La commotion du coup que j'avais reçu avait été si forte, que je croyais avoir le poignet cassé. Heureusement, il n'en était rien; mais la balle avait fortement lésé le nerf qui rattache le pouce au poignet.

Aucune de mes nombreuses blessures ne m'a fait autant souffrir: je fus obligé de porter le bras en écharpe pendant plus de six mois. Cependant, ma blessure, quoique grave, l'était bien moins que celle de l'aide de camp autrichien. C'était un tout jeune homme, plein de courage, et qui, malgré ce qu'il avait éprouvé, voulut absolument venir avec moi auprès de Masséna, tant pour voir ce vieux guerrier si célèbre, que pour accomplir un message dont le prince Charles l'avait chargé pour lui. Pendant le trajet que nous fîmes ensemble pour gagner Kloster-Bruck, où Masséna s'était établi, l'officier autrichien, qui perdait beaucoup de sang, ayant été sur le point de s'évanouir, je lui proposai de le reconduire à Znaïm; mais il persista à me suivre pour être pansé par les chirurgiens français, qu'il disait être bien plus habiles que ceux de son armée. Ce jeune homme s'appelait le comte d'Aspre et était neveu du général de ce nom, tué à Wagram. Le maréchal Masséna le reçut très bien et lui fit prodiguer toutes sortes de soins. Quant à moi, le maréchal, me voyant blessé de nouveau, crut devoir joindre ses suffrages à ceux de tous les officiers et même des soldats de la brigade, qui faisaient l'éloge du dévouement avec lequel je m'étais élancé entre les deux armées pour éviter l'effusion du sang.

Napoléon, étant venu vers le soir visiter les bivouacs, m'adressa de vifs témoignages de satisfaction, en ajoutant: «Vous êtes blessé bien souvent, mais je récompenserai votre zèle.» L'Empereur avait formé le projet de créer l'ordre militaire des Trois Toisons, dont les chevaliers devaient avoir au moins six blessures, et j'appris plus tard que Sa Majesté m'avait inscrit au nombre des officiers qu'il jugeait dignes de recevoir cette décoration, dont je reparlerai plus loin. L'Empereur voulut voir M. d'Aspre, qui avait montré le même dévouement que moi, et le chargea de compliments pour le prince Charles.

Comme, tout en se félicitant que les cuirassiers fussent arrivés sur les ponts à l'instant même où les grenadiers autrichiens allaient s'en emparer, Napoléon s'étonnait qu'on eût envoyé de la grosse cavalerie au delà du fleuve, sur un coteau où il n'y avait d'autre passage qu'une grande route encaissée entre des vignobles, personne ne voulut avoir donné cet ordre, qui ne provenait ni du maréchal, ni du chef d'état-major, et le général de cuirassiers ne pouvant désigner l'officier qui le lui avait transmis, l'auteur de cette heureuse faute resta inconnu.

Pendant le peu de minutes que les grenadiers occupèrent l'île des Faisans, ils y prirent trois de nos généraux: Fririon, chef d'état-major de Masséna, Lasouski et Stabenrath, auxquels ils enlevèrent en un tour de main leurs bourses et leurs éperons d'argent. Ces généraux, délivrés à l'instant même par nos cuirassiers, rirent beaucoup de leur courte captivité.

