Le 11 juillet, jour néfaste pour moi, le corps de Masséna parut devant Znaïm vers dix heures du matin, et nous aperçûmes, à une demi-lieue sur notre droite, les divisions du maréchal Marmont réunies sur le plateau de Teswitz. Ces troupes venaient de Laa par la route de Brünn. À midi, l'Empereur et sa garde arrivèrent à Zukerhandel, et l'armée d'Italie n'en était plus qu'à quelques lieues.

La ville de Znaïm, entourée d'un mur fort solide, est située sur un coteau couvert de vignobles, au bas duquel coulent la rivière de Taya et le fort ruisseau de Lischen, qui se jette dans la Taya au-dessous de Teswitz. Ces deux cours d'eau environnent donc une partie du coteau de Znaïm et en font une position retranchée par la nature, car, presque sur tous les points, les rives sont hérissées de rochers escarpés, d'un accès fort difficile. Le sol s'abaisse au village d'Oblass, que traverse la route de Vienne, par laquelle arrivait le corps de Masséna.

Le prince Charles, ne recevant pas de réponse à sa proposition d'armistice, et ne voyant même pas revenir son parlementaire, prit la résolution de profiter des bonnes positions qu'il occupait, pour risquer encore les chances d'une bataille. En conséquence, il forma son armée sur deux lignes, dont la première appuyait sa droite à la Taya, près de Kloster-Bruck, avait son centre en face de Teswitz et de Zukerhandel, et prolongeait sa gauche jusqu'à Kukrowitz. La seconde ligne occupait Znaïm, le Galgenberg et Brenditz; les réserves étaient en arrière. Une nuée de tirailleurs défendait les vignobles situés entre Znaïm, le Lischen et la Taya.

Dès son arrivée devant Oblass, Masséna fit occuper ce village, ainsi que le double pont qui passe sur la rivière et l'île dite des Faisans. La division Legrand, qui venait de s'en emparer, se porta sur Alt-Schallersdorf et Kloster-Bruck, vaste et ancien couvent transformé en fabrique de tabac. Nos troupes éprouvèrent sur ce point une résistance d'autant plus vive que notre artillerie ne secondait pas leurs efforts; ne pouvant, en effet, passer dans les vignes, elle était obligée de tirer du bord de la rivière, c'est-à-dire de bas en haut, ce qui rend le feu incertain et presque nul. Le maréchal, retenu à Oblass dans sa calèche, regrettait vivement de ne pouvoir monter à cheval, pour aller voir par lui-même ce qu'il y avait à faire pour remédier à cet inconvénient, lorsque je me permis de lui dire que, ayant exploré les environs avant l'attaque, je croyais qu'une batterie partant d'Oblass, longeant la rive droite de la rivière et allant se poster au-dessus du village d'Edelspitz, pourrait rendre les plus grands services. Masséna trouva l'avis utile; il m'en remercia et me chargea de conduire six canons au lieu indiqué, d'où, dominant et prenant à revers les troupes qui défendaient Kloster-Bruck et Alt-Schallersdorf, ils firent un tel ravage parmi les ennemis, que ceux-ci abandonnèrent promptement ces deux postes, dont nos troupes s'emparèrent. Le maréchal se félicitait du bon effet produit par cette batterie, lorsque j'accourus lui proposer d'en conduire une autre à Küeberg, point culminant de la rive gauche, mais cependant accessible en renforçant les attelages. Le maréchal y consentit, et, après quelques efforts, je réussis à faire monter huit pièces à Küeberg, d'où leurs boulets, fouettant en plein sur les lignes autrichiennes massées en avant de Znaïm, les eurent bientôt forcées à se réfugier derrière les murs de cette ville; aussi je ne doute pas que si la bataille eût continué, la batterie que nous avions placée sur le Küeberg n'eût été fort utile à l'armée française: c'est en occupant ce point avec de l'artillerie qu'on peut réduire promptement la forte position de Znaïm.

Pendant la vive canonnade dont je viens de parler, un orage épouvantable fondit sur la contrée. En un instant, tout est inondé. La Taya déborde, les armes ne peuvent plus faire feu, et l'on n'entend plus un seul coup de fusil. Les troupes du général Legrand se réfugient dans Kloster-Bruck, à Schallersdorf, et principalement dans les nombreuses caves creusées au milieu des vignes dont le coteau est couvert. Mais pendant que nos soldats vident les tonnes, sans se préoccuper des ennemis qu'ils supposent abrités dans les maisons de Znaïm, le prince Charles, prévenu sans doute de cette négligence, et voulant couper toute retraite à la division Legrand, fait sortir de la ville une colonne de mille grenadiers qui, s'élançant au pas de course sur la grande route abandonnée par nos gens, traversent Alt-Schallersdorf et arrivent au premier pont d'Oblass! Je descendais en ce moment du Küeberg et d'Edelspitz; j'y étais monté en passant par New-Schallersdorf, à côté d'Oblass, où j'avais pris les canons que je devais conduire; mais, en revenant seul, il me parut inutile de faire ce détour, puisque je savais que tout le terrain compris entre la Taya et Znaïm était occupé par une de nos divisions d'infanterie. Aussi, dès que je fus au petit pont qui sépare Edelspitz de l'île des Faisans, j'y passai la Taya pour gagner les grands ponts placés sur la grande route en face d'Oblass, où j'avais laissé le maréchal. Je venais de monter sur la chaussée qui unit ces deux ponts, lorsque, malgré l'orage, j'entends derrière moi le bruit de nombreux pas cadencés; je tourne la tête, et qu'aperçois-je?… Une colonne de grenadiers autrichiens qui n'était plus qu'à vingt-cinq pas de moi!… Mon premier mouvement fut de courir ventre à terre, afin de prévenir le maréchal et les nombreuses troupes qu'il avait auprès de lui; mais, à mon très grand étonnement, je trouvai le pont le plus voisin d'Oblass occupé par une brigade de cuirassiers français. Le général Guiton, qui la commandait, sachant la division Legrand de l'autre côté du fleuve, et ayant reçu un ordre inexact, s'avançait tranquillement au pas!

