Je me permis alors de faire observer aux gardes du corps ce qu'il y avait d'atrocement barbare dans la manière dont ils traitaient leur prisonnier; qu'il était honteux pour l'uniforme espagnol que quatre cents militaires armés jusqu'aux dents ne se crussent pas assez forts pour garder un homme désarmé et eussent recours à des chaînes pour s'assurer de lui!… Le bon Rafaël Cœli, qui n'eût certainement pas pris de telles mesures s'il eût été commandant supérieur de l'escorte, ayant appuyé ce que je disais, nous obtînmes qu'on débarrasserait le prince de la Paix de son collier de fer, ainsi que de ses menottes et des entraves qu'il avait aux pieds: il ne fut plus attaché que par le milieu du corps. Je ne pus gagner qu'on le laissât libre dans sa prison, mais du moins il pouvait se mouvoir un peu, et coucher sur des matelas que je lui fis donner. Depuis cinq jours que Godoy avait été blessé, on ne l'avait même pas pansé!… Sa chemise, imbibée de sang coagulé, était collée à sa peau; il n'avait qu'un soulier, pas de mouchoir, était à demi nu, et la fièvre le dévorait!… Le chirurgien de nos dragons visita ses plaies; des officiers, des sous-officiers et jusqu'à de simples cavaliers français apportèrent du linge et furent touchés de la manière digne et cependant reconnaissante dont le prisonnier recevait leurs offrandes.
Bien que je comptasse sur la loyauté du commandant de l'infanterie, don Rafaël Cœli, j'étais néanmoins peu rassuré sur ce qui arriverait au prince de la Paix dès que je l'aurais quitté, en le laissant aux mains de ses cruels ennemis les gardes du corps; je pris donc sur moi de faire loger l'escadron français dans le bourg et convins avec le capitaine qu'il aurait constamment un poste dans l'intérieur de la prison, pour surveiller celui que les gardes du corps y avaient placé. Je retournai ensuite à Madrid. Non seulement le prince Murat approuva tout ce que j'avais fait, mais pour assurer plus efficacement encore la vie de Godoy, il envoya sur-le-champ un bataillon cantonner à Pinto, en lui donnant l'ordre de veiller à ce que les gardes du corps n'entreprissent rien contre le prince de la Paix. Au surplus, Ferdinand VII étant passé le lendemain par le bourg de Pinto, en se rendant à Madrid, et le chef des gardes du corps lui ayant rendu compte de la scène de la veille, le nouveau roi et ses ministres, qui redoutaient par-dessus tout de se compromettre avec les Français, le louèrent fort d'avoir évité d'en venir aux mains avec nos dragons, et ordonnèrent de laisser Godoy dans la prison de Pinto, d'où, quelques jours après, ils le firent transporter dans celle du vieux château fort de Villaviciosa, qui se trouve plus éloigné de la capitale.
Le 24 mars, Ferdinand VII fit son entrée royale dans Madrid, sans autre escorte que ses gardes du corps. Il y fut reçu aux acclamations de tout le peuple: ce fut une joie délirante, dont aucune description ne pourrait donner une idée!… Les rues, les balcons, les fenêtres, les toits même, étaient garnis d'une foule immense, accueillant par de nombreux vivat le nouveau souverain dont elle avait si impatiemment attendu l'avènement!… Les femmes jonchaient de fleurs le passage du Roi, et les hommes étendaient leurs manteaux sous les pieds de son cheval!… Un grand nombre de Français assistèrent comme curieux à cette cérémonie, mais aucune de nos troupes n'y parut officiellement; le prince Murat n'alla même pas rendre visite à Ferdinand, et véritablement il ne le devait pas, avant que l'Empereur se fût prononcé, en faisant savoir lequel, du père ou du fils, il reconnaissait pour souverain des Espagnes. Il était probable que si Napoléon avait l'intention de s'emparer de la couronne, il préférerait qu'elle fût momentanément restituée au faible et vieux Charles IV, plutôt que de la laisser à Ferdinand VII, entre les mains duquel l'amour de la nation la rendrait beaucoup plus difficile à prendre. Murat ne mit donc pas en doute que l'Empereur ne se refusât à reconnaître le nouveau roi.
