Le roi Charles IV, prince nul, ennemi des affaires, n'ayant de passion que pour la chasse, régnait alors sur l'Espagne, et laissait à la Reine le soin de gouverner. La reine Marie-Charlotte, princesse de Parme, cousine du Roi, femme de moyens et aimant le pouvoir, dominait complètement son époux. Vers 1788, un très pauvre gentillâtre, nommé Emmanuel Godoy, entré nouvellement aux gardes du corps, s'étant fait remarquer dans la société de Madrid par son talent sur la guitare, la Reine voulut l'entendre. C'était un homme de petite taille, très bien fait, d'une figure agréable, ayant de l'esprit, de l'ambition et beaucoup d'audace. Il plut à la Reine, qui en fit son favori. Telle fut la cause première des malheurs de l'Espagne, qui ont si grandement contribué à ceux de la France.

Les courtisans pensèrent que la faveur dont jouissait Godoy ne serait que passagère; mais celui-ci, prenant pour modèle le célèbre Potemkin, qui, de simple garde de Catherine II, était devenu son amant et son premier ministre, sut si bien gagner la confiance de la Reine, que celle-ci le fit nommer par le Roi commandant en chef des gardes, membre du conseil, officier général, et enfin premier ministre!

La Révolution française ayant amené la guerre entre la France et l'Espagne, nos troupes s'étaient emparées de plusieurs provinces au delà des Pyrénées, lorsqu'en 1795 Godoy obtint de la France un traité des plus honorables, par lequel les conquêtes faites sur l'Espagne lui étaient rendues. La nation lui en fut reconnaissante, et le Roi lui donna d'immenses dotations avec le titre de prince de la Paix; enfin la Reine lui fit épouser une princesse du sang royal!… Dès ce moment, la puissance de Godoy ne connut plus de bornes, et le nouveau prince de la Paix régna tranquillement sur la monarchie espagnole.

Mais à l'époque de la bataille d'Iéna, Godoy ayant imprudemment publié un manifeste qui pouvait être considéré comme une menace à l'adresse de Napoléon, celui-ci lui demanda des explications et exigea l'envoi en Allemagne d'un corps d'armée de vingt-cinq mille hommes, sous les ordres du général marquis de La Romana. Plus encore, Godoy dut bientôt fournir un corps de même importance pour soutenir Junot en Portugal; il est vrai que par le traité secret de Fontainebleau, l'Empereur lui assurait le titre de prince des Algarves et donnait à la reine d'Étrurie, fille de Charles IV, la province de Beira.

L'insolence dont Godoy avait toujours fait preuve à l'égard de Ferdinand, prince des Asturies, ne fit alors qu'augmenter. Ferdinand avait vingt-trois ans; il était veuf et sans enfants, et, naturellement grave, il avait contracté, au milieu d'une situation de famille des plus pénibles, l'habitude de la solitude. Mais la nation espagnole, généralement hostile au prince de la Paix, semblait vouloir protester par son affection pour Ferdinand contre la haine dont il était l'objet: fondant sur lui toutes ses espérances, elle attendait impatiemment son arrivée au trône comme un véritable soulagement et y voyait la fin de toutes ses misères.

Une cause imprévue précipita les événements. Vers la fin de 1807, à l'époque où Junot se dirigeait vers le Portugal à la tête d'une armée française, le roi d'Espagne tomba très gravement malade. Le prince des Asturies, croyant voir dans les manœuvres de la Reine l'intention de l'éloigner du trône, consulta trois personnes sur lesquelles il pouvait compter; et d'après le conseil des ducs de l'Infantado, de San Carlos, et du chanoine Escoïquiz, son ancien précepteur, il recourut à Napoléon, en lui demandant la main d'une princesse de sa famille. La lettre fut remise à notre ambassadeur à Madrid, le comte de Beauharnais. Mais le brouillon en ayant été indignement soustrait et porté à la Reine, celle-ci poussa Charles IV à agir avec la dernière violence. Ferdinand fut arrêté, privé de son épée et mis en accusation pour avoir voulu attenter à la vie du Roi!… Ses conseillers furent également saisis et mis en jugement comme complices. Cependant, il faut reconnaître que si Ferdinand avait eu des torts, le besoin de défendre ses droits à la couronne, et même peut-être sa vie, les atténua bien grandement.

Ces faits étaient trop graves pour que le roi d'Espagne n'en informât pas les souverains et surtout l'empereur des Français, son puissant voisin. On a dit, et malheureusement avec raison, que l'ambition de Napoléon l'avait perdu. Mais on a généralement mal compris cette ambition, qui se rapportait surtout à la France. Napoléon voulait la voir si grande et si puissante de son vivant qu'elle fût inattaquable après lui: d'abord, en abaissant la puissance de l'Angleterre; en second lieu, en ne laissant subsister dans l'Europe centrale et méridionale que des États ayant les mêmes intérêts que la France, la considérant comme leur appui, et toujours prêts à la soutenir. Ce projet gigantesque eût exigé le travail lent et méthodique de deux règnes et de deux souverains comme Napoléon. La précipitation le perdit, et ses premiers succès l'aveuglèrent. Il crut ne pas trouver plus de résistance en Espagne qu'il n'en avait éprouvé en Hollande, en Westphalie, à Naples, où il avait établi ses frères, non plus que dans le Portugal, si facilement conquis.

En apprenant les scènes de l'Escurial, l'Empereur crut le moment favorable et voulut profiter de l'occasion. Il espérait que la nation espagnole, lasse de tant de turpitudes, se jetterait dans ses bras. Il ne connaissait pas ce peuple qui pousse jusqu'à la frénésie la haine de l'étranger. Mais en admettant, ce qui est vrai, que beaucoup d'Espagnols éclairés portassent leurs yeux sur Napoléon pour régénérer leur pays, il faut convenir que sa conduite fut bien faite pour détruire leurs illusions.

En effet, sous prétexte qu'il fallait garantir les côtes de la Péninsule d'une invasion anglaise, l'Empereur, au lieu de rendre à l'Espagne l'armée du marquis de La Romana qui lui avait été prêtée pour la guerre du Nord, et dont il n'avait plus besoin depuis la paix de Tilsitt, fit entrer en Espagne un corps de vingt-cinq mille hommes commandé par Dupont, qui fut bientôt suivi de trente-quatre mille soldats conduits par le maréchal Moncey. L'arrivée de ce grand nombre de troupes étrangères fut considérée comme une réponse à la demande de secours adressée par le prince des Asturies. Napoléon pouvait en ce moment s'attacher pour toujours la nation espagnole, en donnant à ce dernier la fille de son frère Lucien, qui fût devenue un trait d'union entre les deux peuples. Malheureusement, l'Empereur ne crut pas ce moyen d'une efficacité suffisante.

L'arrestation et la mise en jugement de Ferdinand avaient produit dans toutes les parties du royaume une telle irritation et soulevé à un si haut degré l'indignation publique contre la Reine et Godoy, que celui-ci, n'osant poursuivre ses projets, se décida à jouer le rôle de médiateur entre le Roi et son fils; toutefois personne n'en fut dupe.