Le prince des Asturies, que je nommerai désormais Ferdinand VII, n'était cependant pas sans inquiétudes sur l'effet que son avènement illicite à la couronne produirait sur l'esprit de Napoléon et de Murat. Il s'empressa donc d'envoyer plusieurs grands seigneurs vers l'Empereur pour lui demander derechef son amitié et la main d'une de ses nièces, et dépêcha le duc del Parque vers Murat pour lui expliquer, à sa manière, les faits importants qui venaient de s'accomplir à Aranjuez. Ces premières dispositions prises, Ferdinand VII organisa son ministère, rappela ses amis, les ducs de San Carlos, de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, et les combla tous trois de faveurs.

Ce fut le 19 mars, au moment où l'état-major de Murat traversait les monts de Guadarrama, que nous eûmes les premières nouvelles du soulèvement d'Aranjuez. Le 20 mars, nous apprîmes l'abdication de Charles IV et l'avènement de Ferdinand VII. Murat hâta sa marche, et le 21 son quartier général fut établi au bourg d'El Molar, à quelques lieues de Madrid.

Un tumulte affreux régnait dans cette ville, dont la population, dans sa joie féroce, brûla et pilla les hôtels du prince de la Paix, celui de sa mère, de sa famille et de ses amis; on les eût même massacrés, sans l'énergie du comte de Beauharnais, qui leur offrit à l'ambassade de France un asile que personne n'osa violer.

En apprenant la révolution d'Aranjuez, le prince Murat, ordinairement si expansif, devint sombre, préoccupé, et fut plusieurs jours sans adresser la parole à aucun de nous; il est certain qu'à sa place, au milieu d'un pays bouleversé, tout autre maréchal eût trouvé la tâche fort difficile. Mais la position personnelle de Murat la compliquait encore, car en voyant trois des frères de l'Empereur déjà pourvus de couronnes et le quatrième, Lucien, ayant refusé d'en accepter une, Murat pouvait se flatter que l'intention de Napoléon fût de lui donner le trône d'Espagne, si la famille royale, abandonnant la patrie, s'enfuyait en Amérique. Il apprenait donc à très grand regret l'avènement de Ferdinand, autour duquel la nation espagnole, dont il était adoré, allait se presser. Aussi Murat, se fondant sur ce qu'il n'avait pas d'ordre de l'Empereur pour reconnaître la royauté de Ferdinand VII, continua à lui donner dans ses lettres le titre de prince des Asturies, et fit conseiller à Charles IV de protester contre une abdication qui lui avait été arrachée par la révolte et la menace.

Le vieux roi et la Reine, qui regrettaient le pouvoir, écrivirent à Napoléon pour se plaindre amèrement de leur fils, dont ils représentèrent la conduite à Aranjuez comme une sorte de parricide, ce qui n'était pas dénué de fondement. Le 23, Murat fit son entrée à Madrid à la tête du corps d'armée du maréchal Moncey. Le nouveau roi avait invité la population à bien recevoir les troupes de son ami Napoléon. Il fut obéi ponctuellement, car nous ne vîmes que des figures bienveillantes, au milieu de cette foule immense et curieuse; mais il était facile de reconnaître combien leur étonnement était grand à l'aspect de nos jeunes soldats d'infanterie.

L'effet moral fut tout à notre désavantage; aussi, en comparant les larges poitrines et les membres robustes des Espagnols qui nous entouraient, à ceux de nos faibles et chétifs fantassins, mon amour-propre national fut-il humilié, et, sans prévoir les malheurs qu'amènerait la mauvaise opinion que les Espagnols allaient concevoir de nos troupes, je regrettai vivement que l'Empereur n'eût pas envoyé dans la Péninsule quelques-uns des vieux corps de l'armée d'Allemagne. Cependant, notre cavalerie, surtout les cuirassiers, arme inconnue des modernes Espagnols, excita enfin leur admiration. Il en fut de même de l'artillerie. Mais un cri d'enthousiasme s'éleva à l'arrivée de plusieurs régiments de cavalerie et d'infanterie de la garde impériale qui fermaient la marche. La vue des mameluks étonna beaucoup les Espagnols, qui ne concevaient pas que des Français chrétiens eussent admis des Turcs dans leurs rangs, car, depuis l'invasion des Maures, les peuples de la Péninsule exècrent les musulmans, tout en redoutant d'avoir à combattre contre eux; quatre mameluks feraient fuir vingt Castillans. Nous ne tardâmes pas à en avoir la preuve.

