqua un conseil de guerre, le seul qu'il ait jamais consulté. Tous les généraux, même Masséna, opinèrent pour la retraite, lorsque Augereau, expliquant ce qu'il fallait faire pour sortir d'embarras, termina en disant: «Dussiez-vous tous partir, je reste, et, avec ma division, j'attaque l'ennemi au point du jour.» Bonaparte, frappé des raisons qui venaient d'être produites par Augereau, lui dit: «Eh bien! je resterai avec toi!» Dès lors, il ne fut plus question de retraite, et le lendemain, une éclatante victoire, due en grande partie à la valeur et aux belles manœuvres d'Augereau, raffermit pour longtemps la position des armées françaises en Italie. Aussi, lorsque quelques jaloux se permettaient de gloser contre Augereau en présence de l'Empereur, il répondait: «N'oublions pas qu'il nous a sauvés à Castiglione.» Et lorsqu'il créa une nouvelle noblesse, il nomma Augereau duc de Castiglione.

Le général Hoche venait de mourir; Augereau le remplaça à l'armée du Rhin, et fut chargé, après l'établissement du consulat, de la direction de l'armée gallo-batave, composée de troupes françaises et hollandaises, avec lesquelles il fit en Franconie la belle campagne de 1800, et gagna la bataille de Burg-Eberach.