Pour vous mettre plus à même d'apprécier le maréchal Lannes, je crois devoir rapporter un fait qui donne une haute opinion de son caractère et de l'empire qu'il savait prendre sur lui-même.
Dans les relations ordinaires, le maréchal était calme et doux; mais sur les champs de bataille il s'emportait jusqu'à la fureur, dès que ses ordres n'étaient pas bien exécutés. Or, il arriva pendant la bataille de Burgos qu'au moment décisif, un capitaine d'artillerie, ayant mal compris la manœuvre indiquée, conduisit sa batterie dans une direction opposée à celle prescrite, lorsque le maréchal, s'en étant aperçu, s'élance au galop, et, poussé par la colère, va lui-même réprimander sévèrement cet officier en présence de l'Empereur. Mais comme, en s'éloignant rapidement, il avait entendu Napoléon commencer une phrase dont il n'avait pu saisir que ces mots: «Ce diable de Lannes…», il revint tout pensif, et me tirant à part, dès que ce fut possible, il exigea, au nom de la confiance qu'il avait en moi et du dévouement que je lui portais, de lui faire connaître entièrement l'observation de l'Empereur. Je répondis avec franchise: «Sa Majesté a dit: Ce diable de Lannes possède toutes les qualités qui font les grands capitaines; mais il ne le sera jamais, parce qu'il ne maîtrise pas sa colère et s'emporte même contre les officiers d'un grade subalterne, ce qui est un des plus graves défauts que puisse avoir un chef d'armée.» Le maréchal avait tellement à cœur de devenir un grand capitaine, qu'il résolut probablement d'acquérir la seule qualité qui lui manquât, au dire d'un aussi bon juge que l'Empereur, car, dès ce moment, jamais je ne le vis plus en colère, bien que souvent ses ordres fussent mal exécutés, surtout au siège de Saragosse. Lorsqu'il s'apercevait d'une faute essentielle, son naturel bouillant le poussait d'abord vers l'emportement, mais à l'instant sa ferme volonté prenait le dessus; il devenait très pâle, ses mains se crispaient, mais il faisait ses observations avec tout le calme d'un homme flegmatique. J'en citerai un exemple.
Pour peu qu'on ait fait la guerre, on sait qu'au lieu de se servir de tire-bourre pour retirer les balles de leurs fusils, lorsqu'ils doivent les laver, les soldats ont la mauvaise habitude de les décharger, en faisant feu en l'air, ce qui est très dangereux dans une réunion de troupes. Or, malgré les défenses faites à ce sujet, il arriva pendant le siège de Saragosse que des fantassins ayant tiré leurs fusils de la sorte, au moment où le maréchal passait auprès de leur camp, une balle, décrivant une parabole, vint tomber sur la bride de son cheval, dont elle coupa les rênes, près de sa main. Le soldat coupable de cette infraction aux règlements ayant été arrêté, le maréchal, contenant son premier mouvement de vivacité, se borna à lui dire: «Vois à quoi tu t'exposes et quelle serait ta douleur si tu m'eusses tué.» Puis il fit relâcher cet homme. Quelle force d'âme il faut pour dompter ainsi son caractère!
En apprenant que le maréchal venait d'être grièvement blessé, Mme la maréchale partit aussitôt avec son frère, le colonel Guéhéneuc, qui venait d'annoncer à Paris la capitulation de Vienne. Mais une dépêche l'ayant informée, à Munich, de la mort du maréchal, elle regagna Paris dans un profond désespoir, car elle aimait beaucoup son mari. Nommée l'année suivante dame d'honneur de la nouvelle impératrice, l'archiduchesse Marie-Louise, elle allait la recevoir à Branau, sur les frontières de Bavière, quand, en passant à Strasbourg, elle voulut voir le corps de son mari déposé dans une église de cette ville: spectacle au-dessus de ses forces, car, dès qu'on ouvrit la bière, la maréchale fut saisie d'une violente attaque de nerfs qui mit sa vie en danger pendant plusieurs jours.
Puisque j'écris l'histoire de ma vie, je suis dans la nécessité de revenir constamment sur ce qui m'est personnel. Je vous rappellerai donc qu'après le décès du maréchal Lannes, j'étais allé rejoindre mes camarades à Vienne pour soigner ma blessure. Je gisais sur mon lit de douleur, plongé dans de tristes réflexions, car non seulement je regrettais pour lui-même le maréchal qui avait été si bon pour moi, mais je ne pouvais me dissimuler que la perte d'un tel appui changeait infiniment ma position. En effet, l'Empereur m'avait bien dit au couvent de Mölk qu'il me faisait chef d'escadron, et, de même que le maréchal Berthier, il m'en donnait le nom; cependant, comme les préoccupations de la guerre les empêchaient d'expédier les brevets, je n'étais encore par le fait que simple capitaine. Un heureux hasard vint mettre un terme aux craintes que j'éprouvais pour mon avenir.