Murat alla s'établir dans un des palais du prince de la Paix, le seul que la populace eût épargné, croyant qu'il appartenait encore à la couronne. On me logea près de ce palais, chez un respectable conseiller de la Cour des Indes. J'avais à peine mis pied à terre, que le prince Murat, apprenant que les ennemis de Godoy l'envoyaient dans les prisons de Madrid, sans doute pour l'y faire massacrer, et que ce malheureux était déjà aux portes de la ville, m'ordonna de partir avec un escadron de dragons et d'empêcher à tout prix l'entrée du prince de la Paix dans la capitale, en signifiant aux chefs de ceux qui le conduisaient que lui, Murat, les rendait responsables de la vie du prisonnier.

Je rencontrai Godoy à deux lieues du faubourg de Madrid. Bien que cet infortuné fût horriblement blessé et tout couvert de sang, les gardes du corps qui l'escortaient avaient eu la cruauté de lui mettre des fers aux pieds et aux mains, et de l'attacher par le corps sur une mauvaise charrette découverte, où il était exposé aux brûlants rayons du soleil et à des milliers de mouches qu'attirait le sang de ses plaies à peine recouvertes de lambeaux de toile grossière!… Ce spectacle m'indigna, et je vis avec plaisir qu'il produisait le même effet sur l'escadron français qui m'accompagnait.

Les gardes du corps chargés de conduire le prince de la Paix étaient au nombre d'une centaine et soutenus par un demi-bataillon d'infanterie. J'expliquai poliment au chef des gardes quel était le but de ma mission; mais cet officier m'ayant répondu, avec une arrogance extrême, qu'il n'avait pas d'ordre à recevoir du commandant de l'armée française, et qu'il allait continuer sa marche sur la ville, je lui dis sur le même ton que moi, qui devais exécuter les ordres de mon chef, le prince Murat, j'allais m'opposer par tous les moyens à ce que le prisonnier allât plus loin!… Mes dragons n'étaient pas des conscrits, mais de vieux et braves soldats d'Austerlitz, dont les mâles figures annonçaient la résolution. Je les plaçai en bataille, de manière à barrer le passage de la charrette, et dis au chef des gardes du corps que j'attendais qu'il fît tirer le premier coup de feu, mais qu'aussitôt je fondrais sur sa troupe et sur lui, suivi de tout mon escadron; j'étais bien résolu à le faire, certain d'être approuvé par le prince Murat.

Les officiers de mes dragons leur avaient déjà fait mettre le sabre hors du fourreau, ce qui paraissait calmer un peu l'ardeur des gardes du corps, lorsque le commandant du demi-bataillon qui se trouvait derrière eux ayant gagné la tête de leur colonne pour savoir quel était le sujet de ce tumulte, je reconnus en lui don Miguel Rafaël Cœli, ce jovial officier avec lequel j'avais voyagé de Nantes à Salamanque en 1802, lors de ma première entrée en Espagne. C'était un homme modéré; il comprit les raisons qui portaient le maréchal Murat à s'opposer à ce qu'on fît entrer dans Madrid le prince de la Paix, dont le massacre certain couvrirait d'opprobre l'armée française si elle ne l'empêchait pas, et amènerait une collision sanglante si elle voulait repousser les assassins. Don Rafaël Cœli, en sa qualité de commandant en second de l'escorte, avait le droit d'émettre son avis; il parla dans le même sens que moi au chef des gardes du corps, et il fut convenu que Godoy serait provisoirement détenu dans la prison du bourg de Pinto. Ce pauvre malheureux, témoin de ce qui venait de se passer, était resté impassible, et lorsqu'il fut dans la prison où je l'accompagnai, il m'adressa des remerciements en très bon français, en me chargeant d'exprimer sa reconnaissance au prince Murat.