Une partie des troupes que Murat devait commander se trouvant déjà en Castille, ce prince entra en Espagne le 10 mars 1808, et nous fûmes en cinq jours à Burgos, où le quartier général fut établi. Murat, réglant ensuite sa marche sur celle des colonnes, se transporta successivement à Valladolid et à Ségovie. Les Espagnols, se flattant toujours que les Français venaient pour protéger le prince des Asturies, reçurent fort bien nos troupes, dont l'extrême jeunesse et la faiblesse renouvelèrent chez eux l'étonnement qu'ils avaient éprouvé en voyant l'armée de Junot; car, par suite d'une aberration incompréhensible, Napoléon s'était obstiné à n'envoyer dans la Péninsule que des régiments de nouvelle formation.

Nous n'occupions en Espagne que des villes ouvertes, et seulement deux places fortes, Barcelone et Pampelune; mais, comme les citadelles et les forts étaient entre les mains des troupes espagnoles, l'Empereur prescrivit aux généraux de tâcher de s'en emparer. On employa, à cet effet, une ruse vraiment indigne. Le gouvernement espagnol, tout en défendant à ses généraux de laisser occuper les citadelles et les forts, avait prescrit de recevoir les troupes françaises en amies et de tout faire pour contribuer à leur bien-être. Les commandants de nos corps demandèrent qu'on leur permît d'installer leurs malades et leurs magasins dans les citadelles, ce qui leur fut accordé. Ils firent alors déguiser leurs grenadiers en malades et cacher des armes dans les sacs de distribution de plusieurs compagnies qui, sous prétexte d'aller chercher du pain dans les magasins, pénétrèrent dans la place et désarmèrent les Espagnols. C'est ainsi que le général Duhesme, qui n'avait que cinq mille hommes, s'empara de la citadelle de Barcelone et du fort Mont-Jouy. La citadelle de Pampelune et presque toutes celles de la Catalogne eurent le même sort.

Cette conduite produisit un très fâcheux effet et remplit d'effroi la Reine et le prince de la Paix, qui se trouvaient déjà à Aranjuez. Comprenant les intentions de Napoléon, ils résolurent de se retirer d'abord en Andalousie et de gagner ensuite Cadix et l'Amérique, si les circonstances s'aggravaient. Cependant, Ferdinand, entretenu par le comte de Beauharnais, notre ambassadeur, dans l'espoir d'obtenir la main d'une nièce de Napoléon, ne voyait en nous que des libérateurs. Appuyé par les membres de la famille royale, par les grands, par plusieurs ministres et surtout par le Conseil des Indes, Ferdinand refusa de suivre la Reine et Godoy en Amérique. Ceux-ci prétextèrent d'une visite au port de Cadix et aux troupes du camp de Saint-Roch, près de Gibraltar, et ordonnèrent de commencer les préparatifs de voyage. En voyant charger sur les voitures et fourgons de la Cour les caisses du trésor, l'argenterie et les meubles les plus riches, les nobles, le peuple et la garnison d'Aranjuez comprirent la vérité! L'indignation fut générale et s'étendit à Madrid.

Malgré tout, le Roi allait partir le 16 mars au matin, lorsqu'une émeute populaire, soutenue par les troupes, et surtout par les gardes du corps, ennemis de Godoy et dévoués au prince des Asturies, vint s'opposer au départ de la famille royale. Charles IV, comprenant la vérité, déclare alors qu'il ne partira pas. Une proclamation, publiée dans ce sens, parut calmer la multitude; mais, pendant la nuit, la garnison et une partie de la population de Madrid s'étant rendues à Aranjuez, qui n'est qu'à huit lieues de la capitale, s'y réunirent à l'émeute, qu'augmentait une foule de paysans accourus des environs, et, tous ensemble, ils se portèrent au palais en criant: «Vive le Roi! Mort à Godoy!» Le torrent populaire, se dirigeant ensuite vers l'hôtel du prince de la Paix, l'enfonce, le saccage et, pénétrant jusqu'à l'appartement de sa femme, princesse de sang royal, l'environne de respect et la reconduit au palais du Roi. Les housards dont se composait la garde récemment donnée au prince de la Paix, s'étant présentés devant son hôtel, pour favoriser au moins son évasion, les gardes du corps du Roi les attaquèrent, et les ayant dispersés à coups de sabre, autorisèrent la foule à chercher Godoy, dont chacun demandait la mort.

