Deux ans avant l'établissement de l'Empire, il n'existait dans les régiments français aucun grade intermédiaire entre celui de colonel et celui de chef de bataillon ou d'escadron. Bonaparte, alors premier Consul, voulant combler cette lacune, qu'avait créée dans la hiérarchie militaire un décret de la Convention, consulta le Conseil d'État. On reconnut la nécessité de rétablir dans chaque corps de l'armée un officier dont le grade et les attributions fussent analogues à ceux des anciens lieutenants-colonels. Ce point arrêté, le premier Consul demanda qu'il fût délibéré sur le titre que porterait cet officier. Le général Berthier et quelques conseillers d'État répondirent que, puisqu'il devait remplir les fonctions de lieutenant-colonel, il paraissait tout naturel de lui en donner le titre; mais Bonaparte s'y opposa formellement. Il fit observer que, sous l'ancien régime, les colonels étant de grands seigneurs qui passaient leur vie à la cour et ne paraissaient que fort rarement à leur régiment, l'administration et l'instruction en étaient confiées à des officiers remplaçants, toujours présents au corps; qu'il avait donc paru juste de donner à ceux-ci un encouragement et une importance nécessaires à la dignité du commandement, en leur accordant le titre de lieutenant-colonel, puisqu'en réalité ils étaient les chefs des régiments dont les colonels étaient titulaires. Mais, depuis, les choses étaient bien changées; les colonels étant devenus les commandants réels de leurs corps, il ne fallait pas créer une rivalité entre eux et l'officier dont on venait de rétablir le grade. Que si l'on donnait à celui-ci le titre de lieutenant-colonel, on le rapprocherait beaucoup trop de son chef, parce qu'en lui parlant, les inférieurs le nommeraient par abréviation mon colonel; or, il n'était pas convenable que, lorsqu'un soldat dirait qu'il va chez son colonel, on pût lui demander chez lequel.—En conséquence, le premier Consul proposa de donner au second officier de chaque régiment le titre de major. Cette sage opinion prévalut, et, en rétablissant le grade, on ne reprit pas la dénomination de lieutenant-colonel. Cette désignation qui, au premier abord, paraît avoir fort peu d'importance, en a cependant une très grande, ainsi que le prouve le fait que voici.

Le 21 mai, premier jour de la bataille d'Essling, les Autrichiens s'étant emparés du village de ce nom, le régiment français qu'on y avait placé se retirait avec quelque désordre devant des forces très supérieures, lorsque le maréchal Lannes, auprès duquel était l'Empereur, m'ayant envoyé sur ce point, j'appris en arrivant que le colonel venait d'être tué. Je trouvai les officiers et les soldats bien résolus à le venger et à reprendre Essling, car, sous les ordres du major, ils reformaient promptement leurs rangs à peu de distance des premières maisons, bien qu'ils fussent exposés au feu de l'ennemi.

Je courus informer le maréchal de l'état des choses; mais dès que j'eus dit à voix basse: «Le colonel est mort!… » Napoléon, fronçant le sourcil, prononça un Chut! qui m'imposa silence, et, sans me rendre compte du parti que Sa Majesté voulait tirer de cet événement, je compris que, pour le moment, Elle ne voulait pas savoir que le colonel eût été tué!

L'Empereur, que ses calomniateurs ont accusé de manquer de courage personnel, s'élançant au galop malgré les balles qui sifflaient autour de nous, arrive au centre du régiment et demande où est le colonel. Personne ne dit mot. Napoléon ayant renouvelé sa question, quelques soldats répondent: «Il vient d'être tué!—Je ne demande pas s'il est mort, mais où il est.» Alors une voix timide annonce qu'il est resté dans le village. «Comment, soldats! dit Napoléon, vous avez abandonné le corps de votre colonel au pouvoir de l'ennemi! Sachez qu'un brave régiment doit être toujours en mesure de montrer son aigle et son colonel, mort ou vif!… Vous avez laissé votre colonel dans ce village, allez le chercher!»

Le major, saisissant la pensée de Napoléon, s'écria: «Oui, nous sommes déshonorés si nous ne rapportons notre colonel!…» Et il s'élance au pas de course. Le régiment le suit au cri de: «Vive l'Empereur!» s'élance dans Essling, extermine quelques centaines d'Autrichiens, reste maître de la position et reprend le cadavre de son colonel, qu'une compagnie de grenadiers vient déposer aux pieds de l'Empereur. Vous comprenez parfaitement que Napoléon ne tenait nullement à avoir le corps de ce malheureux officier; mais il avait voulu atteindre le double but de reprendre le village et d'inculquer dans l'esprit des troupes que le colonel est un second drapeau, qu'un bon régiment ne doit jamais abandonner. Cette conviction, dans les moments difficiles, exalte le courage des soldats et les porte à soutenir le combat avec acharnement autour de leur chef, mort ou vif. Aussi, se tournant vers le prince Berthier, l'Empereur, en lui rappelant la discussion du Conseil d'État, ajouta: «Si, lorsque j'ai demandé le colonel, il y eût eu ici un lieutenant-colonel au lieu du major, on m'aurait répondu: Le voilà! L'effet que je voulais obtenir aurait été bien moins grand; car, aux yeux du soldat, les titres de lieutenant-colonel et de colonel sont à peu près synonymes.» Cet incident terminé, l'Empereur fit dire au major, qui venait d'enlever si bravement le régiment, qu'il le nommait colonel.

Vous pouvez juger, par ce que je viens de vous raconter, du pouvoir magique que Napoléon exerçait sur ses troupes, puisque sa présence et quelques mots suffisaient pour les précipiter au milieu des plus grands dangers, et avec quelle présence d'esprit il savait mettre à profit tous les incidents du champ de bataille. Cet épisode m'a paru d'autant plus utile à rapporter que, sous la Restauration, on rétablit fort mal à propos le titre de lieutenant-colonel.

Voici une autre anecdote, qui n'a d'intérêt que parce qu'elle donna lieu à une réflexion fort sage faite par le maréchal Lannes.

Pendant que l'infanterie de notre corps d'armée défilait sur les ponts et que la cavalerie attendait son tour, un chef d'escadron du 7e de chasseurs, beau-frère du général Moreau, nommé M. Hulot d'Hozery, aujourd'hui général (que nous vîmes en 1814 dans l'état-major de l'empereur Alexandre, lors de l'entrée des armées étrangères à Paris), M. Hulot, dis-je, homme très brave, poussé par la curiosité de savoir ce qui se passait sur le champ de bataille, quitta son régiment à Ebersdorf, prit une nacelle et alla sur la rive gauche. Là, il monte à cheval et vient auprès d'Essling caracoler en amateur autour de notre état-major; mais en ce moment-là même, un boulet lui emporte le bras! Dès que cet officier eut été conduit à l'ambulance pour être amputé, le maréchal Lannes nous dit: «Souvenez-vous, messieurs, qu'à la guerre les fanfaronnades sont toujours déplacées, et que le vrai courage consiste à braver les périls auxquels on est exposé en restant à son poste, et non à aller parader au milieu des combats sans y avoir été appelé par le devoir!»

CHAPITRE XX

Biographie du maréchal Lannes.—L'Empereur me nomme chef d'escadron et chevalier de l'Empire.—J'entre dans l'état-major de Masséna.