L'un, sous les ordres du prince Ferdinand, parvint à gagner la Bohême; l'autre, commandé par le vieux feld-maréchal Jellachich, se jeta dans le Vorarlberg, vers le lac de Constance, où il s'appuyait à la neutralité suisse et gardait les défilés de la forêt Noire. C'est à ces dernières troupes que le maréchal Augereau allait être opposé.

Après avoir traversé le Rhin à Huningue, le 7e corps se trouva dans le pays de Bade, dont le souverain, ainsi que celui de Bavière et de Wurtemberg, venait de contracter une alliance avec Napoléon; aussi fûmes-nous reçus en amis par la population de Brisgau. Le feld-maréchal Jellachich n'avait pas osé se mesurer avec les Français dans un pays où les communications sont si faciles, mais il nous attendait au delà de Fribourg, à l'entrée de la forêt Noire, dont il comptait nous faire acheter le passage par beaucoup de sang. Il espérait surtout nous arrêter au Val d'Enfer, défilé étroit, fort long, et dominé de tous côtés par des rochers à pic, faciles à défendre. Mais les troupes du 7e corps, qui venaient d'apprendre les brillants succès remportés par leurs camarades à Ulm et en Bavière, jalouses de montrer aussi leur bravoure, s'élancèrent avec ardeur dans la forêt Noire, qu'elles franchirent en trois jours, malgré les obstacles du terrain, la résistance de l'ennemi et la difficulté de se procurer des vivres dans cet affreux désert. Enfin, l'armée déboucha dans un pays fertile et campa autour de Donaueschingen, ville fort agréable, où se trouve le magnifique château de l'antique maison des princes de Furstenberg.

Le maréchal Augereau et ses aides de camp logèrent au château, dans la cour duquel se trouve la source du Danube; ce grand fleuve montre sa puissance en naissant, car à sa sortie de terre il porte déjà bateau. Les attelages de l'artillerie et nos équipages avaient éprouvé de très grandes fatigues dans les défilés rocailleux et montueux de la forêt Noire, que le verglas rendait encore plus difficiles. Il fallut donc donner aux chevaux plusieurs jours de repos, pendant lesquels les cavaliers autrichiens venaient de temps à autre tâter nos avant-postes, placés à deux lieues en avant de la ville; mais tout se bornait à un tiraillement qui nous amusait, nous exerçait à la petite guerre, et nous apprenait à connaître les divers uniformes ennemis.

Je vis là pour la première fois les uhlans du prince Charles, les dragons de Rosenberg et les housards de Blankenstein. Nos chevaux d'attelage ayant repris leur vigueur, l'armée continua sa marche, et pendant plusieurs semaines nous eûmes des combats continuels qui nous rendirent maîtres d'Engen et de Stockach.

Quoique souvent très exposé dans ces divers engagements, je n'éprouvai qu'un seul accident, mais il pouvait être fort grave. La terre était couverte de neige, surtout auprès de Stockach. L'ennemi défendait cette position avec acharnement. Le maréchal m'ordonne d'aller reconnaître un point sur lequel il voulait diriger une colonne; je pars au galop, le sol me paraissant très uni, parce que le vent, en poussant la neige, avait comblé tous les fossés. Mais tout à coup mon cheval et moi enfonçons dans un grand ravin, ayant de la neige jusqu'au cou… Je tâchais de me tirer de cette espèce de gouffre, lorsque deux housards ennemis parurent au sommet et déchargèrent leurs mousquetons sur moi. Heureusement, la neige dans laquelle je me débattais ainsi que mon cheval, ayant empêché les cavaliers autrichiens de bien ajuster, je ne reçus aucun mal; mais ils allaient réitérer leur feu, lorsque l'approche d'un peloton de chasseurs, que le maréchal Augereau envoyait à mon secours, les contraignit à s'éloigner promptement. Avec un peu d'aide, je sortis du ravin; mais on eut beaucoup de peine à en retirer mon cheval, qui cependant n'était pas blessé non plus, ce qui permit à mes camarades de rire de l'étrange figure que j'avais, à la suite de mon bain de neige.

