Le général S…, déconsidéré, déserta en Angleterre, s'y maria, bien qu'il fût déjà marié, fut condamné aux galères pour bigamie, et, après s'être évadé et avoir erré vingt ans en Europe, il finit dans la misère.

À mon second retour de Brest, le bon maréchal Augereau redoubla de marques d'affection pour moi, et, pour m'en donner une nouvelle preuve, en me mettant en rapport direct avec l'Empereur, il me désigna au mois de septembre pour aller à Fontainebleau chercher et conduire au château de la Houssaye Napoléon, qui vint y passer vingt-quatre heures, en compagnie de plusieurs maréchaux. Ce fut en s'y promenant avec ces derniers que l'Empereur, les entretenant de ses projets et de la manière dont il voulait soutenir sa dignité ainsi que la leur, fit présent à chacun d'eux de la somme nécessaire pour acquérir un hôtel à Paris. Le maréchal Augereau acheta celui de Rochechouart, situé rue de Grenelle-Saint-Germain, et qui sert à présent au ministère de l'instruction publique. Cet hôtel est superbe; cependant le maréchal préférait le séjour de la Houssaye, où il tenait un fort grand état de maison; car, outre ses aides de camp, qui y avaient chacun un appartement, le nombre des invités était toujours considérable. On y jouissait d'une liberté complète, et le maréchal laissait tout faire, pourvu que le bruit n'approchât pas de l'aile du château occupée par Mme la maréchale.

Cette excellente femme, toujours malade, vivait très retirée et paraissait rarement à table ou au salon; mais lorsqu'elle y venait, loin de contraindre notre gaieté, elle se complaisait à l'encourager. Elle avait auprès d'elle deux dames de compagnie fort extraordinaires. La première portait constamment des habits d'homme et était connue sous le nom de Sans-gêne. Elle était fille d'un des chefs qui, en 1793, défendirent Lyon contre la Convention. Elle s'échappa avec son père; ils se déguisèrent tous deux en soldats, et allèrent se réfugier dans les rangs du 9e régiment de dragons, où ils prirent des surnoms de guerre et firent campagne. Mlle Sans-gêne, qui joignait à la tournure et à la figure d'un homme un courage des plus mâles, reçut plusieurs blessures, dont une à Castiglione, où son régiment faisait partie de la division Augereau. Le général Bonaparte, souvent témoin des prouesses de cette femme intrépide, étant devenu premier Consul, lui accorda une pension et la plaça auprès de sa femme; mais la cour convenait peu à Mlle Sans-gêne; elle se sépara donc de Mme Bonaparte, qui, d'un commun accord, la céda à Mme Augereau, dont elle devint secrétaire et lectrice. La seconde dame placée auprès de la maréchale était la veuve du sculpteur Adam, qui, malgré ses quatre-vingts ans, était le boute-en-train du château. La grosse joie et les mystifications étaient à l'ordre du jour à cette époque, et surtout à la Houssaye, dont le maître n'était heureux que lorsqu'il voyait la gaieté animer ses hôtes et les jeunes gens de son état-major.

Le maréchal rentra à Paris au mois de novembre. L'époque du couronnement de l'Empereur, approchait, et déjà le Pape, venu pour le sacre, était aux Tuileries. Une foule de magistrats et de députations des divers départements avaient été convoqués dans la capitale, où se trouvaient aussi tous les colonels de l'armée, avec un détachement de leurs régiments, auxquels l'Empereur distribua au Champ de Mars ces aigles devenues si célèbres!… Paris resplendissant étalait un luxe jusqu'alors inconnu. La cour du nouvel Empereur devint la plus brillante du monde; ce n'étaient partout que fêtes, bals et joyeuses réunions.

