Après la bataille d'Iéna, l'Empereur, bien que furieux contre Bernadotte, le chargea de poursuivre les ennemis, parce que le corps d'armée que ce général commandait, n'ayant même pas tiré un coup de fusil, était plus à même de combattre que ceux qui avaient essuyé des pertes. Bernadotte se mit donc sur la trace des Prussiens, qu'il battit d'abord à Hall, puis à Lubeck, avec l'appui du maréchal Soult. Or, le hasard voulut qu'à l'heure même où les Français attaquaient Lubeck, des vaisseaux portant une division d'infanterie suédoise, que le roi Gustave IV envoyait au secours des Prussiens, entrassent dans le port de cette ville. Les troupes suédoises étaient à peine débarquées, lorsque, attaquées par les troupes françaises et abandonnées par les Prussiens, elles furent obligées de mettre bas les armes devant le corps de Bernadotte. Ce maréchal, qui, je dois l'avouer, avait, lorsqu'il le voulait, des manières fort engageantes, était surtout désireux de se faire aux yeux des étrangers la réputation d'un homme bien élevé; il traita donc les officiers suédois avec beaucoup d'affabilité, car, après leur avoir accordé une honorable capitulation, il leur fit rendre leurs chevaux et bagages, pourvut à leurs besoins, et invitant chez lui le commandant en chef comte de Mœrner, ainsi que les généraux et officiers supérieurs, il les combla de bontés et de prévenances, si bien qu'à leur retour dans leur patrie, les Suédois vantèrent partout la magnanimité du maréchal Bernadotte.

Quelques années après, une révolution ayant éclaté en Suède, le roi Gustave IV, qu'un grand désordre d'esprit rendait incapable de régner, fut renversé du trône et remplacé par son vieil oncle, le duc de Sudermanie. Ce nouveau monarque n'ayant pas d'enfants, les États assemblés pour lui désigner un successeur portèrent leur choix sur le prince de Holstein-Augustenbourg, qui prit le titre de prince royal. Mais il ne jouit pas longtemps de cette dignité, car il mourut en 1811 à la suite d'une très courte maladie qu'on attribua au poison. Les États, assemblés derechef pour élire un nouvel héritier de la couronne, hésitèrent entre plusieurs princes d'Allemagne qui se portaient comme candidats, lorsque le général comte de Mœrner, l'un des membres les plus influents des États et ancien commandant de la division suédoise prise à Lubeck en 1806 par les troupes françaises, proposa le maréchal Bernadotte, dont il rappela la conduite généreuse. Il vanta, en outre, les talents militaires de Bernadotte, et fit observer que ce maréchal était par sa femme allié à la famille de Napoléon, dont l'appui pouvait être si utile à la Suède. Une foule d'officiers, jadis pris à Lubeck, ayant joint leurs voix à celle du général de Mœrner, Bernadotte fut élu presque à l'unanimité successeur du roi de Suède, et monta sur le trône quelques années plus tard.

Nous verrons plus loin comment Bernadotte, porté sur les marches d'un trône étranger par la gloire qu'il avait acquise à la tête des troupes françaises, se montra ingrat envers sa patrie. Mais revenons en Prusse.

En un mois, les principales forces de ce royaume, jadis si florissant, avaient été détruites par Napoléon, qui occupait sa capitale ainsi que la plupart de ses provinces, et nos armées triomphantes touchaient déjà aux rives de la Vistule, cette grande barrière de séparation entre le nord et le centre de l'Europe.

Le corps du maréchal Augereau, resté pendant quinze jours à Berlin pour renforcer la garde pendant le long séjour que l'Empereur fit dans cette ville, en partit vers la mi-novembre, et se dirigea d'abord sur l'Oder, que nous passâmes à Custrin, puis sur la Vistule, dont nous rejoignîmes les rives à Bromberg. Nous étions en Pologne, le plus pauvre et le plus mauvais pays de l'Europe… Depuis l'Oder, plus de grandes routes: nous marchions dans les sables mouvants ou dans une boue affreuse. La plupart des terres étaient incultes, et le peu d'habitants que nous trouvions étaient d'une saleté dont rien ne peut donner une idée. Le temps, qui avait été magnifique pendant le mois d'octobre et la première partie de novembre, devint affreux. Nous ne vîmes plus le soleil; il pleuvait ou neigeait constamment; les vivres devinrent fort rares; plus de vin, presque jamais de bière, encore était-elle atrocement mauvaise; de l'eau bourbeuse, pas de pain, et des logements qu'il fallait disputer aux vaches et aux cochons!… Aussi les soldats disaient-ils: «Quoi! les Polonais osent appeler cela une patrie!…»

L'Empereur lui-même était désillusionné, car venu pour reconstituer la Pologne, il avait espéré que toute la population de ce vaste pays se lèverait comme un seul homme à l'approche des armées françaises; mais personne ne bougea!… En vain, pour exciter l'enthousiasme des Polonais, l'Empereur avait-il fait écrire au célèbre général Kosciusko, le chef de la dernière insurrection, de venir se joindre à lui; mais Kosciusko resta paisiblement en Suisse, où il s'était retiré, et répondit aux reproches qu'on lui faisait à ce sujet qu'il connaissait trop bien l'incurie et le caractère léger de ses compatriotes pour oser espérer qu'ils parvinssent à s'affranchir, même avec l'aide des Français. Ne pouvant attirer Kosciusko, l'Empereur, voulant au moins se servir de sa renommée, adressa au nom de ce vieux Polonais une proclamation aux Polonais. Pas un seul ne prit les armes, bien que nos troupes occupassent plusieurs provinces de l'ancienne Pologne et même sa capitale. Les Polonais ne voulaient courir aux armes qu'après que Napoléon aurait déclaré le rétablissement de la Pologne, et celui-ci ne comptait prendre cette détermination qu'après que les Polonais se seraient soulevés contre leur oppresseur, ce qu'ils ne firent pas.

