Je quittai Vienne le 10 novembre. J'avais acheté une calèche, dans laquelle je voyageai jusqu'à Strasbourg avec mon camarade Ligniville, dont la famille habitait les environs. J'avais laissé en arrière mon domestique, chargé de conduire l'un de mes chevaux à Paris. Je me trouvais donc seul à Strasbourg et craignais de me mettre seul en route, car mon bras était très enflé; l'ongle du pouce venait de tomber, et je souffrais au delà de toute expression. J'aperçus heureusement, dans l'hôtel où je logeais, le chirurgien-major du 10e de chasseurs, qui voulut bien me panser, et qui, devant se rendre à Paris, prit place dans ma voiture, en m'assurant ses soins pendant le trajet. Ce docteur quittait le service militaire, pour s'établir à Chantilly, où je l'ai revu, vingt années après, à la table de Mgr le duc d'Orléans, comme commandant de la garde nationale. J'arrivai néanmoins à Paris en assez mauvais état; mais les bons soins de ma mère, et le repos dont je jouissais enfin auprès d'elle, hâtèrent ma guérison.
Ainsi se termina pour moi l'année 1809. Or, si vous vous rappelez que je l'avais commencée à Astorga, en Espagne, pendant la campagne contre les Anglais, après laquelle je pris part au siège de Saragosse, où je reçus une balle au travers du corps; si vous considérez qu'il me fallut ensuite traverser une partie de l'Espagne, toute la France et l'Allemagne, assister à la bataille d'Eckmühl, monter à l'assaut de Ratisbonne, exécuter à Mölk le périlleux passage du Danube, combattre pendant deux jours à Essling, où je fus blessé à la cuisse, me trouver engagé pendant soixante heures à la bataille de Wagram, enfin être blessé au bras au combat de Znaïm, vous conviendrez que cette année avait été pour moi bien fertile en événements et m'avait vu courir bien des dangers!
CHAPITRE XXVII
1810.—Mésaventure dans un bal masqué.—Création de l'ordre des Trois Toisons.—Mariage de l'Empereur avec Marie-Louise d'Autriche.
Il est un écueil qu'évitent rarement les personnes qui écrivent leur propre histoire, c'est la minutie des détails: je cède d'autant plus à cet entraînement, que vous m'y avez encouragé après avoir lu ce qui précède.
L'année 1810 s'ouvrit pour moi sous d'heureux auspices: je me trouvais à Paris auprès de ma mère, et les blessures que j'avais reçues pendant les deux dernières campagnes étaient parfaitement guéries, ce qui me permettait d'aller dans le monde. Je me liai plus intimement avec M. et Mme Desbrières, dont j'épousai la fille l'année suivante. Mais, avant d'arriver à ce moment heureux, je dus faire la pénible campagne de Portugal, où je courus de bien grands dangers.
L'Empereur venait de nommer le maréchal Masséna généralissime d'une armée formidable, qu'il se proposait de diriger au printemps sur Lisbonne, occupé en ce moment par les Anglais.
Nous faisions donc nos préparatifs de départ; mais comme, selon leur habitude, les Français préludaient aux combats par les plaisirs, jamais Paris ne fut plus brillant que cet hiver-là. Ce n'étaient, tant à la cour qu'à la ville, que fêtes et bals somptueux, auxquels mon grade et mon titre d'aide de camp du prince d'Essling me faisaient toujours inviter. L'Empereur, donnant d'immenses traitements aux grands dignitaires, exigeait qu'ils fissent prospérer le commerce en excitant le luxe par de grandes réunions. Presque tous considéraient donc comme un devoir cette manière de faire la cour au maître: c'était à qui surpasserait les autres. Mais celui qui se distinguait le plus dans cette lutte de faste était M. le comte Marescalchi, ambassadeur de Napoléon roi d'Italie auprès de Napoléon empereur des Français. Ce diplomate, qui occupait le bel hôtel situé aux Champs-Élysées, au coin de l'avenue Montaigne, avait imaginé un amusement, sinon nouveau, au moins très perfectionné par lui: c'étaient des bals costumés et masqués; et comme l'étiquette se serait opposée à ce qu'on se travestît à la cour et chez les grands dignitaires, M. Marescalchi avait le monopole de ce genre de plaisirs, et ses bals, très courus, réunissaient toute la haute société de Paris.
L'Empereur lui-même, dont le divorce avec Joséphine venait d'être prononcé, et dont le mariage avec Marie-Louise d'Autriche n'était point encore conclu, l'Empereur ne manquait pas une de ces fêtes; on disait même qu'il en donnait le programme. Caché sous un simple domino noir, portant un masque ordinaire et donnant le bras au maréchal Duroc, déguisé de la même façon, Napoléon se mêlait à la foule et s'amusait à intriguer les dames, qui, presque toutes, avaient la figure découverte. Il est vrai que cette foule se composait de personnes sûres et connues, d'abord parce que, avant de faire ses invitations, M. Marescalchi en soumettait la liste au ministre de la police, et que l'adjudant de place Laborde, si célèbre à cette époque par le talent avec lequel il flairait un conspirateur, se tenait à l'entrée des appartements, dans lesquels personne ne pénétrait sans se démasquer devant lui, déclarer son nom et montrer son billet. De nombreux agents déguisés parcouraient le bal, et un bataillon de la garde environnait l'hôtel, dont il gardait toutes les issues. Mais ces précautions indispensables étaient dirigées avec tant de ménagements par le général Duroc, qu'une fois dans les salons, les invités ne s'apercevaient nullement de cette surveillance, qui ne gênait en rien l'expansion de leur gaieté.
Je ne manquais jamais aucune de ces réunions, où je m'amusais beaucoup. Cependant, j'y éprouvai une nuit un désagrément qui troubla fort le plaisir que je goûtais. L'aventure mérite, je crois, de vous être racontée.