Le couronnement eut lieu le 2 décembre. J'accompagnai le maréchal à cette cérémonie que je m'abstiendrai de décrire, car le récit en a été fait dans plusieurs ouvrages. Quelques jours après, les maréchaux offrirent un bal à l'Empereur et à l'Impératrice. Vous savez qu'ils étaient dix-huit. Le maréchal Duroc, bien qu'il ne fût que préfet du palais, se joignit à eux, ce qui portait à dix-neuf le nombre des payants, dont chacun versa 25,000 francs pour les frais de la fête, qui coûta par conséquent 475,000 francs. Ce bal eut lieu dans la grande salle de l'Opéra: on ne vit jamais rien d'aussi magnifique. Le général du génie Samson en était l'ordonnateur; les aides de camp des maréchaux en furent les commissaires chargés d'en faire les honneurs et de distribuer les billets. Tout Paris voulait en avoir; aussi les aides de camp furent-ils assaillis de lettres et de demandes: je n'eus jamais autant d'amis! Tout se passa dans l'ordre le plus parfait, et l'Empereur parut satisfait.

1805.—Nous terminâmes au milieu des fêtes l'année 1804, et commençâmes l'année 1805, qui devait être fertile en si grands événements.

Pour faire participer son armée à l'allégresse générale, le maréchal Augereau jugea convenable de se rendre à Brest, malgré les rigueurs de l'hiver, donnant des bals magnifiques et traitant successivement les officiers et même bon nombre de soldats. Dès les premiers jours du printemps, il revint à la Houssaye, en attendant le moment de la descente en Angleterre.

Cette expédition, qu'on traitait de chimérique, fut cependant sur le point d'aboutir. Une escadre anglaise de quinze vaisseaux environ croisant sans cesse dans la Manche, il devenait impossible de passer l'armée française en Angleterre sur des bateaux et péniches, qui eussent été coulés par le moindre choc de vaisseaux de haut bord; mais l'Empereur pouvait disposer de soixante vaisseaux de ligne, tant français qu'étrangers, dispersés dans les ports de Brest, Lorient, Rochefort, Le Ferrol et Cadix. Il s'agissait de les réunir à l'improviste dans la Manche, d'y écraser par des forces immenses la faible escadre qu'y avaient les Anglais, et de se rendre ainsi maîtres du passage, ne fût-ce que pour trois jours.

Pour obtenir ce résultat, l'Empereur prescrivit à l'amiral Villeneuve, commandant en chef de toutes ces forces, de faire sortir simultanément des ports de France et d'Espagne tous les vaisseaux disponibles, et de se diriger, non sur Boulogne, mais sur la Martinique, où il était certain que les flottes anglaises le suivraient. Pendant qu'elles courraient aux Antilles, Villeneuve devait quitter ces îles avant l'arrivée des Anglais et, revenant par le nord de l'Écosse, rentrer dans la Manche par le haut de ce canal avec soixante vaisseaux, qui, battant facilement les quinze que les Anglais entretenaient devant Boulogne, eussent rendu Napoléon maître du passage. Les Anglais, en arrivant à la Martinique, et n'y trouvant pas la flotte de Villeneuve, eussent tâtonné avant de commencer leurs mouvements, et perdu ainsi un temps précieux.

Une partie de ce beau projet fut exécuté. Villeneuve sortit, non pas avec soixante, mais avec trente et quelques navires. Il gagna la Martinique. Les Anglais déroutés coururent aux Antilles, dont Villeneuve venait de partir; mais l'amiral français, au lieu de revenir par l'Écosse, se dirigea vers Cadix, afin d'y prendre la flotte espagnole, comme si trente navires ne suffisaient pas pour vaincre ou éloigner les quinze vaisseaux des Anglais!… Ce n'est pas encore tout… Arrivé à Cadix, Villeneuve perdit beaucoup de temps à faire réparer ses navires; pendant ce temps, les flottes ennemies regagnèrent aussi l'Europe et s'établirent en croisière devant Cadix; enfin l'équinoxe vint rendre difficile la sortie de ce port, où Villeneuve se trouva bloqué. Ainsi avorta l'habile combinaison de l'Empereur. Comprenant que les Anglais ne s'y laisseraient plus prendre, il renonça à ses projets d'invasion dans la Grande-Bretagne, ou les remit indéfiniment, pour reporter ses regards vers le continent.