Bien que je vous aie déjà fait connaître plusieurs particularités de la vie du maréchal Lannes, je crois devoir vous donner plus complètement sa biographie.
Lannes naquit en 1769 à Lectoure, petite ville de la Gascogne. Son père était simple ouvrier teinturier, ayant trois fils et une fille. Lectoure possédait alors un évêché, dont un des grands vicaires, ayant eu l'occasion de remarquer l'intelligence et la bonne conduite du fils aîné du teinturier, le fit instruire et le plaça au séminaire, où il devint prêtre. Cet aîné, qui devint lui-même grand vicaire sous l'Empire, était un homme de beaucoup de mérite, qui, rempli de sollicitude pour sa famille, se fit l'instituteur de ses jeunes frères. Le second, celui qui fut maréchal, profita de ces leçons, autant que le lui permettait le peu de temps dont il pouvait disposer, après avoir aidé son père dans les travaux manuels de son petit commerce; et lorsque la Révolution éclata, son instruction se bornait à savoir lire, écrire correctement, et à connaître les quatre règles de l'arithmétique.
Le dernier garçon avait fort peu de moyens. Le maréchal avait voulu le pousser dans l'état militaire; mais, reconnaissant sa médiocrité, il lui fit quitter le service, le maria richement pour sa province, et le confina dans sa ville natale. Quant à la fille, comme elle était encore enfant lorsque le second de ses frères parvint au grade de général, il la mit dans une bonne pension, la dota et lui fit faire un très bon mariage.
Lannes était de taille moyenne, mais très bien proportionné; sa physionomie était agréable et très expressive; ses yeux petits, mais annonçant un esprit des plus vifs; son caractère très bon, mais emporté, jusqu'à l'époque où il parvint à le dominer; son ambition était immense, son activité prodigieuse et son courage à toute épreuve. Après avoir passé sa jeunesse dans l'état d'apprenti teinturier, Lannes vit s'ouvrir devant lui la carrière des armes, dans laquelle il était appelé à marcher à pas de géant. Entraîné par l'enthousiasme qui, en 1791, détermina la plupart des hommes de son âge à voler à la défense du pays injustement attaqué, il s'enrôla dans le 1er bataillon des volontaires du Gers, et servit comme simple grenadier jusqu'au moment où ses camarades, séduits par sa bonne tenue, son zèle et la vivacité de son esprit, le nommèrent sous-lieutenant. À compter de ce moment, il se livra sans relâche à l'étude, et alors même qu'il était maréchal, il passait une partie de ses nuits à travailler; aussi devint-il un homme convenablement instruit. Il fit ses premières armes sous mon père, au camp de Miral, près de Toulouse, puis à l'armée des Pyrénées-Orientales, où son intrépidité et sa rare intelligence l'élevèrent rapidement au grade de chef de bataillon, qu'il occupait, lorsque la division de mon père passa sous les ordres du général Augereau. Celui-ci, à la suite d'un combat sanglant dans lequel Lannes s'était couvert de gloire, le fit nommer chef de brigade (colonel). Lannes, ayant été blessé dans cette affaire, fut obligé d'aller passer quelques mois à Perpignan, où il fut logé chez un riche banquier, M. Méric. L'esprit et les bonnes manières du jeune officier le firent apprécier de toute la famille, particulièrement de Mlle Méric, qu'il épousa. Ce mariage était alors infiniment au-dessus de ce qu'il pouvait espérer.
La paix ayant été conclue entre la France et l'Espagne, en 1795, Lannes suivit en Italie la division d'Augereau et fut placé à la suite, à la 4e demi-brigade de ligne, qui se trouvait réellement sous ses ordres, en l'absence du chef titulaire, à l'époque où Bonaparte vint prendre le commandement de l'armée. Celui-ci ne tarda pas à reconnaître le mérite de Lannes; aussi, lorsqu'un arrêté du Directoire prescrivit à tous les officiers à la suite de rentrer dans leurs foyers, Bonaparte prit sur lui de le retenir en Italie, où il fut blessé deux fois pendant les célèbres campagnes de 1796 et 1797, sans faire officiellement partie de l'armée. Sans la perspicacité du général en chef, Lannes, éloigné malgré lui du service, serait allé enfouir ses talents militaires dans les bureaux de son beau-père, et la France n'aurait pu compter un grand capitaine de plus. Lorsque, en 1796, Bonaparte conduisit une armée en Égypte, il prit avec lui Lannes, devenu général de brigade, et par conséquent rendu officiellement à l'activité.
