Indigné de voir un militaire français prêt à subir la bastonnade, je m'élance vers lui le sabre à la main, en menaçant de tuer le premier qui oserait flétrir du bâton un soldat de mon empereur!… La voiture du maréchal Duroc était gardée par un courrier de Napoléon connu, dans tous les relais de l'Europe, sous le nom de Moustache. Cet homme, doué d'une force herculéenne et d'un courage à toute épreuve, avait accompagné l'Empereur sur vingt champs de bataille. Dès qu'il me vit au milieu des Prussiens, il accourut vers moi, et d'après mon ordre il apporta quatre pistolets chargés qui se trouvaient dans la voiture. Nous dégageâmes Harpin; je l'armai de deux pistolets, et, le faisant monter dans la voiture, je plaçai Moustache auprès de lui, et déclarai au major de place que cet équipage appartenant à l'Empereur, dont il portait les armes, il devenait pour le dragon français un asile sacré dont j'interdisais l'entrée à tout Prussien, sous peine de recevoir une balle dans la tête, et j'ordonnai à Moustache et à Harpin de faire feu si l'on entrait dans la voiture. Le major de place, me voyant si résolu, abandonna momentanément son prisonnier pour aller prendre des ordres de ses chefs. Alors, laissant Moustache et Harpin, les pistolets au poing, dans la voiture, je me rendis au logement du Roi, et priai l'un de ses aides de camp de vouloir bien entrer dans le cabinet de Sa Majesté pour dire au maréchal Duroc que j'avais à lui parler d'une affaire qui ne pouvait souffrir aucun retard. Duroc sortit, et je lui rendis compte de ce qui se passait.
En apprenant qu'on voulait bâtonner un soldat français, le maréchal, partageant mon indignation, retourna sur-le-champ auprès du Roi, auquel il adressa une chaleureuse protestation, ajoutant que si on exécutait cette sentence, il était certain que l'Empereur ferait par représailles appliquer la bastonnade, non point aux soldats, mais aux officiers prussiens prisonniers de guerre… Le Roi était un homme fort doux; il comprit qu'il fallait traiter les militaires de chaque nation selon leur point d'honneur; il prescrivit donc de mettre le dragon Harpin en liberté, et pour se rendre agréable à Napoléon, dont il sollicitait en ce moment la paix, il offrit au maréchal Duroc de lui rendre les cent cinquante prisonniers français, s'il s'engageait à lui renvoyer un pareil nombre de Prussiens. Duroc ayant accepté, un aide de camp du Roi et moi fûmes annoncer la bonne nouvelle aux prisonniers français, dont la joie fut extrême… Nous les fîmes embarquer de suite, et une heure après ils étaient de l'autre côté de la Vistule, au milieu de leurs frères d'armes.
Le maréchal Duroc et moi quittâmes Graudentz la nuit suivante; il approuva ma conduite et me dit plus tard qu'il en avait rendu compte à l'Empereur, dont elle avait obtenu l'assentiment, à tel point que, éclairé par ce qui s'était passé à Graudentz, il avait prévenu les Prussiens et les Russes que s'ils bâtonnaient ses soldats prisonniers, il ferait fusiller tous ceux de leurs officiers qui tomberaient en son pouvoir.
Je retrouvai à Bromberg le 7e corps, qui remonta bientôt la rive gauche de la Vistule pour se rapprocher de Varsovie. Le quartier général du maréchal Augereau fut établi à Mallochiché. L'Empereur arriva à Varsovie le 19 décembre et se prépara à passer la Vistule. Le 7e corps redescendit alors la rive gauche du fleuve jusqu'à Utrata, où pour la première fois de cette campagne nous aperçûmes les avant-postes russes, sur la rive opposée.
CHAPITRE XXXII
Passage de l'Ukra.—Affaires de Kolozomb et de Golymin.—Épisodes divers.—Affaire de Pultusk.—Établissement des cantonnements sur la Vistule.
La Vistule est rapide et fort large; on s'attendait à ce que l'Empereur bornerait là ses opérations d'hiver et se couvrirait de ce fleuve pour établir son armée dans des cantonnements jusqu'au printemps. Il en fut autrement. Les corps des maréchaux Davout et Lannes, ainsi que la garde, passèrent la Vistule à Varsovie, Augereau et ses troupes la franchirent à Utrata et se dirigèrent sur Plusk, d'où nous gagnâmes ensuite les rives de l'Ukra, l'un des affluents du Bug et de la Vistule. Toute l'armée française ayant traversé ce dernier fleuve se trouvait en présence des Russes, contre lesquels l'Empereur ordonna une attaque pour le 24 décembre. Le dégel et la pluie rendaient les mouvements infiniment difficiles sur un terrain glaiseux, car il n'existait aucune route ferrée dans ce pays.
