Ce mouvement s'exécuta d'abord avec le plus grand ordre; mais la nuit étant survenue, nos fantassins, qui venaient de résister à une attaque de front faite par les chevau-légers autrichiens, ayant aperçu sur leurs derrières une brigade de cavalerie française amenée à leur secours par le général Salme, se crurent coupés; il en résulta un peu de désordre qui s'aggrava par suite d'une méprise: quelques bataillons saxons tirèrent sur la division Lamarque. Cependant, le trouble occasionné par ces accidents fut promptement réparé. L'attaque faite par le maréchal Oudinot sur Baumersdorf fut aussi repoussée; elle avait été faite sans ensemble. Le maréchal Davout seul avait eu des succès, car, après avoir forcé le passage du Russbach et tourné Markgrafen-Neusiedel, il allait s'emparer de ce bourg, malgré une défense des plus opiniâtres, lorsque la nuit l'obligea à suspendre son attaque, et peu d'instants après l'Empereur lui ordonna de revenir sur ses pas, afin de ne pas l'exposer, en le laissant isolé au delà de ce cours d'eau.

CHAPITRE XXIII

Deuxième journée.—Alternatives du combat et défaite du prince
Charles.—Considérations diverses sur la bataille de Wagram.

Tels furent les principaux événements de la journée du 5 juillet, qui ne firent que préparer la bataille décisive du lendemain. La nuit se passa fort tranquillement; l'armée française, ayant toujours à sa droite trois divisions de cavalerie en observation à Léopoldsdorf, avait sa droite véritable vers Grosshofen; notre centre était à Aderklaa, et la gauche en retour à Breitenlée, ce qui donnait à notre ligne la forme d'un angle, dont Wagram était le sommet. Les tentes de l'Empereur et de sa garde étaient un peu en avant de Raschdorf.

Si on jette un coup d'œil sur le plan de la bataille de Wagram, on voit que la droite ennemie, partant des environs de Kampfendorf, longeant ensuite la rive gauche du Russbach jusqu'à Helmhof, d'où elle se dirigeait par Sauring vers Stamersdorf, on voit, dis-je, que la ligne ennemie formait ainsi un angle rentrant, dont le sommet se trouvait également à Deutsch-Wagram. C'était donc le point essentiel, dont chacun des deux adversaires désirait s'emparer; pour y parvenir, ils voulurent l'un et l'autre tourner leur ennemi par son flanc gauche. Mais le prince Charles, ayant beaucoup trop étendu son armée, était obligé de transmettre par écrit des ordres qui étaient mal compris ou mal exécutés, tandis que l'Empereur, ayant des réserves sous sa main, donnait des instructions positives dont il pouvait voir et surveiller l'exécution.

Le 6 juillet, à la pointe du jour, l'action recommença plus vivement que la veille; mais, au grand étonnement de Napoléon, le prince Charles, qui, dans la journée du 5, s'était borné à se défendre, venait de prendre l'offensive et de nous enlever Aderklaa!… Bientôt la canonnade se prolongea sur toute la ligne: de mémoire d'homme on n'avait vu une aussi nombreuse artillerie sur un champ de bataille, car le total des bouches à feu mises en action par les deux armées s'élevait à plus de douze cents!

L'aile gauche des Autrichiens, conduite par le prince Charles en personne, passant le ruisseau du Russbach, déboucha sur trois colonnes vers Léopoldsdorf, Glinzendorf et Grosshofen; mais le maréchal Davout et la cavalerie de Grouchy opposèrent une vive résistance à l'ennemi, et l'avaient même arrêté, lorsque Napoléon parut à la tête d'une immense réserve. En voyant le combat s'engager à l'extrême droite de sa ligne, vers Léopoldsdorf, l'Empereur avait cru un moment que l'archiduc Jean, arrivant de Hongrie, venait de joindre la grande armée ennemie. Non seulement le prince Jean n'avait pas paru à notre droite, mais on a su depuis qu'il se trouvait en ce moment à Presbourg, à huit lieues du champ de bataille; aussi l'aile gauche autrichienne, privée du secours qu'elle avait espéré, se repentit bientôt d'être venue nous attaquer. En effet, accablée par des forces supérieures, et surtout par l'artillerie, elle éprouva des pertes considérables, et fut rejetée au delà du Russbach par le maréchal Davout, qui franchit ce ruisseau avec une partie de ses troupes, et marcha par les deux rives à l'attaque de Markgrafen-Neusiedel.