Le nouveau général se distingua partout et fut si grièvement blessé à l'assaut de Saint-Jean d'Acre que ses troupes le crurent mort! Je vous ai raconté comment il fut miraculeusement sauvé par un capitaine de grenadiers qui, au péril de sa vie, le traîna jusqu'au bout de la tranchée. Le général Lannes ayant eu dans cette affaire le cou traversé d'une balle, portait depuis cette époque la tête constamment penchée sur l'épaule gauche et conserva toujours certain embarras dans le larynx. À peine rétabli de cette cruelle blessure, le général Lannes fut accablé d'une douleur morale des plus poignantes; il apprit que sa femme, auprès de laquelle il ne s'était pas trouvé depuis près de deux ans, venait d'accoucher d'un garçon, dont elle prétendait lui attribuer la paternité. Il s'ensuivit un procès, et le divorce fut prononcé.
Le général Lannes quitta l'Égypte en même temps que Bonaparte et le suivit à Paris: il l'accompagna à Saint-Cloud lors du 18 brumaire. Lannes fit brillamment la campagne de Marengo et sauva l'armée, en repoussant au combat de Montebello les corps autrichiens qui accouraient pour s'opposer aux troupes françaises. Une grande partie de notre armée, engagée dans les défilés des Alpes, n'aurait pu déboucher dans les plaines du Milanais, si le courage et les bonnes dispositions du général Lannes n'eussent éloigné les ennemis. Sa conduite en cette circonstance lui valut plus tard le titre de duc de Montebello. Ce fut au retour de cette campagne que, dégagé des liens de son mariage avec Mlle Méric, le général Lannes conçut l'espoir d'épouser Caroline Bonaparte. Vous avez vu comment les intrigues de Bessières firent pencher la balance en faveur de Murat. Nommé ambassadeur à Lisbonne, le général Lannes épousa Mlle Guéhéneuc, fille du sénateur de ce nom, qui lui apporta une fort belle dot, à laquelle, outre les grands émoluments de sa place, le général ajouta une bonne aubaine qui rétablit complètement ses affaires.
Un règlement fort ancien donnait à l'ambassadeur français arrivant pour la première fois à Lisbonne le droit de faire entrer, avec franchise de l'impôt des douanes, toutes les marchandises placées sur le navire qui l'amenait. Le général Lannes, suivant l'usage établi, céda ce privilège à des négociants moyennant 300,000 fr. Quelque temps après, Mme Lannes étant accouchée à Lisbonne d'un fils (qui fut depuis ministre de la marine sous Louis-Philippe), le prince régent de Portugal voulut être parrain de l'enfant, et le jour du baptême, sous prétexte de visiter une des salles du palais contenant des curiosités envoyées du Brésil, il conduisit le général Lannes dans la pièce où se trouvaient les caisses renfermant les pierreries. Il en fit ouvrir une, et prenant avec ses deux mains trois fortes jointées de diamants bruts, il les versa dans le chapeau du général, en disant: «La première est pour mon filleul, la seconde est pour Mme l'ambassadrice sa mère, et la troisième pour M. l'ambassadeur.» Dès ce moment, le maréchal, de qui je tiens ces détails, fut vraiment riche.
Le destin ne borna pas là ses faveurs envers lui. Le premier Consul, monté sur le trône impérial, ayant établi en 1804 la dignité de maréchal de France, un général du mérite de Lannes devait nécessairement faire partie de la première promotion. Le bâton de commandement lui fut donc envoyé, et il reçut en même temps le titre de duc de Montebello. Le nouveau maréchal alla prendre au camp de Boulogne le commandement du 5e corps de la grande armée, qu'il conduisit l'année suivante en Autriche. Il s'y distingua, particulièrement à Austerlitz, où il commandait l'aile gauche.
Il se fit aussi remarquer en 1806 et en 1807, tant en Prusse qu'en Pologne, surtout à Saalfeld, à Iéna, à Pultusk et à Friedland. Il en fut de même en 1808 et 1809, en Espagne, où non seulement il seconda vaillamment l'Empereur à la bataille de Burgos, mais gagna lui-même celle de Tudela et soumit la ville de Saragosse jusque-là réputée imprenable. Enfin, sans se donner aucun repos, il courut d'Espagne en Allemagne, et je viens de raconter ses exploits, tant à la bataille d'Eckmühl qu'à Ratisbonne et à Essling, où ce nouveau Bayard termina sa glorieuse carrière.