Je vous ai dit qu'avant d'avoir reçu ma blessure, et immédiatement après la belle charge des cuirassiers, le maréchal m'avait ordonné d'aller rendre compte de ce beau fait d'armes à l'Empereur, toujours placé à Zukerhandel. Comme l'orage avait rendu la Taya infranchissable à gué, je dus la passer, en face d'Oblass, sur les ponts de l'île des Faisans, pour gagner Zukerhandel par Teswitz, d'où les troupes du maréchal Marmont débouchaient en ce moment. L'artillerie ennemie faisait un feu terrible sur elles, de sorte que le terrain qui avoisine la rivière était labouré par les boulets, et cependant il n'y avait pas moyen de prendre un autre chemin, à moins de faire un détour considérable: je pris donc cette direction. J'étais parti d'Oblass avec M. le chef d'escadron de Talleyrand-Périgord, qui, après avoir porté un ordre au maréchal Masséna, retournait à l'état-major impérial dont il faisait partie. Cet officier avait déjà parcouru ce trajet, et il s'offrit pour me guider. Il marchait devant moi sur le petit sentier qui longe la rive droite de la Taya, lorsque, la canonnade ennemie redoublant d'intensité, nous accélérons la rapidité de notre course. Tout à coup, un maudit soldat du train, dont le cheval était chargé de poulets et de canards, produit de sa maraude, sort d'entre les saules qui bordent la rivière, et, se plaçant sur le sentier à quelques pas de M. de Talleyrand, se lance à toute bride; mais un boulet ayant tué son cheval, celui de M. de Talleyrand, qui le suivait de près, heurte le cadavre de cet animal et s'abat complètement!… En voyant tomber mon compagnon, je mets pied à terre pour l'aider à se relever. La chose était difficile, car l'un de ses pieds était engagé dans l'étrier sous le ventre du cheval. Le soldat du train, au lieu de nous prêter assistance, courut se blottir parmi les arbres, et je restai seul pour accomplir une tâche d'autant plus pénible qu'une grêle de boulets tombait autour de nous, et que les tirailleurs ennemis, poussant les nôtres, pouvaient venir nous surprendre!… N'importe!… Je n'abandonnerai pas un camarade dans cette fâcheuse position!… Je me mis donc à l'œuvre, et, après des efforts inouïs, j'eus le bonheur de relever le cheval et de replacer M. de Talleyrand en selle; puis nous reprîmes notre course.

J'eus d'autant plus de mérite en cette circonstance, que je voyais mon compagnon pour la première fois; aussi m'exprima-t-il sa reconnaissance dans les termes les plus chaleureux, et lorsque, arrivés à Zukerhandel, j'eus rempli ma mission auprès de l'Empereur, je fus entouré et félicité par tous les officiers du grand état-major. M. de Talleyrand leur avait appris ce que je venais de faire, et répétait sans cesse: «Voilà ce qu'on appelle un excellent camarade!» Quelques années plus tard, lorsque je revins de l'exil auquel m'avait condamné la Restauration, M. de Talleyrand, alors général de la garde royale, me reçut assez froidement. Toutefois, lorsque vingt ans après je le retrouvai à Milan, où j'accompagnai Mgr le duc d'Orléans, je ne lui en tins pas rancune, et nous nous serrâmes la main. C'est dans ce même voyage que je rencontrai à Crémone M. d'Aspre, devenu général-major au service de l'Autriche, après avoir servi l'Espagne jusqu'en 1836. Depuis, il a commandé en second l'armée d'Italie, sous le célèbre maréchal Radetzki. Mais revenons à Znaïm.

Les Autrichiens évacuèrent cette ville, et on y établit le quartier général de Masséna, dont le corps d'armée forma un camp dans les environs. L'armistice avait livré provisoirement à Napoléon le tiers de la monarchie autrichienne, habité par 8,000,000 d'âmes: c'était un immense gage de paix.

M. d'Aspre, étant trop souffrant pour suivre son armée, resta à Znaïm. Je le vis souvent; c'était un homme de beaucoup d'esprit, quoique un peu exalté.

Ma blessure me faisait beaucoup souffrir; je ne pouvais faire aucun service à cheval. Masséna me chargea donc de dépêches pour l'Empereur, en m'ordonnant d'aller en poste à Vienne, où il ne tarda pas à venir s'établir avec son état-major. Nos gens et nos chevaux restèrent à Znaïm, à tout événement. La conclusion de la paix traînait en longueur: Napoléon voulait écraser l'Autriche, qui résistait d'autant plus qu'elle espérait le secours des Anglais descendus en Hollande le 30 juillet et déjà maîtres de Flessingue.