Mais les alarmes cessèrent bientôt, et le succès des Autrichiens fut de bien courte durée, car les cent pièces de gros calibre dont la prévoyance de Napoléon avait armé l'île de Lobau ouvrirent un feu terrible et foudroyèrent la droite des ennemis, qui, sous peine d'être exterminée, fut contrainte d'arrêter sa marche triomphante et de reculer à son tour. Masséna put alors reformer ses divisions, dont les pertes étaient considérables. Nous pensâmes que Napoléon, profitant du désordre que la canonnade de l'île venait de jeter dans l'aile droite autrichienne, allait la faire attaquer par ses réserves: le maréchal Masséna m'envoya même lui demander des instructions à ce sujet. Mais l'Empereur, toujours impassible, les yeux constamment fixés vers l'extrême droite, sur Markgrafen-Neusiedel, dont la position élevée est surmontée par une haute tour, qu'on aperçoit de tous les points du champ de bataille, attendait, pour fondre sur la droite et le centre des ennemis, que Davout, après avoir battu leur aile gauche, l'eût rejetée au delà de Markgrafen-Neusiedel, défendu très vaillamment par le prince de Hesse-Hambourg, qui y fut blessé.
Tout à coup, on voit la fumée des canons du maréchal Davout dépasser la tour de Markgrafen-Neusiedel… Plus de doute, la gauche ennemie est vaincue!… Alors l'Empereur, se tournant vers moi, me dit: «Courez dire à Masséna qu'il tombe sur tout ce qui est devant lui, et la bataille est gagnée!…» En même temps, les aides de camp des divers corps d'armée sont expédiés vers leurs chefs pour leur porter l'ordre d'une attaque générale et simultanée. Ce fut en ce moment solennel que l'empereur Napoléon dit au général Lauriston: «Prenez cent pièces d'artillerie, dont soixante de ma garde, et allez écraser les masses ennemies.» Cette formidable batterie ayant ébranlé les Autrichiens, le maréchal Bessières les fait charger par six régiments de carabiniers et de cuirassiers, que soutenait une partie de la cavalerie de la garde. En vain le prince Charles forme ses troupes en plusieurs carrés; ils sont enfoncés, perdent leurs canons et un très grand nombre d'hommes. L'infanterie de notre centre s'avance à son tour, conduite par Macdonald; les villages de Süssenbrünn, de Breitenlée et d'Aderklaa sont emportés après une vive résistance.
Pendant ce temps, non seulement le maréchal Masséna reprend le terrain que notre gauche venait de perdre, mais poussant très vivement l'ennemi, il le rejette au delà de Stadlau et de Kagran. Enfin, le maréchal Davout, se faisant soutenir par Oudinot, occupe toutes les hauteurs du Russbach et s'empare de Deutsch-Wagram!… Dès ce moment, la bataille fut perdue pour les Autrichiens; ils se mirent en retraite sur toute la ligne et se retirèrent en fort bon ordre dans la direction de la Moravie par Sauring, Stamersdorf et Strebersdorf.
On a reproché à l'Empereur de n'avoir pas poursuivi les vaincus avec sa vigueur habituelle; mais la critique n'est pas fondée, car plusieurs motifs des plus graves durent empêcher Napoléon de lancer trop promptement ses troupes sur les traces des ennemis. D'abord, dès que ceux-ci eurent traversé la grande route de Moravie, ils se trouvèrent dans une contrée fort accidentée, entrecoupée de collines boisées, de ravins et de défilés qui, dominés par le mont et la forêt de Bisamberg, offraient aux Autrichiens d'excellentes positions défensives, positions d'autant plus difficiles à enlever que le prince Charles les occupait avec des forces très considérables, formées de tous ses bataillons de grenadiers et de plusieurs divisions qui n'avaient pas été engagées; une nombreuse artillerie protégeait cette puissante arrière-garde. On devait donc s'attendre à une très vive résistance qui, en se prolongeant, amènerait un combat de nuit, dont les chances, toujours incertaines, pouvaient compromettre la victoire déjà obtenue par l'Empereur.
En second lieu, pour que l'armée française fût réunie le 4 dans l'île de Lobau, il avait fallu, dès le 1er juillet, mettre en mouvement les corps alors cantonnés sur le haut Danube ou vers la Hongrie, et qui, pour se trouver au rendez-vous général, avaient dû faire des marches forcées, auxquelles venait de succéder sans repos, et par une très grande chaleur, une bataille d'une nuit et de deux jours. Nos troupes étaient donc exténuées, tandis que les Autrichiens, campés depuis plus d'un mois auprès de l'île de Lobau, n'avaient eu à supporter que les fatigues de la bataille: tous les avantages eussent été par conséquent du côté du prince Charles, si nous l'eussions attaqué dans la forte position qu'il venait de prendre sur les hauteurs d'un accès difficile.
