Mais avant de raconter les principaux événements de cette longue guerre et la part que j'y pris, je dois vous faire connaître un affreux malheur dont notre famille fut frappée.
Mon frère Félix, entré à l'École militaire de Fontainebleau, était un peu myope; aussi avait-il hésité à prendre la carrière militaire; néanmoins, une fois décidé, il travailla avec une telle ardeur qu'il devint bientôt sergent-major, poste difficile à exercer dans une école. Les élèves, fort espiègles, avaient pris l'habitude d'enfouir sous les terres du remblai des redoutes qu'ils construisaient, les outils qu'on leur remettait pour leurs travaux. Le général Bellavène, directeur de l'École, homme très sévère, ordonna que les outils fussent donnés en compte aux sergents-majors, qui en deviendraient ainsi responsables.
Un jour qu'on était au travail, mon frère, voyant un élève enterrer une pioche, lui fit une observation à laquelle celui-ci répondit fort grossièrement, ajoutant que dans quelques jours ils sortiraient de l'École, et qu'alors, devenu l'égal de son ancien sergent-major, il lui demanderait raison de sa réprimande. Mon frère, indigné, déclara qu'il n'était pas nécessaire d'attendre si longtemps, et, faute d'épées, ils prirent des compas fixés au bout de bâtons. Jacqueminot, depuis lieutenant général, fut le témoin de Félix. La mauvaise vue de celui-ci lui donnait un désavantage marqué; il blessa cependant son adversaire, mais il reçut un coup qui lui traversa le bras droit. Ses camarades le pansèrent en secret. Malheureusement, les sous-officiers sont tenus de porter l'arme dans la main droite, et la fatalité voulut que l'Empereur, étant venu à Fontainebleau, fît manœuvrer pendant plusieurs heures sous un soleil brûlant. Mon malheureux frère, obligé de courir sans cesse, en ayant le bras droit constamment tendu sous le poids d'un lourd fusil, fut accablé par la chaleur, et sa blessure se rouvrit!… Il aurait dû se retirer, en prétextant quelque indisposition; mais il était devant l'Empereur, qui devait, à la fin de la séance, distribuer les brevets de sous-lieutenants, si ardemment désirés!… Félix fit donc des efforts surhumains pour résister à la douleur; mais enfin ses forces s'épuisèrent, il tomba, on l'emporta mourant!…
Le général Bellavène écrivit durement à ma mère: «Si vous voulez voir votre fils, accourez promptement, car il n'a plus que quelques heures à vivre!…» Ma mère en fut plongée dans un désespoir si affreux qu'elle ne put aller à Fontainebleau, où je me rendis en poste sur-le-champ. À mon arrivée, j'appris que mon frère n'existait plus!… Le maréchal Augereau fut parfait pour nous dans cette circonstance douloureuse, et l'Empereur envoya le maréchal du palais Duroc faire un compliment de condoléances à ma mère.
Mais bientôt, un nouveau chagrin vint assiéger son cœur; j'allais être forcé de m'éloigner d'elle, car la guerre venait d'éclater sur le continent: voici à quel sujet.
Au moment où l'Empereur avait le plus besoin d'être en paix avec les puissances continentales, afin de pouvoir exécuter son projet de descente en Angleterre, il réunit par un simple décret l'État de Gênes à la France. Cela servit merveilleusement les Anglais, qui profitèrent de cette décision pour effrayer tous les peuples du continent, auxquels ils représentèrent Napoléon comme aspirant à envahir l'Europe entière. La Russie et l'Autriche nous déclarèrent la guerre, et la Prusse, plus circonspecte, s'y prépara sans se prononcer encore. L'Empereur avait prévu sans doute ces hostilités, et le désir de les voir éclater l'avait peut-être porté à s'emparer de l'État de Gênes, car désespérant de voir Villeneuve se rendre maître pour quelques jours de la Manche, par la réunion de toutes les flottes de France et d'Espagne, il voulait qu'une guerre continentale le délivrât du ridicule que son projet de descente, annoncé depuis trois ans et jamais exécuté, aurait fini par jeter sur ses armes, en montrant son impuissance vis-à-vis de l'Angleterre. La nouvelle coalition le tira donc fort à propos d'une position fâcheuse.
Un séjour de trois ans dans les camps avait produit un excellent effet sur nos troupes: jamais la France n'avait eu une armée aussi instruite, aussi bien composée, aussi avide de combats et de gloire, et jamais général ne réunit autant de puissance, autant de forces matérielles et morales, et ne fut aussi habile à les utiliser. Napoléon accepta donc la guerre avec joie, tant il avait la certitude de vaincre ses ennemis et de faire servir leurs défauts à son affermissement sur le trône, car il connaissait l'enthousiasme que la gloire a de tout temps produit sur l'esprit chevaleresque des Français.
CHAPITRE XXIII
L'armée se dirige vers le Rhin.—Début des hostilités.—Mission auprès de Masséna.—Trafalgar.—Jellachich met bas les armes à Bregenz.—Ruse du colonel des housards de Blankenstein.—Son régiment nous échappe.
La grande armée que l'Empereur allait mettre en mouvement contre l'Autriche tournait alors en quelque sorte le dos à cet empire ainsi qu'à l'Europe, puisque les deux camps français, répartis sur les rivages de la mer du Nord, de la Manche et de l'Océan, faisaient face à l'Angleterre. En effet, la droite du 1er corps, commandée par Bernadotte, occupait le Hanovre; le 2e, aux ordres de Marmont, se trouvait en Hollande; le 3e, sous Davout, était à Bruges; les 4e, 5e et 6e, que commandaient Soult, Lannes et Ney, campaient à Boulogne ou dans les environs; enfin le 7e, aux ordres d'Augereau, se trouvait à Brest et formait l'extrême gauche.