Il était temps que ma course extragymnastique eût un terme, car j'étais hors d'haleine et n'aurais pu la continuer. J'eus lieu de reconnaître en cette occasion combien les fortes et grosses bottes, telles qu'en portaient alors nos cuirassiers, sont défavorables à la guerre. Un jeune officier de l'escadron qui me sauva, ayant eu son cheval tué, deux de ses cuirassiers lui tendaient les mains pour l'aider à courir ainsi que je le faisais; mais, bien qu'il fût grand, mince, et infiniment plus leste que moi, sa lourde et raide chaussure l'empêchant de remuer assez vivement les jambes, il ne put suivre le galop des chevaux; fut contraint d'abandonner les mains secourables qui lui étaient tendues, et lorsque nous revînmes sur le terrain parcouru si rapidement, nous trouvâmes le lieutenant tué d'un coup de lance; on voyait qu'il avait cherché à se débarrasser de ses grandes bottes, dont l'une était à demi tirée. Mes petites bottes à la housarde ne m'avaient nullement gêné, parce qu'elles étaient légères et flexibles.

Dans l'espoir de ravoir ma selle et ma bride, je retournai vers le fossé où j'avais caché les deux Croates; je les aperçus tranquillement couchés. Plusieurs charges avaient eu lieu au-dessus de leur gîte, sans qu'ils eussent reçu la moindre égratignure. Je leur donnai une récompense et les fis marcher devant moi jusqu'au mamelon qu'occupaient l'Empereur et le maréchal Lannes, bien certain que celui-ci, ne voulant pas se priver de mes services pendant le reste de la bataille, me ferait prêter un cheval par un des régiments français qui se trouvaient auprès de lui. En effet, il en donna l'ordre; mais comme il n'y avait en ce moment que des cuirassiers dans notre voisinage, on m'amena un animal énorme, lourd et incapable de porter rapidement un aide de camp d'un point à un autre. Le maréchal en ayant fait l'observation, un colonel des chevau-légers wurtembergeois qui se trouvait derrière l'Empereur s'empressa de faire sa cour en prescrivant à son ordonnance de mettre pied à terre, et me voilà de nouveau sur un excellent cheval marqué du bois de cerf!… L'obligeance de ce bon colonel renouvelait un peu mes remords pour la mauvaise action que j'avais commise le matin, mais je les faisais taire en répétant mon raisonnement un peu jésuitique. Le plaisant de l'affaire, c'est qu'en portant un ordre à la réserve, je rencontrai mon domestique Woirland, qui, s'étant approché de moi pour me donner des vivres dont ses sacoches étaient toujours amplement garnies, s'écria: «Mais ce cheval est donc le diable! Ce matin il était gris, à présent il est noir!…»

La bataille d'Eckmühl avait commencé et se continua toute la journée sur un terrain accidenté, couvert de monticules et de bouquets de bois; mais à mesure qu'on avance dans la direction du Danube, le pays se découvre, s'aplatit, et l'on entre enfin dans une immense plaine qui s'étend jusqu'à Ratisbonne. Les Autrichiens ont une des meilleures cavaleries de l'Europe; mais, sous prétexte qu'il faut la réserver pour couvrir la retraite, dans le cas où ils seraient battus, ils ne l'emploient pas, ou du moins très peu, pendant le combat, ce qui amène leur défaite et nécessite une retraite qu'ils auraient pu éviter; mais alors leur cavalerie couvre admirablement bien leurs mouvements rétrogrades. C'est ce qui eut lieu à Eckmühl; car, dès que le prince Charles vit la bataille perdue pour lui, et son infanterie, repoussée du pays montueux, exposée à faire une retraite difficile en plaine devant les nombreux escadrons français, il fit prendre l'offensive à toute sa cavalerie, qui se présenta bravement pour nous arrêter, pendant que les fantassins, l'artillerie et les bagages autrichiens se retiraient sur Ratisbonne. L'Empereur, de son côté, fit avancer nos housards et chasseurs, soutenus par les fortes divisions de Saint-Sulpice et Nansouty, auxquelles les ennemis opposèrent deux divisions de même arme. Les cavaliers légers des divers partis se jetèrent promptement sur les flancs, pour éviter d'être écrasés par ces formidables masses couvertes de fer qui, s'avançant rapidement l'une sur l'autre, se choquèrent, se pénétrèrent et ne formèrent plus qu'une immense mêlée!

