Après le jugement de Moreau, nous retournâmes à Brest, d'où nous revînmes bientôt à Paris, le maréchal devant assister, le 14 juillet, à la distribution des décorations de la Légion d'honneur, ordre que l'Empereur avait nouvellement institué pour récompenser tous les genres de mérite. Je dois à ce sujet rappeler une anecdote qui fit grand bruit à cette époque. Pour faire participer aux décorations tous les militaires qui s'étaient distingués dans les armées de la République, l'Empereur se fit rendre compte des hauts faits de ceux qui avaient reçu des armes d'honneur, et il désigna un grand nombre d'entre eux pour la Légion d'honneur, bien que plusieurs de ceux-ci fussent rentrés dans la vie civile. M. de Narbonne, émigré rentré, vivait alors paisiblement à Paris, rue de Miromesnil, dans la maison voisine de celle qu'habitait ma mère. Or, le jour de la distribution des croix, M. de Narbonne, apprenant que son valet de pied, ancien soldat d'Égypte, venait d'être décoré, le fait venir, au moment de se mettre à table, et lui dit: «Il n'est pas convenable qu'un chevalier de la Légion d'honneur donne des assiettes; il l'est encore moins qu'il quitte sa décoration pour faire son service; asseyez-vous donc auprès de moi, nous allons dîner ensemble, et demain vous irez occuper dans mes terres l'emploi de garde-chasse, qui n'a rien d'incompatible avec le port de votre décoration.»

L'Empereur, informé de ce trait de bon goût, et désirant depuis longtemps connaître M. de Narbonne, dont il avait entendu vanter le bon sens et l'esprit, le fit venir, et fut si satisfait de lui, que par la suite il le prit pour aide de camp. M. de Narbonne est le père de Mme la comtesse de Rambuteau. Après avoir distribué les croix à Paris, l'Empereur se rendit dans le même but au camp de Boulogne, où l'armée fut réunie sur un emplacement demi-circulaire, en face de l'Océan. La cérémonie fut imposante. L'Empereur y parut pour la première fois sur un trône, environné de ses maréchaux. L'enthousiasme fut indescriptible… La flotte anglaise, qui apercevait la cérémonie, envoya quelques navires légers pour essayer de la troubler par une forte canonnade, mais nos batteries des côtes leur ripostaient vivement. La fête terminée, l'Empereur, retournant à Boulogne suivi de tous les maréchaux et d'un cortège immense, s'arrêta derrière ces batteries, et, appelant le général Marmont, qui avait servi dans l'artillerie: «Voyons, lui dit-il, si nous nous souvenons de notre ancien métier, et lequel de nous deux enverra une bombe sur ce brick anglais qui s'est tellement rapproché pour nous narguer…» L'Empereur, écartant alors le caporal d'artillerie chef de pièce, pointe le mortier; on met le feu, et la bombe, frôlant les voiles du brick, va tomber dans la mer. Le général Marmont pointe à son tour, approche aussi du but, mais n'atteint pas non plus le brick, qui, voyant la batterie remplie de généraux, redoublait la vivacité de son feu. «Allons, reprends ton poste», dit Napoléon au caporal. Celui-ci ajuste à son tour, et fait tomber la bombe au beau milieu du brick, qui, percé d'outre en outre par ce gros projectile, se remplit d'eau à l'instant, et coule majestueusement en présence de toute l'armée française. Celle-ci, enchantée de cet heureux présage, fit éclater les vivat les plus bruyants, tandis que ta flotte anglaise s'éloignait à toutes voiles. L'Empereur félicita le caporal d'artillerie, et attacha la décoration à son habit.

Je participai aussi aux grâces distribuées ce jour-là. J'étais sous-lieutenant depuis cinq ans et demi, et j'avais fait plusieurs campagnes. L'Empereur, sur la demande du maréchal Augereau, me nomma lieutenant; mais je crus un moment qu'il allait me refuser ce grade, car, se souvenant qu'un Marbot avait figuré comme aide de camp de Bernadotte dans la conspiration de Rennes, il fronça le sourcil, lorsque le maréchal lui parla pour moi, et me dit en me regardant fixement: «Est-ce vous qui…?—Non, Sire! ce n'est pas moi qui…! lui répliquai-je vivement.—Oh! tu es le bon, toi… celui de Gênes et de Marengo, je te fais lieutenant…» L'Empereur m'accorda aussi une place à l'École militaire de Fontainebleau, pour mon jeune frère Félix, et à dater de ce jour, il ne me confondit plus avec mon frère aîné, qui lui fut toujours très antipathique, bien qu'il n'eût rien fait pour mériter sa haine.

