Bientôt survint une préoccupation plus grave. Un agent, M. Yzquierdo, que le prince de la Paix entretenait à Paris, arriva à conclure du silence de l'Empereur et de la marche constante des troupes vers la Péninsule, que le vrai projet de Napoléon n'était pas de rétablir le bon accord entre Charles IV et son fils, mais bien de profiter de leurs dissensions pour les chasser l'un et l'autre du trôné afin d'y placer un prince de la famille impériale. L'avis qu'il donna à ce sujet jeta la Reine dans la consternation, et elle résolut de suivre l'exemple de la famille royale de Portugal, en transportant le siège du gouvernement en Amérique.
Ce fut un grand malheur pour la France que ce projet n'ait pas été exécuté; car la nation espagnole, abandonnée par ses princes, aurait accepté, faute de mieux, un roi de la main de Napoléon, ou du moins eût opposé à ses armées une moins vive résistance. Le Roi se refusa à prendre le parti de fuir, et se décidant à demander à Napoléon la main d'une princesse de sa famille, il en écrivit directement à l'Empereur. Cependant, voulant gagner du temps, et poussé par son mauvais génie, Napoléon faisait avancer de nouvelles troupes sur l'Espagne, dans l'espoir, sans doute, d'effrayer la famille royale et de la décider à lui abandonner la Péninsule.
Pendant que ce royaume était ainsi agité, je continuais à vivre paisiblement auprès de ma mère, à Paris, où je passai une partie de l'hiver et assistai aux fêtes nombreuses qui s'y donnèrent. La plus belle fut celle offerte par la ville, à l'occasion du retour de la garde impériale.
Ainsi se termina pour moi l'année 1807, pendant laquelle j'avais couru de si grands dangers et éprouvé tant de vicissitudes. Je ne me doutais point que dans le cours de l'année que nous commencions, je verrais encore la mort de bien près! Mais revenons aux affaires de la Péninsule, dont l'historique se trouve lié à ce qui m'advint en 1808 et dans les années suivantes.
CHAPITRE II
1808. Je suis nommé aide de camp de Murat.—Nouvelles intrigues de
Napoléon.—Révolution d'Aranjuez.—Abdication de Charles IV.—Je sauve
Godoy du massacre.—Entrée de Ferdinand VII à Madrid et départ pour
Bayonne.
Dans le courant de janvier, Napoléon répondit enfin au roi d'Espagne, mais d'une façon évasive; car, sans refuser positivement de donner au prince des Asturies la main d'une de ses nièces, il ajournait indéfiniment l'époque de ce mariage. La réception de cette réponse augmenta d'autant plus les craintes de la cour de Madrid, qu'elle apprit la marche de nouvelles troupes françaises vers la Catalogne et l'Aragon, ce qui, en comptant l'armée de Portugal, porterait à cent vingt-cinq mille hommes les forces que l'Empereur allait avoir dans la Péninsule.
Enfin, Napoléon souleva une grande partie du voile qui avait caché ses projets. Sous prétexte d'envoyer des troupes sur la flotte française stationnée à Cadix, il fit avancer, en février, un nombreux corps d'armée vers Madrid, par où passe la route qui conduit de Bayonne à Cadix, et nomma le prince Murat généralissime de toutes les forces françaises qui se trouvaient en Espagne.
Je venais de passer plus de six mois à Paris, et bien que le maréchal Augereau, dont j'étais toujours aide de camp, fût loin de prévoir la guerre qui allait éclater dans la Péninsule, il ne jugea pas convenable, ni favorable à mon avancement, que je restasse à Paris, du moment qu'une nombreuse armée se réunissait au delà des Pyrénées. Se voyant retenu en France par les suites de sa blessure, il me conduisit chez le prince Murat, pour le prier de m'attacher provisoirement à son état-major. J'ai déjà dit que mon père, compatriote de Murat, lui avait rendu plusieurs services. Murat, qui s'en était toujours montré reconnaissant, consentit de fort bonne grâce à me prendre auprès de lui, jusqu'au moment où le maréchal Augereau aurait un commandement. Je fus très satisfait de cette décision, malgré les désagréments attachés à la position d'officier à la suite: mais je tenais à faire preuve de zèle, je comptais sur la bienveillance de l'Empereur, et j'étais aussi bien aise de revoir l'Espagne et d'être témoin des grands événements qui s'y préparaient. Il fallait faire des dépenses considérables pour paraître convenablement à l'état-major de Murat, alors le plus brillant de l'armée; ces dépenses me furent facilitées par ce qui me restait des splendides frais de poste touchés pendant et après la campagne de Friedland. J'achetai donc trois bons chevaux, avec lesquels mon domestique Woirland alla m'attendre à Bayonne, où je me rendis après avoir renouvelé mes uniformes.
C'était la troisième fois qu'en changeant de position je me trouvais à Bayonne. Le prince Murat m'y reçut parfaitement bien; ses aides de camp firent de même. Je fus bientôt au mieux avec tous, bien que je résistasse aux instances qu'ils ne cessaient de me faire pour que je jouasse avec eux. Ces messieurs avaient toute la journée les cartes ou les dés en main, gagnant ou perdant plusieurs milliers de francs avec la plus grande indifférence. Mais, outre que j'ai toujours détesté le jeu, je comprenais que je devais conserver ce que j'avais pour subvenir au renouvellement de mes équipages en cas d'accidents, et que l'honneur m'imposait de ne pas risquer ce que je ne pourrais peut-être pas payer.