Cependant, l'Empereur ne pouvait se porter sur Vienne sans avoir repris Ratisbonne; autrement, dès qu'il s'en serait éloigné, le prince Charles, traversant le Danube sur le pont de cette ville, eût ramené son armée sur la rive droite et attaqué la nôtre par derrière. Il fallait donc à tout prix se rendre maître de la place.

Le maréchal Lannes fut chargé de cette mission difficile. Les ennemis avaient six mille hommes dans Ratisbonne et pouvaient, au moyen du pont, en augmenter le nombre à volonté. Ils placèrent beaucoup d'artillerie sur les remparts, tandis que les fantassins garnissaient les parapets. Les fortifications de Ratisbonne étaient fort anciennes, mauvaises, les fossés à sec et cultivés en légumes; cependant, bien que ces moyens de défense fussent insuffisants pour résister à un siège en règle, la ville était en état de repousser un coup de main, d'autant plus aisément que la garnison communiquait avec une armée de plus de quatre-vingt mille hommes, et que, pour pénétrer dans la place, il fallait descendre avec des échelles dans un fossé profond, le passer sous le feu des ennemis, escalader enfin le rempart, dont les angles flanqués de canons se commandaient réciproquement.

L'Empereur, ayant mis pied à terre, alla se poster sur un monticule situé à une petite portée de canon de la ville. Ayant remarqué près de la porte dite de Straubing une maison qu'on avait eu l'imprudence d'adosser au mur du rempart, il fit avancer les pièces de douze, ainsi que les obusiers de réserve, et ordonna de diriger tous les feux sur cette maison; en s'éboulant dans le fossé, elle devait le combler en partie et former au pied de la muraille une rampe par laquelle nos troupes pourraient monter à l'assaut.

Pendant que notre artillerie exécutait cet ordre, le maréchal Lannes fit approcher la division Morand auprès de la promenade qui contourne la ville, et pour mettre ses troupes à l'abri du feu de l'ennemi jusqu'au moment de l'attaque, il les plaça derrière une immense grange en pierre, qu'un hasard des plus heureux semblait avoir établie en ce lieu pour favoriser notre entreprise. Des chariots remplis d'échelles prises dans les villages voisins furent conduits sur ce point, où l'on était parfaitement garanti contre les projectiles que les Autrichiens lançaient à profusion.

En attendant que tout fût prêt pour l'assaut, le maréchal Lannes, s'étant rendu auprès de l'Empereur pour recevoir ses derniers ordres, causait avec lui, lorsqu'une balle ennemie, lancée probablement du haut des remparts par l'une de ces carabines à très longue portée dont se servent les Tyroliens, vint frapper Napoléon à la cheville du pied droit!… La douleur fut d'abord si vive que l'Empereur, ne pouvant plus se tenir debout, fut obligé de s'appuyer sur le maréchal Lannes. Le docteur Larrey accourut et reconnut que la blessure était fort légère. Si elle eût été assez grave pour nécessiter l'opération, on eût certainement considéré cet événement comme un très grand malheur pour la France; cependant, il lui eût peut-être évité bien des calamités!…

Cependant, le bruit se répand dans l'armée que l'Empereur vient d'être blessé; officiers et soldats accourent de toutes parts; en un instant, des milliers d'hommes entourent Napoléon, malgré les canons ennemis qui réunissent leurs feux sur cet immense groupe. L'Empereur voulut soustraire ses troupes à ce danger inutile, et tranquilliser l'inquiétude des corps éloignés qui s'ébranlaient déjà pour venir à lui; à peine pansé, il monte à cheval et parcourt le front de toutes les lignes, au milieu des acclamations de ces braves guerriers, qu'il avait si souvent conduits à la victoire!

