Après la paix, il acheta la terre et le château de La Houssaye. Je dirai, à propos de cette acquisition, qu'on a fort exagéré la fortune de certains généraux de l'armée d'Italie. Augereau, après avoir touché pendant vingt ans les appointements de général en chef ou de maréchal, avoir joui pendant sept ans d'une dotation de deux cent mille francs et du traitement de vingt-cinq mille francs sur la Légion d'honneur, n'a laissé à sa mort que quarante-huit mille francs de rente. Jamais homme ne fut plus généreux, plus désintéressé, plus obligeant. Je pourrais en citer plusieurs exemples; je me bornerai à deux.
Le général Bonaparte, après son élévation au consulat, forma une garde nombreuse, dont il mit l'infanterie sous le commandement du général Lannes. Celui-ci, militaire des plus distingués, mais nullement au fait de l'administration, au lieu de se conformer au tarif établi pour l'achat des draps, toiles et autres objets, ne trouvait jamais rien d'assez beau, de sorte que les employés de l'habillement et de l'équipement de la garde, enchantés de pouvoir traiter de gré à gré avec les fournisseurs, afin d'en obtenir des pots-de-vin, croyant du reste leurs déprédations couvertes par le nom du général Lannes, ami du premier Consul, établirent les uniformes avec un tel luxe, que lorsqu'il fallut régler les comptes, ils dépassaient de trois cent mille francs la somme accordée par les règlements ministériels. Le premier Consul, qui avait résolu de rétablir l'ordre dans les finances, et de forcer les chefs de corps à ne pas outrepasser les crédits alloués, voulut faire un exemple, et bien qu'il eût de l'affection pour le général Lannes et fût convaincu que pas un centime n'était entré dans sa poche, il le déclara responsable du déficit de trois cent mille francs, ne lui laissant que huit jours pour verser cette somme dans les caisses de la garde, sous peine d'être traduit devant un conseil de guerre! Cette sévère décision produisit un excellent effet, en mettant un terme au gaspillage qui s'était introduit dans la comptabilité des corps; mais le général Lannes, quoique récemment marié à la fille du sénateur Guéhéneuc, était dans l'impossibilité de payer, lorsque Augereau, informé de la fâcheuse position de son ami, court chez son notaire, prend trois cent mille francs, et charge son secrétaire de les verser au nom du général Lannes dans les caisses de la garde! Le premier Consul, informé de cette action, en sut un gré infini au général Augereau, et pour mettre Lannes en état de s'acquitter envers celui-ci, il lui donna l'ambassade de Lisbonne, qui était fort lucrative.
Voici un autre exemple de la générosité d'Augereau. Il était peu lié avec le général Bernadotte. Celui-ci venait d'acheter la terre de Lagrange, qu'il comptait payer avec la dot de sa femme; mais ces fonds ne lui ayant pas été exactement remis, et ses créanciers le pressant, il pria Augereau de lui prêter deux cent mille francs pour cinq ans. Augereau y ayant consenti, Mme Bernadotte s'avisa de lui demander quel serait l'intérêt qu'il prendrait. «Madame, répondit Augereau, je conçois que les banquiers, les agents d'affaires retirent un produit des fonds qu'ils prêtent; mais lorsqu'un maréchal est assez heureux pour obliger un camarade, il ne doit en recevoir d'autre intérêt que le plaisir de lui rendre service.»
Voilà cependant l'homme qu'on a représenté comme dur et avide! Je me bornerai, pour le moment, à ne rien citer de plus de la vie d'Augereau; le surplus de sa biographie se déroulera avec ma narration, qui signalera ses fautes, comme elle a fait et fera connaître ses belles qualités.
CHAPITRE XXI
De Bayonne à Brest.—1804.—Conspiration de Pichegru, Moreau et
Cadoudal.—Mort du duc d'Enghien.—Bonaparte empereur.
Revenons à Bayonne, où je venais de rejoindre l'état-major d'Augereau. L'hiver est fort doux en cette contrée, ce qui permettait de faire manœuvrer les troupes du camp et de simuler de petites guerres, afin de nous préparer à aller combattre les Portugais. Mais la cour de Lisbonne ayant obtempéré à tout ce que voulait le gouvernement français, nous dûmes renoncer à passer les Pyrénées, et le général Augereau reçut l'ordre de se rendre à Brest, pour y prendre le commandement du 7e corps de l'armée des côtes, qui devait opérer une descente en Irlande.
La première femme du général Augereau, la Grecque, étant alors à Pau, celui-ci voulut aller lui faire ses adieux et prit avec lui trois aides de camp, au nombre desquels je me trouvais.
À cette époque, les généraux en chef avaient chacun un escadron de guides, dont un détachement escortait constamment leur voiture, tant qu'ils se trouvaient sur le territoire occupé par les troupes placées sous leurs ordres. Bayonne n'ayant pas encore de guides, on y suppléa en plaçant un peloton de cavalerie à chacun des relais situés entre Bayonne et Pau. C'était le régiment que je venais de quitter, le 25e de chasseurs, qui faisait ce service, de sorte que de la voiture dans laquelle je me prélassais avec le général en chef, je voyais mes anciens camarades trotter à la portière. Je n'en conçus aucun orgueil, mais j'avoue qu'en entrant à Puyoo, où vous m'avez vu deux ans avant arriver à pied, crotté et conduit par la gendarmerie, j'eus la faiblesse de me rengorger et de me faire reconnaître par le bon maire Bordenave, que je présentai au général en chef, auquel j'avais raconté ce qui m'était arrivé en 1801 dans cette commune; et comme la brigade de gendarmerie de Peyrehorade s'était jointe à l'escorte jusqu'à Puyoo, je reconnus les deux gendarmes qui m'avaient arrêté. Le vieux maire eut la malice de leur apprendre que l'officier qu'ils voyaient dans le bel équipage du général en chef était ce même voyageur qu'ils avaient pris pour un déserteur, bien que ses papiers fussent en règle, et le bonhomme était même tout fier du jugement qu'il avait rendu dans cette affaire.
Après vingt-quatre heures de séjour à Pau, nous retournâmes à Bayonne, d'où le général en chef fit partir Mainvielle et moi pour Brest, afin d'y préparer son établissement. Nous prîmes des places dans la malle-poste jusqu'à Bordeaux; mais là, nous fûmes obligés, faute de voitures publiques, d'enfourcher des bidets de poste, ce qui, de toutes les manières de voyager, est certainement la plus rude. Il pleuvait, les routes étaient affreuses, les nuits d'une obscurité profonde, et cependant il fallait se lancer au galop, malgré ces obstacles, car notre mission était pressée. Bien que je n'aie jamais été très bon écuyer, l'habitude que j'avais du cheval, et une année récemment passée au manège de Versailles, me donnaient assez d'assurance et de force pour enlever les affreuses rosses sur lesquelles nous étions forcés de monter. Je me tirai donc assez bien de mon apprentissage du métier de courrier, dans lequel vous verrez que les circonstances me forcèrent plus tard à me perfectionner. Il n'en fut pas de même de Mainvielle; aussi mîmes-nous deux jours et deux nuits pour nous rendre à Nantes, où il arriva brisé, rompu, et dans l'impossibilité de continuer le voyage à franc étrier. Cependant, comme nous ne pouvions pas exposer le général en chef à se trouver sans logement à son arrivée à Brest, il fut convenu que je me rendrais dans cette ville et que Mainvielle me rejoindrait en voiture.