Lorsqu'une troupe capitule, il est d'usage que le vainqueur envoie auprès de chaque division un officier d'état-major pour en prendre en quelque sorte possession et la conduire, au jour et à l'heure indiqués, sur le lieu où elle doit déposer les armes. Celui de mes camarades qui fut envoyé auprès du prince de Rohan fut laissé par celui-ci dans le camp qu'il quittait, parce que ce prince, opérant sa retraite en arrière de la place forte de Feldkirch, et dans une direction opposée au camp des Français, n'avait pas à redouter d'être arrêté par eux dans sa marche; mais il n'en était pas de même de la cavalerie autrichienne. Elle bivouaquait dans une petite plaine en avant de Feldkirch, en face et à peu de distance de nos avant-postes. J'avais été chargé par le maréchal Augereau de me rendre auprès de la cavalerie autrichienne pour la conduire au lieu du rendez-vous convenu; cette brigade, composée de trois forts régiments, n'avait point de général-major; elle était commandée par le colonel des housards de Blankenstein, vieux Hongrois des plus braves et des plus madrés, dont je regrette de n'avoir pu retenir le nom, car je l'estime beaucoup, bien qu'il m'ait fait subir une mystification fort désagréable.

À mon arrivée dans son camp, le colonel m'avait offert pour la nuit l'hospitalité dans sa baraque, et nous étions convenus de nous mettre en route au point du jour, afin de nous rendre au lieu indiqué sur les grèves du lac de Constance, entre les villes de Bregenz et de Lindau. Nous avions tout au plus trois lieues à parcourir. Je fus très étonné lorsque, vers minuit, j'entendis les officiers monter à cheval… Je m'élance hors de la baraque, et vois qu'on forme les escadrons et qu'on se prépare à partir. Les colonels des uhlans du prince Charles et des dragons de Rosenberg, placés sous les ordres du colonel des housards, mais auxquels celui-ci n'avait pas fait part de ses projets, vinrent lui demander le motif de ce départ précipité; j'en fis autant. Alors, le vieux colonel nous répond, avec une froide hypocrisie, que le feld-maréchal Jellachich craignant que quelques quolibets lancés aux soldats autrichiens par les Français (dont il faudrait longer le camp, si l'on se rendait par la route directe à la plage de Lindau) n'amenassent des querelles entre les troupes des deux nations, Jellachich, d'accord avec le maréchal Augereau, avait ordonné aux troupes autrichiennes de faire un long circuit sur la droite, afin de tourner le camp français et la ville de Bregenz, pour ne pas rencontrer nos soldats. Il ajouta que le trajet étant beaucoup, plus long et les chemins difficiles, les chefs des deux armées avaient avancé le départ de quelques heures, et qu'il s'étonnait que je n'en eusse pas été prévenu; mais que probablement la lettre qu'on m'avait adressée à ce sujet avait été retenue aux avant-postes par suite d'un malentendu; il poussa même la dissimulation jusqu'à ordonner à un officier d'aller réclamer cette dépêche sur toute la ligne.

Les motifs allégués par le colonel de Blankenstein parurent si naturels à ses deux camarades, qu'ils ne firent aucune observation. Je n'en élevai pas non plus, bien que, par instinct, je trouvasse tout cela un peu louche; mais, seul au milieu de trois mille cavaliers ennemis, que pouvais-je faire? Il valait mieux montrer de la confiance, que d'avoir l'air de douter de la bonne foi de la brigade autrichienne. Comme j'ignorais, du reste, la fuite de la division du prince de Rohan, j'avoue qu'il ne me vint pas dans l'esprit que le chef de la cavalerie cherchait à la soustraire à la capitulation. Je marchai donc avec lui à la tête de la colonne. Le commandant autrichien, qui connaissait parfaitement le pays, avait si bien pris ses dispositions pour s'éloigner des postes français, dont l'emplacement était, du reste, indiqué par des feux, que nous ne passâmes à proximité d'aucun d'eux. Mais ce à quoi le vieux colonel ne s'attendait pas, ou ce qu'il ne put éviter, ce fut la rencontre de patrouilles volantes, que la cavalerie fait ordinairement la nuit dans la campagne à une certaine distance d'un camp; car tout à coup un Qui vive? se fait entendre, et nous nous trouvons en présence d'une forte colonne de cavalerie française, que le clair de lune permet de distinguer parfaitement. Alors le vieux colonel hongrois, sans laisser paraître le moindre trouble, me dit: «Ceci vous regarde, monsieur l'aide de camp; veuillez venir avec moi pour donner des explications au chef de ce régiment français.»

