Ma mère était à je ne sais quel degré parente du général de division Sahuguet d'Espagnac, dont le père avait été gouverneur des Invalides sous Louis XV: ils se traitaient de cousins. Nommé, sous le Consulat, gouverneur de l'île Tabago qui appartenait alors à la France, le général Sahuguet y mourut, laissant une veuve qui vint habiter Paris. C'était une très bonne femme, mais d'un caractère un peu aigre; aussi ma mère et moi ne lui faisions-nous que de très rares visites. Or il advint que pendant l'hiver de 1810 je trouvai chez elle une de ses amies que je ne connaissais pas encore, mais dont j'avais beaucoup entendu parler. Mme X… était une femme de la plus haute taille, ayant passé la cinquantaine. On disait qu'elle avait été fort belle, mais il ne lui restait de son ancienne beauté que des cheveux magnifiques; elle avait la voix et les gestes d'un homme, l'air hautain, la parole hardie; c'était un vrai dragon. Veuve d'un homme qui avait occupé un emploi élevé, mais qui avait abusé de la confiance que le gouvernement avait placée en lui, elle avait vu liquider sa pension dans des conditions qu'elle trouvait beaucoup trop faibles. Venue à Paris pour réclamer contre ce qu'elle appelait une injustice criante, et voyant ses prétentions repoussées par le ministère, elle s'adressa vainement à tous les princes et princesses de la famille impériale, et se décida, en désespoir de cause, à parler à l'Empereur lui-même! Mais l'audience lui ayant été refusée, cette femme obstinée suivait sans cesse Napoléon, en cherchant à pénétrer dans tous les lieux où il se rendait. Ayant appris qu'il se rendait au bal de M. Marescalchi, elle pensa que ce diplomate ne refuserait pas de recevoir la veuve d'un homme autrefois haut placé. Elle avait donc écrit bravement à M. Marescalchi pour le prier de l'inviter, et l'ambassadeur ayant porté sur sa liste le nom de cette dame, qui avait échappé aux investigations de la police, Mme X… venait de recevoir un billet pour le bal, qui devait avoir lieu le soir même du jour où je la vis chez Mme Sahuguet. La conversation lui ayant bientôt appris que j'irais à cette fête, elle me dit qu'elle serait d'autant plus heureuse de m'y rencontrer que, n'habitant pas ordinairement Paris, elle n'y connaissait que très peu de personnes, dont aucune n'allait chez M. Marescalchi. Je répondis par des politesses banales, d'usage en pareil cas, et j'étais bien loin de penser qu'il en résulterait pour moi un des plus grands désagréments que j'aie jamais éprouvés!…

La nuit venue, je me rends à l'ambassade. Le bal se donnait au rez-de-chaussée, tandis que dans les appartements du premier étage se trouvaient les tables de jeu et les salons de conversation. Il y avait foule, lorsque j'arrivai, autour des nombreux quadrilles de danseurs, parés des costumes les plus magnifiques. Au milieu de cette profusion de soieries, de velours, de plumes et de broderies, apparut tout à coup un colosse féminin, une cariatide, vêtue d'une simple robe de calicot blanc, rehaussée d'un corset rouge et chamarrée de nombreux rubans de couleur du plus mauvais goût!… C'était Mme X——, qui, pour montrer sa belle chevelure, n'avait trouvé rien de mieux que de se costumer en bergère, ayant un petit chapeau de paille sur l'oreille et deux énormes tresses qui lui battaient les talons!… La tournure bizarre de cette dame et l'étrange simplicité de la toilette avec laquelle elle paraissait dans une aussi brillante réunion ayant attiré tous les regards, la curiosité me fit porter les yeux de ce côté. Je venais malheureusement d'ôter mon masque. Mme X——, fort embarrassée dans cette foule inconnue, vint à moi, et, sans plus de façons, s'accroche à mon bras en disant à haute voix: «J'aurai enfin un chevalier!…» J'aurais voulu passer cette étrange bergère au grand diable d'enfer, d'autant plus que ses confidences indiscrètes me faisaient craindre une scène avec l'Empereur, ce qui m'eût fortement compromis. Je cherchais donc l'occasion de me débarrasser d'elle, lorsque le prétexte se présenta de lui-même.