Pendant le séjour que le 7e corps fit à Bromberg, Duroc, grand maréchal du palais impérial, étant arrivé au milieu de la nuit chez le maréchal Augereau, celui-ci m'envoya chercher et m'ordonna de me préparer à accompagner le maréchal Duroc, qui se rendait en parlementaire auprès du roi de Prusse à Graudentz et avait besoin d'un officier pour remplacer son aide de camp qu'il venait d'expédier à Posen avec des dépêches pour l'Empereur. Augereau et Duroc m'avaient choisi parce qu'ils se rappelaient qu'au mois d'août précédent j'avais été en mission à la cour de Prusse, dont je connaissais presque tous les officiers ainsi que les usages.

Je fus bientôt prêt. Le maréchal du palais me prit dans sa voiture, et descendant la rive gauche de la Vistule qu'occupaient les troupes françaises, nous allâmes passer le fleuve dans un bac en face de Graudentz. Nous prîmes un logement dans la ville de ce nom, et nous nous rendîmes ensuite à la citadelle, où toute la famille royale de Prusse s'était réfugiée après la perte des quatre cinquièmes de ses États. La Vistule séparait les deux armées. Le Roi avait l'air calme et résigné. La Reine, que j'avais vue naguère si belle, était très changée et paraissait dévorée de chagrin. Elle ne pouvait se dissimuler qu'ayant poussé le Roi à faire la guerre, elle était la principale cause des malheurs de son pays, dont les populations élevaient la voix contre elle. L'Empereur n'aurait pu envoyer au roi de Prusse un parlementaire qui lui fût plus agréable que Duroc, qui, ayant rempli les fonctions d'ambassadeur à Berlin, était très connu du Roi et de la Reine. Tous deux avaient apprécié l'aménité de son caractère. J'étais un trop petit personnage pour être compté; cependant le Roi et la Reine me reconnurent et m'adressèrent quelques mots de politesse.

Je trouvai les officiers prussiens attachés à la Cour bien loin de la jactance qu'ils avaient au mois d'août. Leur défaite récente avait grandement modifié leur opinion sur l'armée française; je ne voulus néanmoins pas m'en prévaloir, et évitai soigneusement de parler d'Iéna et de nos autres victoires. Les affaires que le maréchal Duroc avait à traiter avec le roi de Prusse, ayant rapport à une lettre que ce monarque avait adressée à Napoléon afin d'en obtenir la paix, durèrent deux jours, que j'employai à lire et à me promener sur la triste place d'armes de la forteresse, car je ne voulus pas monter sur les remparts, bien qu'on y jouisse d'une admirable vue sur la Vistule; je craignais qu'on pût me soupçonner d'examiner les travaux de défense et d'armement.

Dans les combats qui venaient d'avoir lieu depuis Iéna jusqu'à la Vistule, les Prussiens ne nous avaient enlevé qu'une centaine de prisonniers, qu'ils employaient aux terrassements de la forteresse de Graudentz, dans laquelle ils étaient enfermés. Le maréchal Duroc m'avait chargé de distribuer des secours à ces pauvres diables, qui étaient d'autant plus malheureux que, du haut de la citadelle, ils apercevaient les troupes françaises dont ils n'étaient séparés que par la Vistule. Ce voisinage, et la comparaison de sa position avec celle de ses camarades libres et heureux sur la rive gauche, portèrent un prisonnier français, cavalier d'élite au 3e de dragons, nommé Harpin, à employer tous les moyens en son pouvoir pour s'évader des mains des Prussiens. La chose n'était pas facile, car il fallait d'abord sortir de la forteresse et traverser ensuite la Vistule; mais que ne peut une volonté ferme? Harpin, employé par le maître charpentier prussien à empiler du bois, avait fabriqué en secret un petit radeau; il avait pris un grand câble et s'en était servi pour descendre la nuit son radeau au pied des remparts et sortir lui-même de la citadelle. Déjà il avait mis le radeau dans la Vistule et se préparait à y monter, lorsque, surpris par une patrouille, il avait été ramené dans la forteresse et mis au cachot. Le lendemain, le commandant prussien, selon l'usage alors en vigueur dans l'armée prussienne, avait condamné Harpin à recevoir cinquante coups de bâton. En vain ce dragon faisait-il observer qu'étant Français, il ne pouvait être soumis au règlement prussien; sa qualité de prisonnier rendait sa réclamation nulle. Déjà même on le conduisait vers le chevalet de bois auquel on allait l'attacher, et deux soldats se préparaient à le frapper, lorsque, ayant voulu prendre un livre dans la voiture du maréchal Duroc, qui stationnait sur la place d'armes, j'aperçus Harpin se débattant au milieu des soldats prussiens qui voulaient l'attacher.