Nos vieilles bandes étaient si expérimentées, si endurcies à la guerre, qu'elles se remettaient plus facilement d'une surprise qu'aucune autre; aussi les historiens anglais conviennent qu'avant qu'elles eussent atteint Vallonga, l'ordre était rétabli dans les colonnes françaises.
Le maréchal eut certainement de bien grands reproches à se faire pour s'être laissé surprendre en plein jour dans Oporto et à l'abri d'un fleuve; mais on doit lui rendre la justice de dire que, dans son malheur, il fit preuve d'un courage personnel et d'une fermeté d'âme qui ne se démentirent jamais dans les circonstances les plus difficiles.
En quittant Oporto, le maréchal faisait reposer tout son espoir de salut sur le pont d'Amaranthe qu'il croyait encore occupé par Loison; mais il apprit le 13 au matin, à Peñafiel, que ce général venait d'abandonner Amaranthe pour se retirer à Guimaraëns!… Cette fâcheuse nouvelle n'affaiblit pas l'énergie de Soult, et voyant que le chemin de la retraite lui était coupé, il résolut de se retirer à travers champs, malgré les difficultés que présentait le pays. Aussitôt, imposant silence à toute observation timide, comme aux murmures de quelques conspirateurs, il détruisit son artillerie et ses bagages, fit mettre sur des chevaux de trait ses malades ainsi que des munitions pour l'infanterie, et, sous une pluie battante, il gravit la sierra ou montagne de Cathalina par un sentier rocailleux des plus étroits et se rendit à Guimaraëns, où il trouva les divisions Loison et Lorge qui s'y étaient transportées par la route qui vient d'Amaranthe.
Les forces principales de l'armée française s'étant réunies à Guimaraëns, sans avoir été attaquées par les Anglais, le maréchal Soult en conclut avec sagacité que ceux-ci avaient pris la route directe pour aller à Braga et y couper toute retraite aux Français, privés désormais de tout chemin praticable pour l'artillerie. Déjà les mécontents, au nombre desquels se trouvait Loison, disaient qu'il fallait faire une capitulation comme celle de Cintra; mais alors, et par une fermeté digne d'admiration, Soult fit détruire toute l'artillerie des divisions Loison et Lorge, et laissant à gauche la route de Braga, il prit encore les sentiers des montagnes. Il gagna ainsi une journée sur les ennemis et atteignit en deux marches Salamonde. Là, coupant à angle droit la route de Chavès à Braga, par laquelle il était entré en Portugal trois mois avant, il résolut d'éviter encore les chemins frayés et de se rendre à Montalegre, toujours par les montagnes. Après une longue marche, les éclaireurs vinrent l'informer que le pont de Puente-Novo, sur le Cavado, était rompu, et que 1,200 paysans portugais, avec du canon, s'opposaient à son rétablissement!… Si cet obstacle n'était pas surmonté, toute retraite devenait impossible!…
La pluie n'avait pas cessé depuis plusieurs jours. Les troupes, harassées, manquaient de vivres, de chaussures, et la plus grande partie des cartouches étaient mouillées. L'armée anglaise devait, sans nul doute, arriver sur l'arrière-garde le lendemain matin. L'heure de mettre bas les armes était donc venue!…
Dans cette fâcheuse extrémité, Soult ne faiblit point. Il fait venir le major Dulong, réputé, à juste titre, pour un des plus intrépides officiers de l'armée française, lui donne 100 grenadiers de choix et le charge de surprendre pendant la nuit les ennemis qui gardent le passage. Une espèce d'assise en pierre n'ayant que six pouces de large était la seule partie du pont qui ne fût point détruite. Dulong, suivi de 12 grenadiers, s'y glisse à plat ventre et s'avance en rampant vers le poste ennemi. Le Cavado débordé coulait avec impétuosité… En se voyant ainsi suspendu au-dessus du torrent, un grenadier perdit l'équilibre et tomba dans le gouffre; mais ses cris furent étouffés par le bruit de l'orage et des flots. Dulong et ses onze hommes atteignirent enfin la rive opposée, et tombant à l'improviste sur les premiers postes des paysans endormis, les tuèrent ou les dispersèrent tous. Les soldats portugais, campés à peu de distance, croyant que l'armée française venait de traverser le Cavado, s'enfuirent aussi. Le maréchal Soult fit sur-le-champ réparer le pont. Ainsi la valeur du brave Dulong sauva l'armée.
Cet officier fut très grièvement blessé le lendemain, en attaquant un retranchement élevé par les Portugais dans un défilé d'un accès très difficile, où les Français essuyèrent quelques pertes; mais ce fut le dernier combat qu'ils eurent à soutenir dans cette pénible retraite. Ils atteignirent le 17 Montalegre, où, repassant la frontière, ils rentrèrent en Espagne, et se réunirent à Orense: là ils se mirent en communication avec les troupes du maréchal Ney. L'intrépide Dulong fut nommé colonel. (Il est mort lieutenant général en 1828.)
Ainsi se termina la seconde invasion des Français en Portugal. Le fer de l'ennemi, les maladies et les assassinats avaient fait perdre au maréchal Soult 6,000 bons soldats. Il avait emmené cinquante-huit pièces d'artillerie: il revenait avec un seul canon; et pourtant, sa réputation de vaillant soldat et de général habile n'en fut point ébranlée, car l'opinion publique lui tint compte, d'une part, de la fermeté qu'il avait déployée, et, d'autre part, des grandes difficultés qu'il avait éprouvées, tant par les intrigues des conspirateurs que par l'abandon dans lequel l'Empereur l'avait laissé, en ne le faisant pas soutenir par le maréchal Victor, ainsi qu'il l'avait promis.
Napoléon, que les campagnes d'Italie, d'Égypte et d'Allemagne avaient habitué à voir ses lieutenants obéir avec exactitude, eut le tort de penser qu'il en serait de même dans la péninsule Ibérique; mais l'éloignement et le titre de maréchal les avaient rendus moins soumis. Ainsi, le maréchal Victor, qui de Madrid devait marcher sur Lisbonne, par la vallée du Tage, et se trouver à Mérida le 15 février pour menacer le Portugal de ce côté, resta si longtemps à Talavera-la-Reyna, que son inertie permit au général espagnol de la Cuesta de réunir une nombreuse armée dans les montagnes de Guadalupe.
Victor, sortant alors de son apathie, marcha contre lui, le battit en plusieurs rencontres, notamment à Médellin, sur les rives de la Guadiana, et occupa enfin le 19 mars la ville de Mérida, un mois après l'époque fixée par l'Empereur. Le roi Joseph, qui venait d'envahir l'Estramadure, rappela au maréchal Victor l'ordre de Napoléon, qui lui enjoignait d'entrer en Portugal pour se joindre au maréchal Soult; mais comme celui-ci était le plus ancien, Victor, craignant de se trouver en sous-ordre, non seulement ne voulut pas se réunir à lui, mais suspendit la marche de la division Lapisse, qui, se trouvant déjà maîtresse du pont d'Alcantara sur le Tage, pouvait opérer une heureuse diversion en faveur de Soult, avant que les Anglais ne fussent l'attaquer dans Oporto. Après avoir hésité pendant plus d'un mois, Victor, apprenant que Soult venait de quitter le Portugal, se hâta de battre en retraite, et fit sauter le pont d'Alcantara, le plus beau monument du génie de Trajan!…