En apprenant cet événement, le grand chancelier Cambacérès, qui gouvernait la France en l'absence de l'Empereur, fit marcher les troupes disponibles vers les bords de l'Escaut et en confia le commandement au maréchal Bernadotte. Ce choix déplut beaucoup à Napoléon. Du reste, les Anglais se retirèrent presque aussitôt. Les conférences reprirent avec la même lenteur; nous occupions toujours le pays, et le quartier général de Masséna resta à Vienne depuis le 15 juillet jusqu'au 10 novembre. Privé, par ma blessure, des agréments que cette ville offrait aux officiers, j'eus du moins la satisfaction de trouver chez la comtesse de Stibar, chez laquelle j'étais logé, tous les soins que réclamait ma position: je lui en ai conservé une bien vive reconnaissance.

J'avais retrouvé à Vienne mon bon ami le général de Sainte-Croix, que sa blessure retint plusieurs mois au lit. Il logeait dans le palais Lobkowitz qu'occupait Masséna. Je passais chaque jour plusieurs heures avec lui, et l'instruisis du mécontentement que le maréchal paraissait avoir conçu contre moi depuis l'incident de Wagram. Comme il avait une très grande influence sur Masséna, il lui fit bientôt sentir combien son attitude à mon égard avait été pénible et blessante. Ses bons offices, ainsi que ma conduite à Znaïm, me remirent enfin assez bien dans l'esprit du maréchal, lorsque, par un excès de franchise, je détruisis le résultat obtenu, et ravivai le mauvais vouloir du maréchal à mon égard. Voici à quel sujet.

Vous savez que blessé aux jambes, à la suite d'une chute de cheval qu'il avait faite dans l'île de Lobau, Masséna fut obligé de monter en calèche pour diriger ses troupes pendant la bataille de Wagram, ainsi qu'aux combats qui la suivirent. On allait donc atteler des chevaux d'artillerie à cette voiture, lorsque, s'étant aperçu qu'ils étaient trop longs pour le timon, et n'avaient pas assez de liant dans leurs mouvements, on leur substitua quatre chevaux des écuries du maréchal, pris parmi les plus dociles, et parfaitement habitués au bruit du canon. Les deux soldats du train désignés pour conduire Masséna allaient se mettre en selle, le 4 juillet au soir, quand le cocher et le postillon du maréchal déclarèrent que, puisque leur maître se servait de ses propres chevaux, c'était à eux à les diriger. Malgré toutes les observations qu'on put leur faire sur les dangers auxquels ils s'exposaient, ces deux hommes persistèrent à vouloir conduire leur maître. Cela dit, et comme s'il se fût agi d'une simple promenade au bois de Boulogne, le cocher monta sur le siège, et le postillon sauta à cheval!… Ces deux intrépides serviteurs furent pendant huit jours exposés à de très grands dangers, surtout à Wagram, où plusieurs centaines d'hommes furent tués auprès de leur calèche. À Guntersdorf, le boulet qui traversa cette voiture perça la redingote du cocher, et un autre boulet tua le cheval que montait le postillon!… Rien n'intimida ces deux fidèles domestiques, dont tout le corps d'armée admirait le dévouement. L'Empereur même les félicita, et dans une de ses fréquentes apparitions auprès de Masséna, il lui dit: «Il y a sur le champ de bataille 300,000 combattants: eh bien! savez-vous quels sont les deux plus braves? C'est votre cocher et votre postillon, car nous sommes tous ici pour faire notre devoir, tandis que ces deux hommes, n'étant tenus à aucune obligation militaire, pouvaient s'exempter de venir s'exposer à la mort; ils ont donc mérité plus qu'aucun autre!» Puis s'adressant aux conducteurs de la voiture, il s'écria: «Oui, vous êtes deux braves!…»

Napoléon aurait certainement récompensé ces gens-là, mais il ne pouvait leur donner que de l'argent, et il craignit probablement de blesser la susceptibilité de Masséna, pour le service duquel ils bravaient tant de périls!… C'était en effet au maréchal à le faire, d'autant plus qu'il jouissait d'une fortune colossale: 200,000 fr. en qualité de chef d'armée; 200,000 francs comme duc de Rivoli, et 500,000 francs comme prince d'Essling: au total, neuf cent mille francs par an.