Je m'abstiendrai de relater les combats divers que livrèrent ce jour-là plusieurs corps de l'armée française pour forcer le passage du Bug. Je me bornerai à dire que le maréchal Augereau, chargé de s'assurer de celui de l'Ukra, fit attaquer à la fois Kolozomb par la division du général Desjardins et Sochoczyn par la division du général Heudelet. Le maréchal dirigeait en personne l'attaque de Kolozomb. Les Russes, après avoir brûlé le pont qui existait en ce lieu, avaient élevé une redoute sur la rive gauche, qu'ils défendaient avec du canon et une nombreuse infanterie; mais ils oublièrent de détruire un magasin de poutres et de madriers placé sur la rive droite par laquelle nous arrivions. Nos sapeurs se servirent habilement de ces matériaux pour établir un pont provisoire; malgré la vivacité du feu de l'ennemi, qui nous fit perdre quelques hommes du 24e de ligne marchant en tête de nos colonnes. Les planches du nouveau pont n'étaient pas encore fixées et vacillaient sous les pas de nos fantassins, lorsque le colonel du 24e de ligne, M. Savary, frère de l'aide de camp de l'Empereur, eut la témérité d'y passer à cheval, afin d'aller se mettre à la tête des tirailleurs; mais à peine eut-il débouché sur la rive opposée, qu'un Cosaque, s'élançant au galop, lui plongea sa lance dans le cœur et s'enfuit dans les bois!… C'était le cinquième colonel du 24e de ligne tué devant l'ennemi! Vous verrez plus tard quelle fatale destinée accompagnait toujours ce malheureux régiment. Le passage de l'Ukra fut enlevé, les pièces furent prises, les Russes mis en fuite, et la division Desjardins s'établit à Sochoczyn, où l'ennemi avait repoussé l'attaque de la division Heudelet; mais comme il suffisait d'un seul passage, l'attaque était absolument inutile. Cependant le général Heudelet, par suite d'un amour-propre mal entendu, ordonna de la renouveler. Il fut repoussé derechef et fit tuer ou blesser une trentaine d'hommes, dont un capitaine du génie, officier de très grande espérance. Je me suis toujours révolté contre ce mépris de la vie des hommes, qui porte parfois les généraux à les sacrifier au désir de se voir nommé dans les bulletins…
Le 25 décembre, lendemain du passage de l'Ukra, l'Empereur, poussant les Russes devant lui, se dirigea sur Golymin, ayant avec lui sa garde, la cavalerie de Murat et les corps de Davout et d'Augereau. Celui-ci faisait tête de colonne. Le maréchal Lannes prit la direction de Pultusk. Il y eut ce jour-là quelques rencontres insignifiantes, les ennemis se retirant en toute hâte. Nous couchâmes au bivouac dans les bois.
Le 26, le 7e corps se remit à la poursuite des Russes. Nous étions à l'époque de l'année où les jours sont les plus courts, et dans cette partie de la Pologne, à la fin de décembre, la nuit commence vers deux heures et demie du soir. Elle était d'autant plus sombre, au moment où nous approchions de Golymin, qu'il tombait de la neige mêlée de pluie. Nous n'avions pas vu d'ennemis depuis le matin, lorsque, arrivés devant le village de Ruskowo, aux portes de Golymin, nos éclaireurs, apercevant dans l'obscurité une forte masse de troupes dont un marais les empochait d'approcher, vinrent avertir le maréchal Augereau, qui ordonna au colonel Albert d'aller reconnaître ce corps à la tête de vingt-cinq chasseurs à cheval de son escorte, qu'il mit sous mon commandement. La mission était difficile, car nous étions dans une immense plaine rase, où l'on pouvait facilement s'égarer. Le terrain, déjà très boueux, était entrecoupé de marécages, que l'obscurité nous empochait de distinguer. Nous avançâmes donc avec précaution, et nous nous trouvâmes enfin à vingt-cinq pas d'une ligne de troupes. Nous crûmes d'abord que c'était le corps de Davout, que nous savions dans le voisinage; mais personne ne répondant à nos Qui vive? nous ne doutâmes plus que ce fussent des ennemis.