Je passai une nuit des plus agitées, tourmenté par des rêves dans lesquels je me voyais poursuivi par l'effrontée bergère qui, malgré mes remontrances, insultait horriblement l'Empereur!… Je courus le lendemain chez la cousine Sahuguet, pour lui raconter les extravagances de sa compromettante amie. Elle en fut indignée, et fit défendre sa porte à Mme X——, qui reçut peu de jours après l'ordre de quitter Paris. J'ignore ce qu'elle est devenue.
On sait que l'Empereur assistait tous les dimanches à une messe d'apparat, après laquelle il y avait grande réception dans les appartements des Tuileries. Pour y être admis, il fallait avoir atteint certain degré dans la hiérarchie civile ou judiciaire, ou bien être officier de l'armée. À ce titre, j'avais mes entrées, dont je ne faisais usage qu'une seule fois par mois. Le dimanche qui suivit le jour où la scène dont je viens de parler avait eu lieu, je fus dans une grande perplexité… Devais-je me présenter aussi promptement devant l'Empereur, ou fallait-il laisser écouler quelques semaines? Ma mère, que je consultai, fut d'avis que, puisque je n'avais rien à me reprocher dans cette affaire, je devais aller aux Tuileries sans avoir à témoigner d'aucun embarras. Je suivis ce conseil.
Les personnes qui venaient faire leur cour formaient sur le chemin de la chapelle une double haie, au milieu de laquelle l'Empereur passait en silence, en rendant les saluts qu'on lui adressait. Il répondit au mien par un sourire bienveillant qui me parut de bon augure et me rassura complètement. Après la messe, Napoléon, traversant de nouveau les salons, où, d'après l'usage, il adressait quelques paroles aux personnes qui s'y trouvaient, s'arrêta devant moi, et, ne pouvant s'exprimer librement en présence de nombreux auditeurs, il me dit, certain d'être compris à demi-mot: «On assure que vous étiez au dernier bal Marescalchi; vous y êtes-vous beaucoup amusé?…—Pas le moins du monde, Sire!…—Ah! ah! reprit l'Empereur, c'est que si les bals masqués offrent quelques aventures agréables, ils en présentent aussi de fâcheuses; l'essentiel est de bien s'en tirer, et c'est probablement ce que vous aurez fait.»
Dès que l'Empereur se fut éloigné, le général Duroc, qui le suivait, me dit à l'oreille: «Avouez que vous avez été un moment fort embarrassé!… Je ne l'étais pas moins que vous, car je suis responsable de toutes les invitations; mais cela ne se renouvellera plus; notre impudente bergère est déjà loin de Paris, où elle ne reviendra jamais!…» Le nuage qui avait un moment troublé ma tranquillité étant dissipé, je repris mes habitudes et ma gaieté. J'éprouvai bientôt une très vive satisfaction, car, à la réception suivante, l'Empereur voulut bien m'annoncer publiquement qu'il m'avait compris au nombre des officiers qui devaient recevoir l'ordre des Trois Toisons.
Vous serez sans doute bien aises d'avoir quelques renseignements sur cet ordre nouveau, dont la création, annoncée par le Moniteur, ne fut jamais mise à exécution.
Vous savez qu'au quinzième siècle Philippe le Bon, duc de Bourgogne, établit l'ordre de la Toison d'or, qui, donné seulement à un petit nombre de grands personnages, devint célèbre dans la chrétienté et fut très recherché.
À la mort de Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne, sa fille ayant épousé l'héritier présomptif de la maison d'Autriche, lui apporta en dot ce beau duché, et, par conséquent, le droit de conférer la Toison d'or. Dès la seconde génération, l'empereur Charles-Quint, après avoir réuni à la couronne d'Autriche la couronne d'Espagne qu'il tenait de sa mère, jouit encore du même privilège. Mais, après lui, nonobstant la séparation de ses États d'Espagne et d'Allemagne, des princes de la maison d'Autriche ayant continué à régner sur ce dernier pays, ils conservèrent sans contestation la grande maîtrise de la Toison d'or, quoiqu'ils ne comptassent plus le duché de Bourgogne au nombre de leurs possessions.
Il n'en fut pas de même lorsque, sous Louis XIV, la branche autrichienne qui régnait en Espagne s'étant éteinte, un prince français monta sur le trône de ce beau pays. La maison d'Autriche prétendit conserver le droit de conférer la Toison d'or, tandis que les rois espagnols élevaient la même prétention. Quelques bons esprits sont d'avis qu'ils n'en avaient le droit ni les uns ni les autres, puisque la Bourgogne faisait désormais partie de la France, et qu'il paraissait naturel qu'un ordre d'origine bourguignonne fût donné par nos rois. Néanmoins, il n'en fut pas ainsi; la France s'abstint, tandis que les souverains d'Autriche et d'Espagne, ne pouvant se mettre d'accord, continuèrent, chacun de son côté, à distribuer des décorations de l'ordre en litige. Il y avait donc la Toison d'or d'Espagne et celle d'Autriche.
L'empereur Napoléon, ayant à son avènement trouvé les choses en cet état, résolut, comme possesseur réel de l'ancienne Bourgogne, d'obscurcir l'éclat de ces deux ordres rivaux en créant l'ordre des trois Toisons d'or, auquel il donnerait une très grande illustration, en restreignant à un petit nombre les membres de ce nouvel ordre, et en soumettant leur admission à des conditions basées sur de glorieux services, car la première exigeait que le récipiendaire eût au moins quatre blessures (j'en avais alors six). De grands privilèges et une dotation considérable étaient attachés à cette décoration.
Par un sentiment facile à comprendre, Napoléon voulut que le décret par lequel il fondait l'ordre des Trois Toisons fût daté de Schœnbrünn, palais de l'empereur d'Autriche, au moment où les armées françaises, venant de gagner la bataille de Wagram et de conquérir la moitié de ses États, occupaient l'Espagne dont le roi était à Valençay. Ce dernier prince fut probablement insensible à ce nouvel outrage, qui était peu de chose auprès de la perte de sa couronne; mais il n'en fut pas de même de l'empereur d'Autriche, qui fut, dit-on, très peiné en apprenant que Napoléon allait ternir l'éclat d'un ordre fondé par un de ses aïeux, et auquel les princes de sa maison attachaient un très grand prix.