Nous nous portons en avant, je donne le mot d'ordre, et me trouve en présence du 7e de chasseurs à cheval, qui, reconnaissant en moi un aide de camp du maréchal Augereau, et sachant d'ailleurs qu'on attendait les troupes autrichiennes pour la remise de leurs armes, ne fit aucune difficulté pour laisser passer la brigade que je conduisais. Le commandant français, dont la troupe avait le sabre en main, eut même l'attention de le faire remettre au fourreau, en témoignage du bon accord qui devait régner entre les deux colonnes, qui se côtoyèrent paisiblement en continuant leur route. J'avais bien questionné l'officier supérieur de nos chasseurs, relativement au changement d'heure de la remise des armes que devaient opérer les Autrichiens; mais il n'en était pas informé, ce qui n'éveilla aucun soupçon dans mon esprit, sachant qu'un ordre de ce genre n'était point du nombre de ceux que l'état-major communique d'avance aux régiments. Je continuai donc à marcher avec la colonne étrangère pendant tout le reste de la nuit, trouvant cependant que le détour qu'on nous faisait faire était bien long, et que les chemins étaient fort mauvais. Enfin, à l'aube du jour, le vieux colonel, apercevant un terrain uni, me dit d'un ton goguenard que bien qu'il soit dans l'obligation de remettre sous peu les chevaux des trois régiments entre les mains des Français, il veut au moins les leur livrer en bon état, et avoir soin de ces pauvres animaux jusqu'au dernier moment; qu'en conséquence, il va ordonner de faire donner l'avoine.

La brigade s'arrête, se forme, met pied à terre, et lorsque les chevaux sont attachés, le colonel des Blankenstein, resté seul à cheval, réunit en cercle autour de lui les officiers et cavaliers des trois régiments, et là, d'un ton d'inspiré qui rendait ce vieux guerrier vraiment superbe, il leur annonce que la division du prince de Rohan, préférant l'honneur à une honteuse sécurité, a refusé de souscrire à la honteuse capitulation par laquelle le feld-maréchal Jellachich a promis de livrer aux Français les drapeaux et les armes des troupes autrichiennes, et que la division de Rohan s'est jetée dans le Tyrol, où il conduirait, lui aussi, la brigade de cavalerie, s'il ne craignait de ne pouvoir trouver dans ces âpres montagnes de quoi nourrir un aussi grand nombre de chevaux. Mais puisque voilà la plaine, ayant, par une ruse dont il se félicite, gagné six lieues d'avance sur les troupes françaises, il propose à tous ceux d'entre eux qui ont le cœur vraiment autrichien de le suivre à travers l'Allemagne jusqu'en Moravie, où il va rejoindre les troupes de leur auguste empereur François II.

Les housards de Blankenstein répondirent à cette allocution de leur colonel par un bruyant hurrah d'approbation; mais les dragons de Rosenberg et les uhlans du prince Charles gardaient un morne silence!… Quant à moi, bien que je ne susse pas encore assez bien l'allemand pour saisir parfaitement le discours du colonel, les paroles que j'avais comprises, ainsi que le ton de l'orateur et la position dans laquelle il se trouvait, m'avaient fait deviner de quoi il s'agissait, et j'avoue que je restai fort penaud d'avoir, quoique à mon insu, servi d'instrument à ce diable de Hongrois. Cependant, un tumulte affreux s'éleva dans l'immense cercle qui m'environnait, et je fus à même d'apprécier l'inconvénient qui résulte de l'amalgame hétérogène des divers peuples dont se compose la monarchie et par conséquent l'armée autrichienne. Tous les housards sont Hongrois; les Blankenstein approuvaient donc ce que proposait un chef de leur nation; mais les dragons étaient Allemands et les uhlans Polonais; le Hongrois n'avait par cela même aucune influence morale sur ces deux régiments, qui, dans ce moment difficile, n'écoutèrent que leurs propres officiers; ceux-ci déclarèrent que, se considérant comme engagés par la capitulation que le maréchal Jellachich avait signée, ils ne voulaient pas, par leur départ, aggraver la position de ce feld-maréchal et de ceux de leurs camarades qui se trouvaient déjà au pouvoir des Français. Ces derniers seraient en effet en droit de les envoyer prisonniers en France, si une partie des troupes autrichiennes violait le traité convenu. À cela, le colonel de housards répondit que lorsque le général en chef d'une armée, perdant la tête, manque à ses devoirs et livre ses troupes à l'ennemi, les subalternes ne doivent plus prendre conseil que de leur courage et de leur attachement au pays. Alors le colonel, brandissant son sabre d'une main et saisissant de l'autre l'étendard de son régiment, s'écrie: «Allez, dragons, allez, allez remettre aux Français vos étendards avilis et les armes que notre Empereur nous avait données pour le défendre. Quant à nous, braves housards, nous allons rejoindre notre auguste Souverain, auquel nous pourrons encore montrer avec honneur notre drapeau sans tache et nos sabres de soldats intrépides!» Puis, s'approchant de moi, et lançant un coup d'œil de mépris aux uhlans et dragons, il ajoute: «Je suis certain que si ce jeune Français se trouvait dans notre position, et forcé d'imiter votre conduite ou la mienne, il prendrait le parti le plus courageux, car les Français aiment la gloire autant que leur pays et s'y connaissent en honneur!…» Cela dit, le vieux chef hongrois pique des deux, et, enlevant son régiment au galop, il se lance rapidement dans l'espace, où ils disparaissent bientôt!…