J'ai dit qu'à leur entrée dans le bal, presque toutes les femmes se démasquaient, ce qui rendait la réunion bien plus agréable. Quelques hommes faisaient de même pour éviter la chaleur, et l'on tolérait cela tant que leur nombre n'était pas trop considérable, parce que s'ils eussent eu tous le visage découvert, il aurait été évident qu'en ne voyant plus que deux hommes masqués, ç'aurait été l'Empereur avec le général Duroc. Dès lors, la réunion aurait perdu toute espèce de charme pour Napoléon, qui, dans son incognito, se complaisait à intriguer certaines personnes et à écouter ce qui se disait autour de lui. Or, au moment où je désirais le plus vivement m'éloigner de Mme X——, et où beaucoup d'hommes avaient, ainsi que moi, la figure découverte, les jeunes secrétaires attachés à l'ambassade de M. Marescalchi parcouraient les salles, en nous invitant à remettre nos masques. Le mien était dans ma poche, mais je feignis de l'avoir laissé sur une banquette de la salle voisine, et, sous prétexte d'aller le chercher, je m'éloignai de l'importune bergère, en lui promettant de revenir au plus tôt!…

Me voyant enfin débarrassé de ce terrible cauchemar, je me hâtai de monter au premier étage, où, après avoir traversé les paisibles salons de jeu, j'allai m'établir à l'extrémité des appartements, dans une pièce isolée, faiblement éclairée par le demi-jour d'une lampe d'albâtre. Il ne s'y trouvait personne. Je me démasquai donc, et, tout en prenant un excellent sorbet, je me reposais, en me félicitant d'avoir échappé à Mme X——, lorsque deux hommes masqués, à taille courte et grosse, enveloppés dans des dominos noirs, entrèrent dans le petit salon où je me trouvais seul. «Nous serons ici loin du tumulte», dit l'un d'eux; puis il m'appela d'un ton d'autorité, par mon nom tout court, en me faisant signe de venir à lui. Bien que je ne visse pas la figure de cet individu, comme je me trouvais dans un hôtel qui réunissait en ce moment tous les princes et dignitaires de l'Empire, je compris à l'instant que l'homme qui, par un geste aussi impératif, appelait à lui un officier de mon grade, devait être un grand personnage. Je m'avançai donc, et l'inconnu me dit à demi-voix: «Je suis Duroc, l'Empereur est avec moi; Sa Majesté est très fatiguée; accablée par la chaleur, elle désire se reposer dans cette pièce écartée; restez avec nous, afin d'éloigner les soupçons des personnes qui pourraient survenir.»

L'Empereur s'assit alors sur un fauteuil tourné vers l'angle des murs du salon. Le général et moi, nous en prîmes deux autres, que nous plaçâmes dos à dos avec le sien, de façon à le couvrir. Nous faisions face à la porte d'entrée. Le général conserva son masque et m'engagea à causer comme si j'étais avec quelques-uns de mes camarades. L'Empereur, s'étant démasqué, demanda au général deux mouchoirs, avec lesquels il essuya la sueur qui inondait sa figure et son cou; puis, me frappant légèrement sur l'épaule, il me pria (ce fut son expression) de lui avoir un grand verre d'eau fraîche et de le lui apporter moi-même. Je courus promptement au buffet d'un des salons voisins, pris un verre et le remplis d'eau à la glace. Mais au moment où je le portais vers la pièce où se trouvait Napoléon, je fus accosté par deux hommes de haute taille, déguisés en Écossais, dont l'un me dit tout bas à l'oreille: «Monsieur le chef d'escadron Marbot répond-il de la salubrité de l'eau qu'il porte en ce moment?» Je crus pouvoir l'affirmer, car je l'avais prise dans une des nombreuses carafes servant indistinctement à toutes les personnes qui s'approchaient du buffet. Ces deux individus faisaient certainement partie des agents de la sûreté disséminés dans l'hôtel sous divers travestissements, et dont plusieurs surveillaient constamment la personne de l'Empereur, sans le gêner par une assiduité obséquieuse: ils marchaient à distance respectueuse de lui, prêts à voler à son secours en cas de besoin.

Napoléon reçut avec un si vif plaisir l'eau que je lui apportais, que je le crus en proie à une soif ardente; mais, à mon grand étonnement, il n'en but qu'une très petite gorgée; puis, trempant tour à tour les deux mouchoirs dans l'eau à la glace, il me dit de lui en glisser un sur la nuque, tandis qu'il en plaçait un sur sa figure, en répétant plusieurs fois: «Ah! que c'est bon!… que c'est bon!…» Le général Duroc reprit alors la conversation avec moi. Elle roula principalement sur la campagne que nous venions de faire en Autriche. L'Empereur me dit: «Vous vous y êtes bien conduit, surtout à l'assaut de Ratisbonne et au passage du Danube; je ne l'oublierai jamais et, sous peu, je vous donnerai une marque éclatante de ma satisfaction.»

Bien que je ne pusse comprendre en quoi consistait la nouvelle récompense qui m'était destinée, mon cœur nageait dans la joie!… Mais, ô douleur! la terrible bergère, Mme X…, paraît à l'extrémité du petit salon! «Ah! vous voilà, monsieur! Je me plaindrai à votre cousine de votre peu de galanterie! s'écria-t-elle. Depuis que vous m'avez abandonnée, j'ai été dix fois sur le point d'être étouffée! J'ai quitté la salle de bal: on y est suffoqué par la chaleur. Je vois qu'on est bien ici, et je vais m'y reposer.» Cela dit, elle s'assoit auprès de moi.