Cependant, Ferdinand, inquiet sur la manière dont Napoléon apprécierait son avènement, ayant fait part de ses craintes à M. de Beauharnais, qui lui avait toujours témoigné beaucoup d'attachement, ce dernier, dont l'honnêteté était incapable de s'arrêter à la pensée que Napoléon pût attenter à la liberté d'un prince qui venait réclamer son arbitrage, conseilla à Ferdinand VII de se rendre auprès de l'Empereur, dont on annonçait l'arrivée prochaine à Bayonne. Les amis du nouveau roi, consultés par lui, hésitaient, lorsque le général Savary, premier aide de camp et confident de Napoléon, arrivant inopinément à Madrid, remit à Ferdinand VII des lettres de l'Empereur qui déterminèrent d'autant plus facilement ce roi à se rendre à Bayonne, qu'ayant appris que son père et sa mère allaient plaider leur cause auprès de Napoléon, il croyait utile de les devancer.
Le prince Murat et le général Savary, connaissant la confiance que Ferdinand avait en M. de Beauharnais, soufflèrent à cet ambassadeur les conseils qu'il devait donner au nouveau roi, et celui-ci, résolu à faire le voyage, envoya l'infant don Carlos, son frère, au-devant de Napoléon. L'Empereur avait quitté Paris le 2 avril pour se rendre à Bayonne, mais il marchait lentement, afin de donner aux événements le temps de se dessiner.
CHAPITRE III
Ferdinand au pouvoir de Napoléon.—Charles IV et Godoy à
Bayonne.—Émeute et bataille dans les rues de Madrid.
Ferdinand VII partit de Madrid le 10 avril, allant à la rencontre de l'Empereur, que le général Savary annonçait devoir être déjà à Bayonne. Le peuple de la capitale, quoiqu'il ne soupçonnât point encore le sort qu'on réservait à son souverain, mais guidé par une sorte d'instinct, le vit avec regret s'éloigner. Ferdinand VII, toujours accompagné du général Savary, s'avança jusqu'à Burgos au milieu des acclamations des populations accourues sur son passage. Toutefois, ne trouvant pas Napoléon, qu'on leur avait dit être à Burgos, et voyant les nombreuses colonnes de troupes françaises dont les routes étaient couvertes, le nouveau roi et ses confidents commencèrent à craindre quelque guet-apens et refusèrent d'aller plus loin. Le général Savary calma leurs appréhensions par l'assurance que Napoléon était à Vitoria. Ferdinand se rendit dans cette ville, où il apprit avec une surprise mêlée d'un mécontentement qu'il ne put cacher, que non seulement l'Empereur n'avait pas encore passé la frontière, mais qu'il n'était même pas arrivé à Bayonne!… L'orgueil espagnol se trouva blessé; les conseillers de Ferdinand VII pensèrent que la dignité de leur roi ne permettait pas qu'il allât plus loin au-devant d'un, souverain étranger, si peu empressé à le voir. Il fut donc résolu qu'on resterait à Vitoria, malgré les instances de Savary, qui, furieux de voir sa proie sur le point de lui échapper, se rendit à franc étrier à Bayonne, où l'Empereur venait enfin d'arriver le 14 avril.
Le lendemain de ce jour, Ferdinand, qui se croyait encore libre, ne l'était déjà plus, car le maréchal Bessières, commandant un corps d'armée établi dans Vittoria, avait reçu l'ordre secret d'arrêter le nouveau roi, dans le cas où il voudrait rétrograder vers le centre de l'Espagne, et le vigilant Savary, qui avait arraché cet ordre à l'Empereur, arrivait pour en assurer l'exécution. Mais il ne fut pas besoin d'employer la violence. En effet, pendant la courte absence de Savary, Ferdinand apprit que sa sœur, l'ancienne reine d'Étrurie, avec laquelle il était au plus mal, avait déterminé son père et sa mère à aller sans retard implorer l'appui de Napoléon, et que les vieux souverains, auxquels l'Empereur avait donné des escortes et des relais avec des chevaux de trait des équipages français, avaient déjà quitté Madrid et s'avançaient à très grandes journées vers Bayonne. À cette nouvelle, Ferdinand et ses conseillers éperdus, craignant de trouver l'Empereur prévenu contre eux s'ils se laissaient devancer par Charles IV et la Reine mère, demandèrent à partir sur-le-champ, malgré les protestations du peuple et les sages avis d'un vieux ministre, M. d'Urquijo, qui prédisait tout ce qui se vérifia depuis.
Le 20 avril, Ferdinand traversa la Bidassoa. Il s'attendait à y être reçu en souverain, mais il ne trouva pas au delà du pont un seul piquet d'infanterie française pour lui rendre les honneurs, ni un cavalier pour l'escorter… Enfin, les officiers de la maison de l'Empereur qui vinrent à sa rencontre, à quelques lieues de Bayonne, ne lui donnèrent que le titre de prince des Asturies!… Le voile était déchiré et les prédictions d'Urquijo accomplies!… Mais il était trop tard, Ferdinand se trouvait en France au pouvoir de Napoléon.