Dès mon arrivée, je louai l'hôtel du banquier Pasquier, frère de celui qui fut chancelier et président de la Chambre des pairs. Plusieurs de mes camarades, et Mainvielle lui-même, vinrent me joindre quelques jours après, et m'aidèrent à ordonner tout ce qui était nécessaire à l'établissement du général en chef, qui le trouva convenable pour le grand état de maison qu'il avait le projet d'y tenir.
1804.—Nous commençâmes à Brest l'année 1804.
Le 7e corps se composait de deux divisions d'infanterie et d'une brigade de cavalerie; ces troupes n'étant pas campées, mais seulement cantonnées dans les communes voisines, tous les généraux et leurs états-majors logeaient à Brest, dont la rade et le port contenaient un grand nombre de vaisseaux de tout rang. L'amiral et les chefs principaux de la flotte étaient aussi en ville, et les autres officiers y venaient journellement, de sorte que Brest offrait un spectacle des plus animés. L'amiral Truguet et le général en chef Augereau donnèrent plusieurs fêtes brillantes, car de tout temps les Français préludèrent ainsi à la guerre.
Dans le courant de février, le général Augereau partit pour Paris, où le premier Consul l'avait mandé afin de conférer avec lui sur le projet de descente en Irlande. Je fus du voyage.
À notre arrivée à Paris, nous trouvâmes l'horizon politique très chargé. Les Bourbons, qui avaient espéré que Bonaparte, en prenant les rênes du gouvernement, travaillerait pour eux, et se préparait à jouer le rôle de Monck, voyant qu'il ne songeait nullement à leur rendre la couronne, résolurent de le renverser. Ils ourdirent à cet effet une conspiration ayant pour chefs trois hommes célèbres, mais à des titres bien différents: le général Pichegru, le général Moreau et Georges Cadoudal.
Pichegru avait été professeur de mathématiques de Bonaparte au collège de Brienne, qu'il avait quitté pour prendre du service. La Révolution le trouva sergent d'artillerie. Ses talents et son courage l'élevèrent rapidement au grade de général en chef. Ce fut lui qui fit la conquête de la Hollande au milieu de l'hiver; mais l'ambition le perdit. Il se laissa séduire par les agents du prince de Condé, et entretint une correspondance avec ce prince, qui lui promettait de grands avantages et le titre de connétable, s'il employait l'influence qu'il avait sur les troupes au rétablissement de Louis XVIII sur le trône de ses pères. Le hasard, ce grand arbitre des destinées humaines, voulut qu'à la suite d'un combat où les troupes françaises commandées par Moreau avaient battu la division du général autrichien Kinglin, le fourgon de celui-ci, contenant les lettres adressées par Pichegru au prince de Condé, fut pris et amené à Moreau. Il était l'ami de Pichegru, auquel il devait en partie son avancement, et dissimula la capture qu'il avait faite tant que Pichegru eut du pouvoir; mais ce général, devenu représentant du peuple au conseil des Anciens, ayant continué d'agir en faveur des Bourbons, fut arrêté ainsi que plusieurs de ses collègues. Alors Moreau s'empressa d'adresser au Directoire les pièces qui démontraient la culpabilité de Pichegru, ce qui amena la déportation de celui-ci dans les déserts de la Guyane, à Sinamary. Il parvint, par son courage, à s'évader, gagna les États-Unis, puis l'Angleterre, et n'ayant, dès lors, plus de ménagements à garder, il se mit ouvertement à la solde de Louis XVIII et résolut de venir en France renverser le gouvernement consulaire. Cependant, comme il ne pouvait se dissimuler que destitué, proscrit, absent de France depuis plus de six ans, il ne pouvait plus avoir sur l'armée autant d'influence que le général Moreau, le vainqueur de Hohenlinden, et par cela même fort aimé des troupes dont il était inspecteur général, il consentit, par dévouement pour les Bourbons, à faire taire les motifs d'inimitié qu'il avait contre Moreau, et à s'unir à lui pour le triomphe de la cause à laquelle il s'était dévoué.
Moreau, né en Bretagne, faisait son cours de droit à Rennes lorsque la révolution de 1789 éclata; les étudiants, cette jeunesse turbulente, l'avaient pris pour chef, et lorsqu'ils formèrent un bataillon de volontaires, ils nommèrent Moreau commandant. Celui-ci, débutant dans la carrière des armes par un emploi d'officier supérieur, se montra brave, capable, et fut promptement élevé au généralat et au commandement en chef des armées. Il gagna plusieurs batailles et fit devant le prince Charles une retraite justement célèbre. Mais, bon militaire, Moreau manquait de courage civil. Nous l'avons vu refuser de se mettre à la tête du gouvernement, pendant que Bonaparte était en Égypte; et bien qu'il eût aidé celui-ci au 18 brumaire, il devint jaloux de sa puissance, dès qu'il le vit premier Consul; enfin il chercha tous les moyens de le supplanter, ce à quoi le poussait aussi, dit-on, la jalousie de sa femme et de sa belle-mère contre Joséphine.
D'après cette disposition d'esprit de Moreau, il ne devait pas être difficile de l'amener à s'entendre avec Pichegru pour le renversement du gouvernement.
Un Breton nommé Lajolais, agent de Louis XVIII et ami de Moreau, devint l'intermédiaire entre celui-ci et Pichegru; il allait continuellement de Londres à Paris; mais comme il s'aperçut bientôt que, tout en consentant au renversement de Bonaparte, Moreau avait le projet de garder le pouvoir pour lui-même, et nullement de le remettre aux Bourbons, on espérait qu'une entrevue du général avec Pichegru le ramènerait à de meilleurs sentiments. Celui-ci, débarqué par un vaisseau anglais sur les côtes de France, près du Tréport, se rendit à Paris, où Georges Cadoudal l'avait précédé, ainsi que M. de Rivière, les deux Polignac et autres royalistes.
Georges Cadoudal était le plus jeune des nombreux fils d'un meunier du Morbihan; mais comme un usage fort bizarre, établi dans une partie de la basse Bretagne, donnait tous les biens au dernier-né de chaque famille, Georges, dont le père était aisé, avait reçu une certaine éducation. C'était un homme court, aux épaules larges, au cœur de tigre, et que son courage audacieux avait appelé au commandement supérieur de toutes les bandes des chouans de la Bretagne.