Si j'eusse osé, j'aurais prié l'Empereur de revenir à sa première pensée et de m'admettre dans sa garde; mais pouvais-je lui dire quelle avait été la cause de mon refus? C'était impossible. Je me bornai donc à remercier, mais j'avais le cœur navré!… Cependant, forcé de me résigner à la position dans laquelle je m'étais placé par mon étourderie, je cherchai à éloigner d'inutiles regrets et soignai plus attentivement ma blessure, afin d'être en état d'accompagner mon nouveau maréchal, dans les combats auxquels devait donner lieu le nouveau passage du Danube.
CHAPITRE XXI
État-major de Masséna.—M. de Sainte-Croix.—Faveur méritée dont il jouit auprès de Napoléon.
Vers la fin de juin, me trouvant assez bien rétabli, j'allai rejoindre le quartier général de Masséna dans l'île de Lobau. Les aides de camp, dont je devenais le camarade, me reçurent très bien. Cet état-major était fort nombreux et comptait plusieurs officiers distingués, mais il s'y trouvait aussi quelques médiocrités. Je ne veux cependant interrompre momentanément le récit de la campagne de 1809 que pour vous faire connaître le premier aide de camp, colonel de Sainte-Croix, parce qu'il joua un fort grand rôle dans les événements qui précédèrent la bataille de Wagram.
Charles d'Escorches de Sainte-Croix, fils du marquis de ce nom, ancien ambassadeur de Louis XVI à Constantinople, était sous tous les rapports un homme vraiment supérieur. Sa carrière militaire fut bien courte, mais d'une rapidité et d'un éclat extraordinaires. Nos deux familles étant liées, la plus tendre amitié m'unissait à cet officier; aussi le désir de servir auprès de lui avait beaucoup contribué à me faire accepter les propositions du maréchal Masséna. Bien que Sainte-Croix eût un goût inné pour les armes, il ne put s'y livrer que très tard, parce que sa famille, le destinant à la diplomatie, l'avait placé au secrétariat du ministère des affaires étrangères, auprès de M. de Talleyrand, avec lequel elle était en relation intime. Tant que dura la paix conclue à Amiens, Sainte-Croix supporta patiemment la position sédentaire qu'on lui avait faite, mais l'ouverture de la campagne de 1805 réveilla son ardeur guerrière. Cependant, comme il était âgé de vingt-trois ans, et avait par conséquent passé l'âge fixé pour entrer à l'École militaire, il est probable qu'il n'aurait jamais fait partie de l'armée, si une circonstance favorable n'eût secondé ses désirs.
L'Empereur voulait utiliser un grand nombre d'émigrés et de jeunes nobles qui, bien que souhaitant se rattacher à son gouvernement, ne pouvaient néanmoins se résoudre à prendre du service comme simples soldats; il fit donc choisir, parmi les prisonniers faits à Austerlitz, les six mille plus beaux hommes, dont il ordonna de former deux régiments à la solde de la France. Ces nouveaux corps n'étant pas assujettis aux mêmes règles de formation que les régiments nationaux, Napoléon donna tous les emplois d'officiers selon son bon plaisir. Il n'était donc pas nécessaire d'avoir été militaire pour obtenir d'emblée même un grade d'officier supérieur; il suffisait d'appartenir à une famille ayant une bonne position et de montrer du zèle pour le service de l'Empereur. Ces promotions étaient sans doute contraires aux usages établis, mais Napoléon y trouvait l'avantage de rattacher à lui plus de cent cinquante jeunes gens bien élevés et riches, qu'il arrachait à l'oisiveté et à la corruption de Paris. Le neveu du célèbre La Tour d'Auvergne fut nommé colonel du 1er régiment étranger, et un grand seigneur allemand, le prince d'Isembourg, obtint le second. Ces corps furent désignés par les noms de leur chef. L'Empereur voulut que leur administration et leur organisation fussent calquées sur les capitulations des anciens régiments étrangers au service de France avant la Révolution, et comme, de temps immémorial, le ministre des affaires étrangères avait été chargé de la levée de ces troupes, Napoléon ordonna à M. de Talleyrand de faire faire dans ses archives des recherches à ce sujet.