Ce fut dans cette revue improvisée et passée en présence de l'ennemi, que Napoléon accorda pour la première fois des dotations à de simples soldats, en les nommant chevaliers de l'Empire, en même temps que membres de la Légion d'honneur. Les présentations étaient faites par les chefs de corps; mais l'Empereur permettait cependant que les militaires qui se croyaient des droits incontestables vinssent les faire valoir devant lui; puis il décidait et jugeait seul. Or, il advint qu'un vieux grenadier, qui avait fait les campagnes d'Italie et d'Egypte, ne s'entendant pas appeler, vint d'un ton flegmatique demander la croix: «Mais, lui dit Napoléon, qu'as-tu fait pour mériter cette récompense?—C'est moi, Sire, qui dans le désert de Jaffa, par une chaleur affreuse, vous présentai un melon d'eau.—Je t'en remercie de nouveau, mais le don de ce fruit ne vaut pas la croix de la Légion d'honneur.» Alors le grenadier, jusque-là froid comme glace, s'exaltant jusqu'au paroxysme, s'écrie avec la plus grande volubilité: «Eh! comptez-vous donc pour rien sept blessures reçues au pont d'Arcole, à Lodi, à Castiglione, aux Pyramides, à Saint-Jean d'Acre, à Austerlitz, à Friedland… onze campagnes en Italie, en Egypte, en Autriche, en Prusse, en Pologne, en…» Mais l'Empereur l'interrompant, et contrefaisant en riant la vivacité de son langage, s'écria: «Ta, ta, ta, comme tu t'emportes, lorsque tu arrives aux points essentiels! car c'est par là que tu aurais dû commencer, cela vaut bien mieux que ton melon!… Je te fais chevalier de l'Empire avec 1,200 francs de dotation… Es-tu content?—Mais, Sire, je préfère la croix!…—Tu as l'un et l'autre, puisque je te fais chevalier.—Moi, j'aimerais mieux la croix!…» Le brave grenadier ne sortait pas de là, et l'on eut toutes sortes de peines à lui faire comprendre que le titre de chevalier de l'Empire entraînait avec lui celui de chevalier de la Légion d'honneur. Il ne fut tranquillisé à ce sujet que lorsque l'Empereur lui eut attaché la décoration sur la poitrine, et il parut infiniment plus sensible à cela qu'au don de 1,200 francs de rente. Par cette familiarité, l'Empereur se faisait adorer du soldat; mais ce moyen ne peut être convenablement employé que par un chef d'armée illustré par de nombreuses victoires; il nuirait à tout autre général et le déconsidérerait.

Le maréchal Lannes ayant été prévenu que tout était prêt pour l'attaque, nous retournâmes vers Ratisbonne, pendant que l'Empereur remontait sur le monticule d'où il pouvait être témoin de l'assaut. Les divers corps d'armée rangés autour de lui attendaient en silence ce qui allait se passer…

Notre artillerie ayant complètement abattu la maison du rempart, ses débris tombés dans le fossé formaient un talus assez praticable, mais dont le sommet était encore de huit à dix pieds moins élevé que le mur du côté de la ville: il fallait donc placer des échelles sur ces décombres pour gagner le haut du rempart. Elles étaient aussi nécessaires pour descendre de la promenade dans le fossé, car il n'existait aucune rampe de ce côté. En arrivant à la grange derrière laquelle la division Morand, commandée pour l'attaque, était abritée du feu de la place, le maréchal Lannes ayant demandé cinquante hommes de bonne volonté pour marcher à la tête de la colonne et planter les échelles, afin de monter les premiers à l'assaut, il s'en présenta un nombre infiniment supérieur, qu'il fallut réduire à celui prescrit par le maréchal. Ces braves, conduits par des officiers choisis, partent avec une ardeur admirable; mais à peine ont-ils dépassé les murs de la grange qui les abritait, qu'assaillis par une grêle de balles, ils furent presque tous couchés par terre!… Quelques-uns seulement parvinrent à descendre de la promenade dans le fossé, mais le canon les mit bientôt hors de combat, et les débris de cette première colonne vinrent, tout sanglants, rejoindre la division derrière la grange protectrice…

Cependant, à la voix du maréchal Lannes et du général Morand, cinquante nouveaux volontaires se présentent, prennent des échelles et marchent vers les fossés; mais dès que, arrivés sur la promenade, ils sont aperçus par l'ennemi, un feu plus terrible encore que le premier détruit presque entièrement cette seconde colonne!… Ces deux échecs consécutifs ayant refroidi l'ardeur des troupes, personne ne bougea plus lorsque, pour la troisième fois, le maréchal demanda des hommes de bonne volonté! Il aurait pu commander à une ou plusieurs compagnies de marcher, et certainement elles eussent obéi; mais il savait par expérience l'énorme différence qui existe entre ce que le soldat fait par obéissance et ce qu'il fait par élan. Pour braver cet immense péril, des volontaires étaient infiniment préférables à une troupe commandée. Mais vainement le maréchal renouvelle son appel aux plus braves de la brave division Morand; vainement il leur fait observer que l'Empereur et toute la grande armée les contemplent; on ne lui répond que par un morne silence, tant chacun avait la conviction que dépasser les murs de la grange; sous les feux de l'ennemi, c'était courir à une mort certaine!… Alors l'intrépide Lannes s'écrie: «Eh bien! je vais vous faire voir qu'avant d'être maréchal j'ai été grenadier et le suis encore!…» Il saisit une échelle, l'enlève, et veut la porter vers la brèche… Ses aides de camp cherchent à l'en empêcher, mais il résiste et s'indigne contre nous!… Je me permis alors de lui dire: «Monsieur le maréchal, vous ne voudriez pas que nous fussions déshonorés, et nous le serions si vous receviez la plus légère blessure en portant une échelle contre le rempart, avant que tous vos aides de camp aient été tués!…» Alors, malgré ses efforts, je lui arrachai le bout de l'échelle qu'il tenait et le plaçai sur mon épaule, pendant que de Viry prenait l'autre extrémité et que nos camarades, se réunissant par couples, prenaient aussi des échelles.