Après avoir conquis tout le Vorarlberg, nous nous emparâmes de Bregenz, et acculâmes le corps autrichien de Jellachich au lac de Constance et au Tyrol. L'ennemi se couvrit de la forteresse de Feldkirch et du célèbre défilé de ce nom, derrière lesquels il pouvait nous résister avec avantage: nous nous attendions à livrer un combat très meurtrier pour enlever cette forte position, lorsque, à notre grand étonnement, les Autrichiens demandèrent à capituler, ce que le maréchal Augereau s'empressa d'accepter.

Pendant l'entrevue que les deux maréchaux eurent à cette occasion, les officiers autrichiens, humiliés des revers que leurs armes venaient d'essuyer, se donnèrent le malin plaisir de nous annoncer une très fâcheuse nouvelle, tenue cachée jusqu'à ce jour, mais que les Russes et les Autrichiens avaient apprise par la voie de l'Angleterre. La flotte franco-espagnole avait été battue par lord Nelson, le 20 octobre, non loin de Cadix, au cap Trafalgar. Notre malencontreux amiral Villeneuve, que les ordres précis de Napoléon n'avaient pu déterminer à sortir de l'inaction, lorsque l'apparition subite de toutes les flottes de la France et de l'Espagne dans la Manche pouvait assurer le passage en Angleterre de nombreuses troupes réunies à Boulogne, Villeneuve, en apprenant que par ordre de Napoléon il allait être remplacé par l'amiral Rosily, passa tout à coup d'un excès de circonspection à une très grande audace. Il sortit de Cadix, livra une bataille qui, eût-elle tourné à notre avantage, eût été à peu près inutile, puisque l'armée française, au lieu de se trouver à Boulogne pour profiter de ce succès et passer en Angleterre, était à plus de deux cents lieues des côtes, faisant la guerre au centre de l'Allemagne. Après un combat des plus acharnés, les flottes d'Espagne et de France furent battues par celle d'Angleterre, dont l'amiral, le célèbre Nelson, fut tué, emportant dans la tombe la réputation de premier homme de mer de l'époque. De notre côté, nous perdîmes le contre-amiral Magon, officier d'un très grand mérite. Un de nos vaisseaux sauta; dix-sept, tant français qu'espagnols, furent pris. Une tempête horrible, qui s'éleva vers la fin de la bataille, dura toute la nuit et les jours suivants. Elle fut sur le point de faire périr les vainqueurs et les vaincus; aussi les Anglais, ne s'occupant plus que de leur propre salut, furent-ils obligés d'abandonner presque tous les vaisseaux qu'ils nous avaient pris et qui, pour la plupart, furent conduits à Cadix par les débris de leurs braves et malheureux équipages; d'autres périrent en se brisant sur les rochers.

Ce fut à cette terrible bataille que mon excellent ami France d'Houdetot, aujourd'hui lieutenant général, aide de camp du Roi, reçut à la cuisse une forte blessure qui l'a rendu boiteux. D'Houdetot sortait à peine de l'enfance; il était aspirant de marine et attaché à l'état-major du contre-amiral Magon, ami de mon père. Après la mort de ce brave amiral, le vaisseau l'Algésiras qu'il montait fut pris à la suite d'un sanglant combat, et les Anglais placèrent à son bord une garde de soixante hommes. Mais lorsque la tempête eut séparé l'Algésiras des vaisseaux ennemis, ceux des officiers et marins français qui avaient survécu au combat déclarèrent aux officiers et au détachement anglais qu'ils eussent à se rendre à leur tour, ou à se préparer à recommencer la lutte au milieu des horreurs de la nuit et de la tempête. Les Anglais, n'étant pas disposés à se battre, consentirent à capituler, sous condition de ne pas être retenus prisonniers de guerre, et les Français, bien que menacés de faire naufrage, replacèrent avec des transports de joie leur pavillon sur les débris d'un mât. Après avoir été vingt fois sur le point d'être engloutis, tant le navire était en mauvais état et la mer furieuse, ils eurent enfin le bonheur d'entrer dans la rade de Cadix. Le vaisseau qui portait Villeneuve ayant été pris, cet amiral infortuné fut conduit en Angleterre, où il resta pendant trois ans prisonnier de guerre. Ayant été échangé, il prit la détermination de se rendre à Paris; mais, arrêté à Rennes, il se fit sauter la cervelle.