Ce combat, à la fois terrible et majestueux, n'était éclairé que par un faible crépuscule et la clarté de la lune naissante. Les cris des combattants étaient couverts par les sons que rendaient plusieurs milliers de casques et de cuirasses, frappés à coups redoublés par des sabres pesants, qui en faisaient jaillir de nombreuses étincelles!… Autrichiens et Français, chacun voulait rester maître du champ de bataille. Des deux côtés, même courage, même ténacité, forces pareilles, mais non pas égales armes défensives; car les Autrichiens n'étant cuirassés que par devant, leur dos ne se trouve nullement garanti dans une mêlée. Ils recevaient dans le dos de grands coups de pointe portés par les cavaliers français qui, ayant deux cuirasses, et ne craignant pas d'être blessés par derrière, ne s'occupaient qu'à frapper, tuaient un grand nombre d'ennemis et n'éprouvaient que de légères pertes. Ce combat inégal dura quelques minutes: enfin, les Autrichiens, dont le nombre de blessés et de morts était immense, furent contraints, malgré leur bravoure, de céder le terrain. Dès qu'ils eurent fait volte-face, ils comprirent encore mieux combien il est défavorable de ne pas être cuirassé par derrière comme par devant, car le combat ne fut plus qu'une boucherie!… Nos cuirassiers poursuivaient les ennemis en leur enfonçant leurs sabres dans les reins, et, sur l'espace d'une demi-lieue, le terrain fut jonché de cuirassiers autrichiens morts ou blessés. Il n'en serait échappé que fort peu, si les nôtres ne se fussent arrêtés pour charger plusieurs bataillons de grenadiers hongrois, qu'ils enfoncèrent et prirent presque en entier.

Ce combat décida sans appel une question débattue depuis longtemps, celle de la nécessité des cuirasses doubles; car le nombre des blessés se trouva de huit Autrichiens pour un Français, et celui des morts de treize ennemis pour un Français!

Après cette terrible charge, les ennemis, n'ayant plus aucun moyen de résistance, s'éloignèrent dans le plus grand désordre, vivement poursuivis sur la chaussée, où les fuyards couraient pêle-mêle avec les vainqueurs. Le maréchal Lannes proposa à l'Empereur de profiter de la déroute des Autrichiens pour détruire complètement leur armée, en l'acculant au Danube, et en entrant avec elle dans Ratisbonne au milieu de la confusion; mais les autres maréchaux ayant fait observer que nous étions encore à trois lieues de cette place, que notre infanterie était harassée, enfin qu'il y aurait danger à s'exposer aux hasards d'un combat de nuit contre des ennemis qui venaient de faire preuve de tant de résolution, l'Empereur ordonna de faire cesser la poursuite, et l'armée bivouaqua dans la plaine. Les Autrichiens avouèrent avoir perdu cinq mille tués et quinze mille prisonniers, douze drapeaux et seize pièces de canon; ils ne nous prirent que quelques hommes et nous en tuèrent quinze cents. Les ennemis se retirèrent dans un tel désordre que, dans la nuit, un de leurs régiments de cavalerie errait autour de nos camps sans trouver aucune issue pour faire retraite, lorsque le colonel Guéhéneuc, allant porter un ordre, tomba dans ce corps, dont le chef, après s'être emparé de la personne de M. Guéhéneuc, lui dit: «Vous étiez mon prisonnier, à présent je suis le vôtre!…» En effet, nous vîmes arriver Guéhéneuc avec le régiment autrichien qui s'était rendu à lui. Cet épisode amusa beaucoup l'Empereur.

Vous concevez qu'après un tel succès remporté par l'armée française, les chevaux de prise étaient nombreux dans le camp; j'en achetai trois excellents pour quelques louis, et me trouvant ainsi parfaitement monté pour le reste de la campagne, j'abandonnai les deux rosses provenant de mes acquisitions antérieures et renvoyai aux Wurtembergeois le cheval qu'on m'avait prêté.

CHAPITRE XII

L'Empereur est blessé devant Ratisbonne.—Je monte le premier à l'assaut avec Labédoyère, et nous pénétrons dans la ville.

Le prince Charles avait profité de la nuit pour gagner Ratisbonne, dont le pont lui servit à faire passer sur la rive gauche du Danube ses bagages, ainsi que la meilleure partie de ses troupes. Ce fut alors qu'on reconnut combien avait été grande la prévoyance de l'Empereur, lorsque, dès l'ouverture de la campagne, il avait ordonné au maréchal Davout, venant de Hambourg et de Hanovre, pour se réunir à la grande armée sur la rive droite du Danube vers Augsbourg, de s'assurer la possession de Ratisbonne et de son pont en y laissant un régiment. Davout avait établi dans cette ville le 65e de ligne, commandé par le colonel Coutard, son parent, auquel il voulait donner l'occasion de se distinguer par une belle défense; mais Coutard ne put tenir et, après quelques heures de combat, rendit aux Autrichiens la place de Ratisbonne, dont le pont assura leur retraite après notre victoire d'Eckmühl; autrement ils étaient forcés de mettre bas les armes. Le colonel Coutard ayant stipulé que lui et les officiers du 65e de ligne seraient seuls renvoyés en France, l'Empereur décréta qu'à l'avenir les officiers d'un corps réduit à capituler suivraient le sort de leurs soldats, ce qui devait porter les chefs à faire une plus vive résistance.