Il y avait du vrai dans chacun des deux raisonnements que je venais d'entendre, mais celui du colonel de housards me paraissait le plus juste, parce qu'il était le plus conforme aux intérêts de son pays; j'approuvais donc intérieurement sa conduite, mais je ne pouvais raisonnablement conseiller aux dragons et aux uhlans de l'imiter; c'eût été sortir de mon rôle et manquer à mes devoirs. Je gardai donc une stricte neutralité dans cette discussion, et, dès que les housards furent partis, je proposai aux deux colonels des autres régiments de me suivre, et nous nous mîmes en route pour Lindau. Nous y trouvâmes sur la plage du lac les maréchaux Jellachich et Augereau, ainsi que l'armée française, et les deux régiments d'infanterie autrichienne qui n'avaient pas suivi le prince de Rohan. En apprenant par moi que les housards de Blankenstein, refusant de reconnaître la capitulation, se dirigeaient vers la Moravie, les deux maréchaux entrèrent dans une grande colère. Celle d'Augereau était principalement motivée par la crainte que ces housards ne jetassent une grande perturbation sur les derrières de l'armée française, car la route qu'ils allaient suivre traversait les contrées dans lesquelles l'Empereur, en marchant sur Vienne, avait laissé de nombreux dépôts de blessés, de parcs d'artillerie, etc., etc. Mais le colonel ne crut pas devoir signaler sa présence par un coup de main, tant il avait hâte de s'éloigner du pays où rayonnaient les armées françaises; aussi, évitant tous nos postes et suivant constamment des chemins de traverse, se cachant le jour dans les bois, puis marchant rapidement toute la nuit, il parvint à gagner sans encombre les frontières de la Moravie, et s'y réunit au corps d'armée autrichien qui l'occupait.

Quant aux troupes restées avec le feld-maréchal Jellachich, après avoir déposé leurs armes, étendards et drapeaux, et nous avoir remis leurs chevaux, elles devinrent prisonnières sur parole pour un an, et se dirigèrent dans un morne silence vers l'intérieur de l'Allemagne, pour gagner tristement la Bohême. Je me rappelais, en les voyant partir, la noble allocution du vieux colonel hongrois, et crus voir sur bien des figures de uhlans et de dragons que beaucoup regrettaient de n'avoir pas suivi ce vieux guerrier, et gémissaient en comparant la position glorieuse des Blankenstein à leur propre humiliation.

Parmi les trophées que le corps de Jellachich fut contraint de nous livrer, se trouvaient dix-sept drapeaux et deux étendards, que le maréchal Augereau s'empressa, selon l'usage, d'envoyer à l'Empereur, par deux aides de camp. Il désigna pour remplir cette mission le chef d'escadron Massy et moi. Nous partîmes le soir même dans une bonne calèche, faisant marcher devant nous un fourgon de poste, qui contenait les drapeaux gardés par un sous-officier. Nous nous dirigeâmes sur Vienne par Kempten, Branau, Munich, Linz et Saint-Pœlten. Quelques lieues avant d'arriver dans cette dernière ville, nous admirâmes, en longeant les rives du Danube, la superbe abbaye de Mölk, l'une des plus riches du monde. Ce fut en ce lieu que, quatre ans plus tard, je courus un bien grand danger, et méritai les éloges de l'Empereur, pour avoir accompli sous ses yeux le fait d'armes le plus éclatant de ma carrière militaire, ainsi que vous le verrez, lorsque nous serons au récit de la campagne de 1809. Mais n'anticipons pas sur les événements.

CHAPITRE XXIV