Mon camarade La Bourdonnaye, bien plus gravement blessé que moi, occupait la chambre voisine de la mienne; nous en faisions souvent ouvrir la porte afin de causer ensemble. M. Mounier, secrétaire de l'Empereur, et depuis pair de France, venait souvent visiter La Bourdonnaye, son ami; nous fîmes connaissance, et comme il avait beaucoup entendu parler au quartier général de mes actions de guerre et de mes blessures, et qu'il me voyait encore frappé par le feu de l'ennemi, il me demanda quelle récompense j'avais reçue. «Rien, lui dis-je.—Ce ne peut être que par suite d'un oubli, répondit M. Mounier, car je suis certain d'avoir vu votre nom sur un des brevets déposés dans le portefeuille de l'Empereur.» Le lendemain, j'appris par M. Mounier que, ayant mis ce brevet sous les yeux de l'Empereur, celui-ci, au lieu de le signer, avait écrit en marge: «Cet officier sera, par exception, placé comme chef d'escadron dans les chasseurs à cheval de ma garde.» L'Empereur m'accordait ainsi une faveur immense et sans exemple, car les officiers de la garde ayant le grade supérieur à celui qu'ils occupaient réellement dans ce corps d'élite, Napoléon, en m'y admettant comme chef d'escadron, me faisait franchir deux échelons à la fois et me donnait le grade de major (ou lieutenant-colonel) de la ligne: c'était magnifique!…
Cependant, cet avantage ne m'éblouit pas, bien qu'il s'y joignît celui de voir plus souvent ma mère à Paris, où la garde tenait garnison. Mais, outre que le maréchal Bessières, commandant supérieur de la garde, recevait fort mal les officiers qu'il n'avait pas proposés, j'avais à craindre sa rancune au sujet de l'incident d'Essling.
J'étais dans une cruelle incertitude, lorsque le prince Eugène, vice-roi d'Italie, arriva à Vienne et fut logé dans l'hôtel du prince Albert. Il reçut la visite de tous les maréchaux présents, et entre autres de Masséna, qui chercha à témoigner quelque bienveillance aux aides de camp du maréchal Lannes, auxquels Napoléon portait lui-même intérêt. Masséna monta dans nos appartements et s'arrêta quelque temps près de moi, qu'il connaissait depuis le siège de Gênes. Je lui fis part de mon embarras; il me répondit: «Ce serait sans doute fort avantageux pour toi d'entrer dans la garde, mais tu t'exposerais à la vengeance du maréchal Bessières. Viens avec moi, en qualité d'aide de camp, tu seras reçu comme l'enfant de la maison, comme le fils d'un bon général qui est mort en combattant sous mes ordres, et j'aurai soin de ton avancement.» Séduit par ces promesses, j'acceptai. Masséna se rendit aussitôt auprès de l'Empereur, qui finit par consentir à sa demande, et m'expédia un brevet de chef d'escadron, aide de camp de Masséna; ce fut le 18 juin.
Malgré la joie que j'éprouvais d'être enfin officier supérieur, je ne tardai pas à me repentir d'avoir accepté les offres de Masséna. Une heure après avoir reçu ma commission d'aide de camp, je vis arriver le maréchal Bessières m'apportant lui-même ma nomination dans la garde; il m'assura du plaisir qu'il aurait à me recevoir dans ce corps, sachant, du reste, que je n'avais fait qu'obéir aux instructions du maréchal Lannes en lui transmettant des ordres sur le champ de bataille d'Essling. Je fus pénétré de reconnaissance pour cette démarche loyale et regrettai vivement de m'être si promptement engagé avec Masséna; mais il n'était plus temps de revenir sur ma décision. Je craignais alors que mon avancement en souffrît; mais heureusement il n'en fut rien, car M. Mounier, nommé à ma place aux chasseurs de la garde, était encore chef d'escadron lorsque j'étais déjà colonel. Il est vrai qu'il resta les deux années suivantes à Paris, tandis que je les passai au milieu des coups de fusil et reçus deux nouvelles blessures, ainsi que je le dirai plus loin.
Napoléon combla de récompenses l'état-major du maréchal Lannes. Le colonel Guéhéneuc devint aide de camp de l'Empereur, qui prit Watteville et La Bourdonnaye pour officiers d'ordonnance. Saint-Mars fut nommé colonel du 3e de chasseurs et Labédoyère aide de camp du prince Eugène. Quant à moi, qui venais d'être nommé chef d'escadron, dès que je pus me rendre à Schœnbrünn pour remercier l'Empereur, Sa Majesté me fit l'honneur de me dire: «Je voulais vous placer dans ma garde; cependant, puisque le maréchal Masséna désire vous avoir pour aide de camp, et que cela vous convient, j'y consens; mais pour vous témoigner d'une manière toute spéciale combien je suis content de vous, je vous nomme chevalier de l'Empire, avec une dotation de 2,000 francs de rente.»