Mais une troisième considération, bien plus puissante, modéra l'ardeur de Napoléon et le détermina à laisser reposer ses troupes et à les réunir sur le terrain qui avait servi de champ de bataille. Il venait d'être averti par les généraux de sa cavalerie légère, placée par lui en observation à Léopoldsdorf, au delà de son extrême droite, de l'apparition d'un corps de 35 à 40,000 ennemis qui, arrivant de Hongrie, sous le commandement du prince Jean, débouchait vers Unter-Siebenbrünn, c'est-à-dire sur nos derrières actuels, depuis le changement de front opéré par les deux armées. Les fortes réserves ménagées par l'Empereur auraient sans doute suffi pour repousser et battre le prince Jean; cependant, il faut reconnaître que la prudence devait porter Napoléon à ne pas engager ses troupes contre les positions formidables que le prince Charles paraissait résolu à défendre avec acharnement, lorsque lui-même pouvait être attaqué sur ses derrières par le prince Jean, à la tête d'un corps nombreux, qui n'avait pas encore tiré un coup de fusil.
L'Empereur ordonna donc de cesser la poursuite de l'ennemi, et fit établir les bivouacs de son armée de manière qu'une partie faisait face du côté où se trouvait le corps du prince Jean, qu'il s'apprêtait à bien recevoir, s'il osait s'aventurer dans la plaine. Mais celui-ci, craignant d'entrer en contact avec nos troupes victorieuses, se hâta de battre en retraite et de regagner la Hongrie. Il est probable que si Napoléon eût poursuivi les vaincus avec son activité ordinaire, les trophées de la bataille de Wagram eussent été plus nombreux; mais cependant on ne peut que louer sa circonspection, en considérant les motifs qui le décidèrent à s'arrêter, et s'il eût toujours agi avec tant de prudence, il aurait évité de bien grandes calamités à la France et à lui-même.
D'après la détermination de l'Empereur, son armée victorieuse put enfin avoir quelques heures de repos; elle prit position: la gauche à Florisdorf, le centre en avant de Gérarsdorf, et la droite au delà du Russbach. Les tentes de l'Empereur furent dressées entre Aderklaa et Raschsdorf. Le quartier général de Masséna fut placé à Léopoldau. Napoléon fit rétablir l'ancien pont de Spitz: l'armée fut alors en communication directe avec Vienne, circonstance favorable au transport des blessés dans les hôpitaux et à l'arrivage des vivres et munitions de guerre.
Les Autrichiens ont adressé de très vifs reproches à l'archiduc Jean sur les retards de sa marche et la nonchalance avec laquelle il exécuta les ordres du prince Charles: ces reproches sont mérités. En effet, dès le 4 juillet au soir, l'archiduc Charles écrivit à son frère de quitter Presbourg sur-le-champ pour se rendre à Unter-Siebenbrünn et s'y lier à la gauche des troupes autrichiennes; mais bien que le prince Jean eût reçu cet ordre le 5 juillet à quatre heures du matin, il ne se mit en marche qu'à onze heures du soir, et sa marche fut si lente que, bien qu'il n'eût que huit lieues à faire, il n'atteignit Unter-Siebenbrünn que vingt heures après son départ de Presbourg, c'est-à-dire le 6 juillet, à sept heures du soir, au moment où la bataille était perdue pour les Autrichiens, qui se trouvaient déjà en pleine retraite. L'archiduc Charles ne pardonna jamais à son frère la non-exécution de ses ordres: le prince Jean perdit son commandement et fut relégué en Styrie[2].
Faute de poursuite, les pertes des Autrichiens furent bien moins considérables qu'elles n'auraient pu l'être. Ils avouèrent cependant vingt-quatre mille tués ou blessés: trois de leurs généraux étaient morts. L'un d'entre eux, Wukassowitz, officier de très grand mérite, s'était distingué en combattant en Italie le général Bonaparte; les deux autres, Nordmann et d'Apre, étaient des Français portant les armes contre leur patrie. Selon les bulletins, nous fîmes vingt mille prisonniers et enlevâmes trente canons; mais je crois ce calcul fort exagéré; nous ne prîmes que quelques drapeaux. Notre perte en tués ou blessés fut à peu près égale à celle des ennemis. Les généraux Lacour, Gauthier et Lasalle, ainsi que sept colonels, furent tués. Les ennemis avaient eu dix généraux blessés, parmi lesquels était le prince Charles. Le nombre des nôtres, en y comprenant le maréchal Bessières, s'éleva à vingt et un. Parmi les douze colonels blessés, s'en trouvaient trois que l'Empereur affectionnait le plus: Daumesnil, Corbineau et Sainte-Croix. Les deux premiers, qui appartenaient aux chasseurs à cheval de la garde, perdirent chacun une jambe: l'Empereur les combla de bienfaits. Quant à Sainte-Croix, dont un boulet avait frôlé le tibia, sa blessure n'était pas dangereuse; ses amis s'en réjouirent, et cependant, s'il eût été amputé, il vivrait peut-être encore, ainsi que son glorieux frère Robert, dont une jambe est restée sur le champ de bataille de la Moskova!