L'Empereur, ainsi rassuré sur sa droite, revient au centre avec sa garde, et tandis que Bernadotte attaque Wagram, et qu'Oudinot marche sur Baumersdorf, il ordonne à Masséna de reprendre Aderklaa. Ce village disputé, pris et repris, reste enfin aux grenadiers autrichiens, conduits à une nouvelle attaque par le prince Charles, qui lance en même temps une forte colonne de cavalerie contre les Saxons du corps de Bernadotte et les met dans une déroute si complète qu'ils se jetèrent sur les troupes de Masséna, dont ils troublèrent momentanément le bon ordre. Ce maréchal était toujours dans sa calèche. Les ennemis, en apercevant au milieu de la bataille cette voiture attelée de quatre chevaux blancs, comprirent qu'elle ne pouvait être occupée que par un personnage fort important; ils dirigèrent donc sur elle une grêle de boulets. Le maréchal et ceux qui l'entouraient coururent les plus grands dangers; nous étions entourés de morts et de mourants; le capitaine Barain, aide de camp de Masséna, eut un bras emporté, et le colonel Sainte-Croix fut blessé par un boulet.

L'Empereur, arrivant au galop sur ce point, reconnut que l'archiduc, cherchant à le tourner et même à l'envelopper, faisait avancer l'aile droite qui occupait déjà Süssenbrünn, Léopoldsdorf, Stadlau, et marchait sur Aspern, menaçant ainsi l'île de Lobau!… Napoléon monte pour un instant dans la calèche, auprès de Masséna, afin de mieux être aperçu des troupes. À son aspect, l'ordre se rétablit; il prescrit à Masséna de faire un changement de front en arrière, pour porter sa gauche à Aspern et faire face à Hirschstatten; puis il fait garnir par trois divisions de Macdonald le terrain que quitte Masséna. Ces divers mouvements s'opèrent très régulièrement, quoique faits sous le canon de l'ennemi. Napoléon, profitant alors de l'immense avantage que lui donne la réunion de ses principales forces sur le centre, fait avancer, pour soutenir Macdonald, non seulement de fortes réserves d'infanterie, d'artillerie et de cuirassiers, mais encore la garde impériale, qui, massée sur trois lignes, vient se ranger derrière ces troupes.

La position des deux armées offrait en ce moment un spectacle fort bizarre, car leurs lignes opposées avaient pris la configuration de deux lettres Z mises à côté l'une de l'autre. En effet, l'aile gauche des Autrichiens, placée à Markgrafen-Neusiedel, reculait devant notre droite, tandis que les deux centres se maintenaient respectivement, et que notre aile gauche battait en retraite le long du Danube, devant la droite des ennemis. Les deux parties paraissaient donc avoir des chances à peu près égales. Cependant, ces chances étaient toutes en faveur de Napoléon, d'abord parce qu'il était plus que probable que le village de Markgrafen-Neusiedel, n'offrant d'autre moyen de résistance qu'une vieille tour fortifiée, ne pourrait tenir longtemps contre les efforts du maréchal Davout, qui l'attaquait avec sa vigueur accoutumée. Or, il était facile de prévoir qu'une fois Markgrafen-Neusiedel pris, la gauche des Autrichiens se trouvant débordée, et n'ayant plus aucun appui, reculerait indéfiniment et se séparerait du centre, tandis que notre aile gauche, quoique battue en ce moment, se rapprocherait par sa marche rétrograde de l'île de Lobau, dont la formidable artillerie devait arrêter la droite des Autrichiens et l'empêcher de pousser plus loin ses succès. En second lieu, Napoléon occupait une position concentrique, ce qui lui avait permis de garder une grande partie de ses troupes en réserve, tout en faisant face de divers côtés, tandis que le prince Charles, ayant été obligé de beaucoup étendre son armée, pour exécuter son grand mouvement excentrique, au moyen duquel il espérait nous envelopper, ne se trouvait en force sur aucun point. L'Empereur, ayant remarqué cette faute, était d'un calme parfait, bien qu'il lût sur les visages de son entourage l'inquiétude, causée par la marche victorieuse de l'aile droite ennemie. En effet, celle-ci, poussant toujours le corps de Masséna devant elle, se trouvait déjà entre Essling et Aspern, sur l'ancien champ de bataille du 22 mai, d'où, après avoir écrasé la division Boudet par une terrible charge de cavalerie, elle menaçait nos derrières.