Au moment où le feld-maréchal Jellachich était obligé de capituler devant le 7e corps de l'armée française, cette résolution du chef ennemi nous étonnait d'autant plus que, bien que battu par nous, il lui restait encore la ressource de se retirer dans le Tyrol, placé derrière lui, et dont les habitants sont depuis des siècles très attachés à la maison d'Autriche. La grande quantité de neige dont le Tyrol était couvert rendait sans doute ce pays d'un accès difficile; mais les difficultés qu'il présentait eussent été bien plus grandes pour nous, ennemis de l'Autriche, que pour les troupes de Jellachich se retirant dans une province autrichienne. Cependant, si ce vieux et méthodique feld-maréchal ne pouvait se résoudre à faire la guerre en hiver dans de hautes montagnes, il n'en était pas de même des officiers placés sous ses ordres, car beaucoup d'entre eux blâmaient sa pusillanimité et parlaient de se révolter contre son autorité. Le plus ardent des opposants était le général prince de Rohan, officier français au service de l'Autriche, homme fort brave et très capable. Le maréchal Augereau, craignant que Jellachich, entraîné par les conseils que lui donnait M. de Rohan, ne parvînt à échapper à l'armée française en se jetant dans le Tyrol, où il nous eût été presque impossible de le suivre, s'empressa d'accorder au maréchal ennemi toutes les conditions qu'il demandait.

La capitulation portait donc que les troupes autrichiennes déposeraient les armes, livreraient leurs drapeaux, étendards, canons et chevaux, mais ne seraient pas conduites en France et pourraient se retirer en Bohême, après avoir juré de ne pas servir contre la France pendant un an. En annonçant cette capitulation dans un de ses bulletins de la grande armée, l'Empereur témoigna d'abord un peu de mécontentement de ce qu'on n'avait pas exigé que les troupes autrichiennes fussent envoyées prisonnières en France; mais il revint sur cette pensée, lorsqu'il eut acquis la certitude que le maréchal Augereau n'avait aucun moyen de les y contraindre, parce qu'elles avaient la facilité de s'échapper. En effet, dans la nuit qui précéda le jour où les ennemis devaient déposer les armes, une révolte éclata dans plusieurs brigades autrichiennes contre le feld-maréchal Jellachich. Le prince de Rohan, refusant d'adhérer à la capitulation, partit avec sa division d'infanterie, à laquelle se joignirent quelques régiments des autres divisions, et se jeta dans les montagnes qu'il traversa malgré les rigueurs de la saison; puis, par une marche audacieuse, passant au milieu des cantonnements des troupes du maréchal Ney, qui occupaient les villes du Tyrol, il vint tomber entre Vérone et Venise sur les derrières de l'armée française d'Italie, pendant que celle-ci, aux ordres de Masséna, suivait en queue le prince Charles, qui se retirait sur le Frioul. L'arrivée du prince de Rohan dans le pays vénitien, alors que Masséna en était déjà loin, pouvait avoir les conséquences les plus graves; heureusement, une armée française venant de Naples, sous les ordres du général Saint-Cyr, battit ce prince et le contraignit à se rendre prisonnier de guerre; mais du moins il ne céda qu'à la force et fut en droit de dire que, si le feld-maréchal Jellachich était venu avec toutes ses troupes, les Autrichiens seraient peut-être parvenus à vaincre Saint-Cyr et à s'ouvrir un passage.