Le ministre connaissant les goûts militaires du jeune Sainte-Croix et le désir qu'il avait d'entrer dans l'armée, le chargea de ce travail. Le diplomate ne se borna pas à tracer l'historique des anciens régiments étrangers, mais il y proposa des modifications nécessaires. L'Empereur, frappé du bon sens qui avait présidé à la rédaction de ce projet et sachant le désir de l'auteur d'être compris parmi les officiers d'un des corps en nouvelle formation, le nomma d'abord chef de bataillon, et, quelques mois après, major du régiment de La Tour d'Auvergne. Cette faveur était d'autant plus grande que l'Empereur n'avait jamais vu Sainte-Croix, mais elle faillit aussi le perdre dès son entrée dans la carrière.
Un M. de M…, cousin de l'impératrice Joséphine, s'était bercé de l'espoir d'obtenir d'emblée le grade de lieutenant-colonel; il n'eut que celui de chef de bataillon. Son amour-propre en fut blessé; il prit dès lors Sainte-Croix en aversion et le provoqua en duel sous un prétexte des plus frivoles. M. de M… était de première force dans le tir des armes de tout genre; ses nombreux amis, certains de sa victoire, formèrent une cavalcade pour l'accompagner au bois de Boulogne, mais un seul entra avec lui dans le massif, où son adversaire et un témoin l'attendaient. Le combat eut lieu au pistolet; M. de M… reçut dans la poitrine une balle qui l'étendit raide mort!… À cette vue, le témoin, dont le devoir était d'aller chercher du secours, se trouble en pensant aux conséquences que peut avoir pour lui la fin tragique d'un parent de l'Impératrice, et, sans reprendre son cheval, ni prévenir les amis de M. de M…, il s'éloigne à travers bois et va se réfugier loin de Paris!… De leur côté, Sainte-Croix et ses amis étaient rentrés en ville, de sorte que le corps resta seul sur le terrain.
Cependant, les personnes qui attendaient dans l'allée le retour de M. de M…, ne le voyant pas revenir après la détonation des coups de pistolet, pénétrèrent dans le massif et trouvèrent le cadavre du malheureux jeune homme. Or, il était arrivé qu'en tombant de son haut frappé à mort, M. de M… s'était défoncé le crâne sur un chicot fort dur. Ses amis, après avoir examiné la blessure qu'il avait à la poitrine, en apercevant une seconde à la tête, pensèrent que Sainte-Croix, après avoir blessé mortellement son adversaire avec la balle de son pistolet, l'avait achevé en lui enfonçant le crâne avec la crosse de cette arme, ce qui expliquait, selon eux, la disparition du témoin du mort, qui n'avait pas eu la force ou le courage de s'opposer à cet assassinat.
Dominés par cette prévention, ces messieurs courent à Saint-Cloud et la font partager à l'Impératrice, qui va demander justice à l'Empereur!… L'ordre est donné de mettre Sainte-Croix en jugement. Il ne s'était nullement caché; on l'arrête et on l'enferme. Il aurait sans doute langui en prison pendant une longue instruction, si Fouché, ministre de la justice et ami de sa famille, bien persuadé que Sainte-Croix était incapable d'avoir commis le crime dont on l'accusait, n'eût fait sur-le-champ les recherches les plus actives pour découvrir le lieu où s'était réfugié le témoin de M. de M… Celui-ci, ramené à Paris, déclara que tout s'était passé loyalement; d'ailleurs, les magistrats chargés de l'enquête découvrirent, auprès du cadavre, un chicot de racine imprégné de sang et auquel étaient collés quelques cheveux du défunt. Dès lors l'innocence de Sainte-Croix fut reconnue; il fut mis en liberté et s'empressa d'aller rejoindre son régiment qui se formait en Italie.