À peine avais-je eu le temps de dire: «Voilà les ennemis!…» que le général les aperçoit, met l'épée à la main, et criant: «Au galop!» s'élance sur les grenadiers autrichiens. Ceux-ci, venus pour nous attaquer à l'improviste, furent tellement étonnés de l'être eux-mêmes à l'instant où ils s'y attendaient si peu, que les premiers rangs eurent à peine le temps de croiser la baïonnette, et qu'en un clin d'œil les trois bataillons de grenadiers furent littéralement roulés par terre, sous les pieds des chevaux de nos cuirassiers!… Pas un des hommes ne resta debout!… Un seul fut tué; tous les autres furent pris, ainsi que les trois canons qu'ils avaient amenés pour contribuer à la défense de l'île des Faisans et des ponts.

Ce retour offensif aurait eu des résultats très fâcheux pour nous, si le prince Charles l'eût exécuté avec une troupe beaucoup plus nombreuse, en faisant en même temps attaquer la division Legrand dispersée dans les vignes, et qui, n'ayant plus de retraite par les ponts, eût éprouvé un très grand échec, car la Taya n'était pas guéable. Mais le général autrichien fit un faux calcul, en se flattant qu'un millier d'hommes envoyés pour s'emparer de l'île des Faisans pourraient s'y maintenir contre les attaques de trois de nos divisions, et contre les efforts que la division Legrand, attaquée elle-même, n'eût pas manqué de faire pour s'ouvrir un passage. Ainsi pris entre deux feux, les mille grenadiers autrichiens, enfermés dans l'île des Faisans, eussent été réduits à mettre bas les armes. Il est vrai que dans ce combat nous aurions perdu beaucoup d'hommes, dont la vie fut épargnée par l'attaque inattendue du général Guiton. Les cuirassiers, enhardis par le succès et ne connaissant pas le terrain, poussèrent leurs charges jusqu'aux portes de Znaïm, pendant que les fantassins du général Legrand, attirés par le tumulte, accouraient pour les seconder. La ville fut sur le point d'être enlevée… Mais des forces supérieures, secondées par une nombreuse artillerie, contraignirent les Français à redescendre jusqu'à Alt-Schallersdorf et Kloster-Bruck, où Masséna les fit soutenir par la division d'infanterie du général Carra Saint-Cyr.

L'Empereur, placé sur les hauteurs de Zukerhandel, ordonna à ce moment au maréchal Marmont de déboucher de Teswitz pour se lier à la droite de Masséna. La bataille s'engageait insensiblement. Pour s'en rapprocher, Napoléon vint à Teswitz. Masséna m'ayant envoyé vers Sa Majesté pour lui rendre compte de sa position, je revins avec l'ordre d'enlever à tout prix la ville que notre batterie de Küeberg foudroyait et que le maréchal Marmont allait assaillir aussi par le vallon de Lechen. De toutes parts on battait la charge, et le bruit des tambours, assourdi par l'effet de la pluie, se mêlait à celui du tonnerre… Nos troupes très animées s'avançaient bravement contre les nombreux bataillons qui, postés en avant de Znaïm, les attendaient résolument: quelques rares coups de fusil partaient seulement des maisons. Tout faisait présager un sanglant combat à la baïonnette, lorsqu'un officier de l'Empereur, arrivant à toute bride, apporta à Masséna l'ordre d'arrêter le combat, parce qu'un armistice venait d'être conclu entre Napoléon et le prince de Liechtenstein. Aussitôt le maréchal, qui s'était beaucoup rapproché des troupes, prescrit à tous les officiers de courir annoncer cette nouvelle sur les divers points de la ligne, et me désigne nominativement pour aller vers celle de nos brigades qui se trouve le plus près de la ville et a le moins d'espace à parcourir pour en venir aux mains avec l'ennemi.

Arrivé derrière ces régiments, en vain je veux parler; ma voix est dominée par les cris de: «Vive l'Empereur!» toujours précurseurs du combat, et déjà les troupes croisaient la baïonnette!… Le moindre retard allait donner lieu à l'une de ces terribles mêlées d'infanterie qu'il est impossible d'arrêter dès qu'elles sont engagées. Je n'hésite donc pas, et, passant par un intervalle, je m'élance entre les deux lignes prêtes à se joindre, et, tout en criant: «La paix! la paix!…» je fais avec ma main gauche signe d'arrêter, lorsque, tout à coup, une balle partie du faubourg me frappe au poignet!… Quelques-uns de nos officiers, comprenant enfin que je portais l'ordre de suspendre les hostilités, arrêtent la marche de leurs compagnies; d'autres hésitaient, parce qu'ils voyaient venir à eux les bataillons autrichiens qui n'étaient plus qu'à cent pas!… À ce moment, un aide de camp du prince Charles arrive également entre les deux lignes, cherchant à prévenir l'attaque, et reçoit aussi du faubourg une balle qui lui traverse l'épaule. Je cours vers cet officier, et, pour bien faire comprendre aux deux partis l'objet de notre mission, nous nous embrassons en témoignage de paix.

À cette vue, les officiers des deux nations, n'hésitant plus, commandent Halte! se groupent autour de nous, et apprennent qu'un armistice vient d'être conclu. On se mêle, on se félicite mutuellement; puis les Autrichiens retournent à Znaïm et nos troupes vers les positions qu'elles occupaient avant qu'on battît la charge.