Les troupes du 7e corps n'étant pas réunies dans des camps, la présence du maréchal Augereau était fort peu utile à Brest; aussi obtint-il l'autorisation de passer le reste de l'été, et de l'automne dans sa belle terre de la Houssaye, près Tournan, en Brie. Je crois même que l'Empereur préférait le savoir là qu'au fond de la Bretagne, à la tête d'une nombreuse armée. Au surplus, les appréciations de Napoléon, au sujet du peu de dévouement du maréchal Augereau, n'étaient nullement fondées, et provenaient des menées souterraines d'un général S…

C'était un général de brigade employé au 7e corps. Il avait beaucoup de moyens et une ambition démesurée, mais il était tellement décrié sous le rapport de la probité, qu'aucun des officiers généraux ne frayait avec lui. Ce général, piqué de se voir ainsi repoussé par ses camarades, et voulant s'en venger, fit parvenir à l'Empereur une lettre où il dénonçait tous les généraux du 7e corps, ainsi que le maréchal, comme conspirant contre l'Empire! Je dois à Napoléon la justice de dire qu'il n'employa aucun moyen secret pour s'assurer de la vérité, se bornant à faire passer au maréchal Augereau la lettre de S…

Le maréchal croyait être certain qu'il ne se passait rien de grave dans son armée; cependant, comme il savait que plusieurs généraux et colonels tenaient des propos inconsidérés, il résolut de faire cesser cet état de choses; mais craignant de compromettre des officiers auxquels il voulait laver la tête, il préféra leur faire porter ses paroles par un aide de camp, et il voulut bien m'accorder sa confiance pour cette importante mission.

Je partis de la Houssaye au mois d'août, par une chaleur affreuse, fis à franc étrier les cent soixante lieues qui séparent ce château de la ville de Brest, et autant pour revenir. Je n'étais resté que vingt-quatre heures dans cette ville; aussi arrivai-je exténué de fatigue, car de tous les métiers du monde, je ne crois pas qu'il en soit un plus pénible que de courir la poste à cheval.

J'avais trouvé l'état des choses beaucoup plus grave que le maréchal ne l'avait pensé; il régnait en effet une grande fermentation dans l'armée. Les paroles dont j'étais porteur ayant calmé les esprits des généraux, presque tous dévoués au maréchal, je retournai à la Houssaye.

Je commençais à me remettre de la terrible fatigue que je venais d'éprouver, lorsque le maréchal me dit un matin que les généraux veulent chasser S… comme espion. Le maréchal ajoute qu'il faut absolument qu'il envoie l'un de ses aides de camp, et qu'il vient me demander si je me sens en état de recommencer cette course à franc étrier, qu'il ne m'en donne pas l'ordre, s'en rapportant à moi pour décider si je le puis… J'avoue que s'il se fût agi d'une récompense, même d'un grade, j'aurais refusé la mission; mais il était question d'être utile à l'ami de mon père, au maréchal qui m'avait accueilli avec tant de bienveillance; je n'hésitai pas et déclarai que je partirais dans une heure. Seulement, ce qui m'inquiétait, c'était la crainte de ne pouvoir faire derechef trois cent vingt lieues à franc étrier, tant cette manière de voyager est fatigante. Je pris cependant l'habitude de m'arrêter deux heures sur vingt-quatre, et me jetais alors sur la paille dans l'écurie d'une maison de poste.

Il faisait une chaleur affreuse; cependant j'allai à Brest et en revins sans accident, ayant ainsi fait dans le même mois six cent quarante lieues à franc étrier!… Mais j'eus au moins la satisfaction d'apprendre au maréchal que les généraux se borneraient à témoigner leur mépris à S…