Le général Duroc se tut, et Napoléon, ayant toujours le dos tourné et la figure dans le mouchoir mouillé, gardait la plus parfaite immobilité. Elle s'accrut encore lorsque la bergère, donnant un libre cours à son intempérance de langue, sans se soucier de nos voisins, qu'elle pensait m'être totalement étrangers, me raconta qu'elle avait cru reconnaître plusieurs fois dans la foule le personnage qu'elle cherchait, mais qu'il lui avait été impossible de l'aborder. «Il faut pourtant que je lui parle, disait-elle; il faut absolument qu'il double ma pension. Je sais bien qu'on a cherché à me nuire, sous prétexte que, dans ma jeunesse, j'ai eu des amants! Eh! parbleu! il suffit d'écouter un instant ce qui se dit là-bas, dans l'entre-deux des croisées, pour comprendre que chacun y est avec sa chacune! D'ailleurs, ses sœurs n'ont-elles pas des amants?… N'a-t-il pas des maîtresses, lui?… Que vient-il faire ici, si ce n'est causer plus librement avec de jolies femmes?… On prétend que mon mari a volé; mais le pauvre diable s'y est pris bien tard et bien maladroitement! D'ailleurs, ceux qui accusent mon mari n'ont-ils pas volé aussi? Est-ce par héritage qu'ils ont eu leurs hôtels et leurs belles terres? Et lui, n'a-t-il pas volé en Italie, en Égypte, partout?—Mais, madame, permettez-moi de vous faire observer que ce que vous dites là est fort inconvenant, et que je suis d'autant plus surpris que vous teniez de tels discours, que je vous ai vue ce matin pour la première fois!—Bah! bah! je dis la vérité devant tout le monde, moi! Et s'il ne me donne pas une bonne pension, je lui dirai ou lui écrirai son fait très vertement… Ah! ah! je n'ai peur de rien, moi!» J'étais sur le gril, et j'aurais volontiers changé ma situation actuelle contre une attaque de cavalerie ou l'assaut d'une brèche! Cependant, ce qui atténuait un peu ma douleur, c'est que le bavardage de Mme X… devait me disculper auprès de mes deux voisins, en leur apprenant que ce n'était pas moi qui l'avais amenée au bal, que je l'avais vue ce jour-là pour la première fois, et m'étais éloigné d'elle aussitôt que je l'avais pu.

J'étais cependant fort inquiet sur la manière dont finirait cette pénible scène, lorsque le général Duroc, se penchant vers moi, me dit: «Empêchez cette femme de nous suivre!» Il se leva; l'Empereur avait remis son masque, pendant que Mme X… déblatérait contre lui, et en passant devant elle, il me dit: «Marbot, les personnes qui te portent intérêt apprennent avec plaisir que ce n'est que d'aujourd'hui que tu connais cette charmante bergère, que tu ferais bien d'envoyer paître ses moutons!…» Cela dit, Napoléon prend le bras de Duroc et sort avec lui.

Mme X——, stupéfaite, et croyant les reconnaître, veut s'élancer vers eux!… Je compris que, malgré ma force, je ne pourrais retenir ce colosse par le bras, mais je la saisis par sa jupe, dont la taille se déchira avec un grand craquement!… À ce bruit, la bergère craignant de se trouver en chemise, si elle tirait dans le sens contraire, s'arrêta tout court, en disant: «C'est lui! c'est lui!…» et m'adressa de vifs reproches pour l'avoir empêchée de le suivre! Je les supportai patiemment, jusqu'à ce que j'eusse aperçu au loin l'Empereur et Duroc, accompagnés à distance par les deux Écossais, sortir de la longue enfilade des salons et gagner l'escalier qui conduisait au bal. Jugeant alors que Mme X… ne pourrait les retrouver dans la foule, je fis à la bergère une très profonde salutation, sans mot dire, et m'éloignai d'elle au plus vite!… Elle était furieuse et prête à étouffer de rage!… Cependant, en sentant que le bas de son vêtement allait l'abandonner, elle me dit: «Tâchez au moins de me faire avoir quelques épingles, car ma robe va tomber!…» Mais j'étais si courroucé de ses excentricités que je la plantai là, et j'avouerai même que j'eus la méchanceté de me réjouir de l'embarras dans lequel je la laissais! Pour me remettre des émotions causées par cette étrange et pénible aventure, je me hâtai de quitter l'hôtel Marescalchi et de rentrer chez moi.