Cependant, Masséna laissa d'abord s'écouler deux mois sans annoncer à ces hommes ses intentions à leur égard; puis, un jour que plusieurs de ses aides de camp, au nombre desquels j'étais, se trouvaient réunis auprès du lit de Sainte-Croix, Masséna, qui le visitait fréquemment, entra dans l'appartement, et tout en causant avec nous sur les événements de la campagne, il se félicita d'avoir suivi le conseil que je lui avais donné d'aller sur le champ de bataille en calèche, plutôt que de s'y faire porter par des grenadiers; il fut alors tout naturellement conduit à parler de son cocher et de son postillon, et loua leur sang-froid et le courage dont ils n'avaient cessé de faire preuve au milieu des plus grands périls. Enfin, le maréchal termina en disant que, voulant accorder à ces braves gens une bonne récompense, il allait donner à chacun d'eux 400 francs. Puis, s'adressant à moi, il eut le courage de me demander si ces deux hommes ne seraient pas satisfaits!…

J'aurais dû me taire, ou me borner à proposer une somme un peu plus forte; mais j'eus le tort d'être trop franc, et surtout de l'être avec malice; car, bien que j'eusse parfaitement compris que Masséna n'entendait donner à chacun de ces gens que 400 francs une fois payés, je répondis qu'avec 400 francs de rente viagère, qu'ils ajouteraient à leurs petites économies, le cocher et le postillon seraient sur leurs vieux jours à l'abri de la misère. Une tigresse dont un chasseur imprudent attaque les petits n'a pas des yeux plus terribles que le devinrent ceux de Masséna en m'entendant parler ainsi; il bondit de son fauteuil en s'écriant: «Malheureux!… vous voulez donc me ruiner!… Comment! 400 francs de rente viagère!… Mais non, non, non!… C'est 400 fr. une fois donnés!»

La plupart de mes camarades gardèrent un prudent silence; mais le général Sainte-Croix et le commandant Ligniville déclarèrent hautement que la récompense fixée par le maréchal ne serait pas digne de lui, et qu'il fallait la changer en une rente viagère. Alors Masséna ne se contint plus: il courait furieux dans la chambre, en renversant tout ce qui se trouvait sous sa main, même les gros meubles, et s'écriait: «Vous voulez me ruiner!…» Puis, en sortant, il nous dit pour adieux: «Je préférerais vous voir fusiller tous, et recevoir moi-même une balle au travers du bras, plutôt que de signer la dotation d'une pension viagère de 400 francs pour qui que ce fût… Allez tous au diable!…»

Le lendemain, il revint parmi nous, très calme en apparence, car personne ne savait dissimuler comme lui; mais, à compter de ce jour, le général Sainte-Croix, son ami, perdit beaucoup de son affection; il prit Ligniville en guignon, et lui en donna des preuves l'année suivante en Portugal. Quant à moi, il m'en voulut encore plus qu'à mes camarades, parce que j'avais le premier parlé des 400 francs de rente. De bouche en bouche, la nouvelle de cet incident arriva aux oreilles de l'Empereur: aussi, un jour que Masséna dînait avec Napoléon, Sa Majesté ne cessa de le plaisanter sur son amour pour l'argent et lui dit qu'il pensait néanmoins qu'il avait fait une bonne pension aux deux braves serviteurs qui conduisaient sa calèche à Wagram… Le maréchal répondit alors qu'il leur donnerait à chacun 400 francs de rente viagère, ce qu'il fit sans qu'il fût besoin de lui percer le bras d'une balle. Sa colère contre nous s'en accrut encore, et il nous disait souvent, avec un rire sardonique: «Ah! mes gaillards, si je suivais vos bons avis, vous m'auriez bientôt ruiné!…»

L'Empereur, voyant que les plénipotentiaires autrichiens reculaient constamment la conclusion du traité de paix, se préparait à la guerre, en faisant venir de France de nombreux renforts, dont il arrivait tous les jours de nombreux détachements, que Napoléon inspectait lui-même à la parade quotidienne, passée dans la cour du palais de Schœnbrünn. Ces recrues attiraient beaucoup de curieux, qu'on laissait trop facilement approcher; aussi, un étudiant, nommé Frédéric Stabs, fils d'un libraire de Naumbourg et membre de la société secrète du Tugensbund (ligue de la vertu), profita de ce défaut de surveillance pour se glisser dans le groupe qui environnait l'Empereur. Déjà deux fois le général Rapp l'avait invité à ne pas s'approcher aussi près, lorsqu'en l'éloignant une troisième fois, il sentit que ce jeune homme avait des armes cachées sous ses habits. Stabs fut arrêté et avoua qu'il était venu dans l'intention de tuer l'Empereur, afin de délivrer l'Allemagne de son joug. Napoléon voulait lui laisser la vie et le faire traiter comme atteint de démence; mais les médecins ayant affirmé qu'il n'était pas fou, et cet homme persistant à dire que, s'il s'échappait, il chercherait de nouveau à accomplir l'attentat qu'il avait depuis longtemps conçu, on l'envoya au conseil de guerre; il fut condamné, et l'Empereur l'abandonna à son malheureux sort: Stabs fut fusillé.

Le traité de paix ayant été signé le 14 octobre, l'Empereur quitta l'Autriche le 22, laissant au major général et aux maréchaux le soin de présider au départ des troupes, qui ne fut entièrement effectué que quinze jours après. Masséna autorisa alors ses officiers à rentrer en France.