Les ministres, pour sauver la vie du favori, en donnant satisfaction au peuple, firent signer au Roi un décret par lequel le prince de la Paix était déchu de tous ses titres, grades et dignités. Cette nouvelle remplit la foule d'une joie délirante, à laquelle Ferdinand eut l'inconvenance de s'associer.

Godoy, qu'on avait inutilement cherché dans les réduits les plus obscurs de son palais, n'en était cependant pas sorti, car dès les premiers moments de l'émeute, il était monté dans un grenier rempli d'un grand nombre de nattes de jonc. Elles étaient toutes roulées: il en déploya une, s'y roula lui-même, et la laissa ensuite tomber au milieu des autres, dont elle avait à peu près la dimension. Aucun des assassins, entrés dans le grenier, n'avait découvert le prince, qui passa péniblement quarante-huit heures dans cette retraite. Enfin, vaincu par la faim et la soif, il en sortit; mais en voulant gagner la rue, il fut arrêté par un factionnaire, qui eut l'indignité de le livrer à la populace, laquelle, se ruant sur Godoy, lui fit de nombreuses blessures.

Déjà ce malheureux avait la cuisse percée par une broche de cuisine, un œil presque crevé, la tête fendue, et allait être assommé, lorsqu'un piquet de gardes du corps, commandé par un estimable officier et composé d'hommes moins cruels que la majorité de leurs camarades, arracha le prince de la Paix à ses bourreaux et parvint, non sans peine, à le jeter dans la caserne, sur le fumier d'une écurie!… Chose remarquable, c'était dans cette même caserne d'Aranjuez qu'Emmanuel Godoy avait été reçu simple garde du corps vingt ans avant, en 1788.

En apprenant l'arrestation de leur favori, le Roi et la Reine, craignant pour sa vie, firent appel à la générosité du prince des Asturies et le supplièrent d'user de son influence pour aller arracher Godoy des mains des révoltés. Ferdinand arriva à la caserne au moment où la populace en enfonçait les portes. À la voix du prince des Asturies, la foule, à laquelle il promit la mise en jugement de Godoy, s'écarta respectueusement. Celui-ci attendait courageusement la mort, lorsque dans l'écurie où il gisait tout sanglant il vit entrer l'héritier du trône… À l'aspect de son ennemi personnel, il retrouva toute son énergie, et Ferdinand lui ayant dit, avec une véritable ou feinte générosité: «Je te fais grâce!…» Godoy lui répondit, avec une fierté toute castillane, dont sa triste position rehaussait encore la valeur: «Il n'y a que le Roi qui ait le droit de faire grâce, et tu ne l'es pas encore!» On prétend que Ferdinand aurait répondu: «Cela ne tardera pas!…» Mais le fait n'est pas prouvé. Quoi qu'il en soit, la couronne était, une demi-heure après, sur la tête du prince des Asturies.

En effet, Ferdinand retournait au palais au milieu des acclamations de la populace et des troupes, lorsque le Roi et la Reine, entendant ces cris, et tremblant pour la vie de leur favori et peut-être aussi pour la leur, cédèrent à la terreur et aux mauvais conseils de quelques âmes timorées. Pensant que le meilleur moyen de calmer la multitude était de déposer l'autorité royale entre les mains de leur fils, ils signèrent l'acte de leur abdication!

Dès que cet acte fut publié, une joie frénétique s'empara de la population d'Aranjuez et gagna bientôt Madrid, ainsi que toute l'Espagne, sans qu'il vînt à personne la pensée que l'arrivée des Français pourrait venir troubler ce bonheur, tant on était aveuglé sur les projets de l'Empereur. Cependant, ses troupes descendaient en ce moment les hauteurs de Somo-Sierra et de la Guadarrama, marchant sur deux colonnes, dont l'une était à Buitrago et l'autre auprès de l'Escurial, c'est-à-dire à une journée de Madrid, où le prince Murat pouvait entrer le lendemain avec trente mille hommes que suivaient de très nombreux renforts!