Dès son retour en Espagne, le maréchal Soult, après s'être muni d'artillerie dans les arsenaux de la Corogne, eut à Lugo une entrevue avec le maréchal Ney, auquel il proposa de réunir les forces disponibles de leurs deux corps d'armée, pour faire ensemble une nouvelle invasion en Portugal. Mais ces deux maréchaux n'ayant pu s'entendre, Soult, pour refaire ses troupes, les conduisit à Zamora.
En terminant, je dois vous faire connaître le sort des officiers compromis dans la conspiration dont j'ai parlé. Le capitaine adjudant-major du 18e de dragons, Argenton, qui avait été l'âme du complot, fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort; mais il réussit à s'évader. Son colonel, M. Lafitte, fut mis en retrait d'emploi. Quant au général Loison et au colonel Donnadieu, qu'on accusait sans preuves, ils n'encoururent aucune punition. Toutefois, le maintien du général dans l'armée de Portugal ne pouvait que produire un effet fâcheux.
Afin de mieux faire comprendre au roi Joseph quelles étaient ses vues, Soult envoya le général Franceschi à Madrid. Ce brave et excellent officier, étant tombé dans une embuscade de la guérilla du Capucino fut conduit à Séville, puis à Grenade, où la Junte centrale, le traitant en criminel et non en brave soldat, le jeta dans la prison de l'Alhambra. Il fut ensuite transporté à Carthagène, où il mourut de la fièvre jaune. Ce fut une perte immense pour l'armée, car Franceschi réunissait toutes les qualités d'un général consommé.
CHAPITRE XXXIII
Situation de nos armées en Espagne.—L'armée de Portugal.—Notre parc d'artillerie est menacé.—Réunion de Viseu.—Causes d'insuccès de la campagne.—L'armée devant l'Alcoba.
Vers la fin de 1809, l'Empereur voulant obtenir plus d'unité dans les opérations des divers corps d'armée qu'il avait en Espagne, les plaça sous les ordres du roi Joseph, son frère; mais celui-ci n'étant nullement militaire, Napoléon ne lui accorda qu'une autorité fictive et créa le maréchal Soult major général, afin de lui donner le commandement réel de toutes les troupes françaises du midi de l'Espagne, qui, bien dirigées, gagnèrent les batailles d'Ocana, d'Alba de Tormès, forcèrent les défilés de la sierra Morena, envahirent l'Andalousie, s'emparèrent de Séville, de Cordoue, et investirent Cadix, où s'était réfugiée la Junte gouvernementale. Pendant ce temps, le général Suchet dominait et administrait habilement l'Aragon et le royaume de Valence, dont il avait assiégé et pris plusieurs villes fortifiées. Les maréchaux Saint-Cyr et Augereau avaient fait une guerre active en Catalogne, dont la population, la plus belliqueuse de l'Espagne, se défendit avec une grande énergie. La Navarre et les provinces du Nord étaient infestées par de nombreuses guérillas, auxquelles les troupes de la jeune garde de l'Empereur faisaient une petite guerre incessante. Les généraux Bonnet et Drouet occupaient la Biscaye et les Asturies, Ney tenait la province de Salamanque, et Junot celle de Valladolid. Les Français venaient d'évacuer la Galice, pays trop pauvre pour nourrir nos troupes. Telle était, en résumé, la situation de nos armées en Espagne lorsque, après avoir pris Ciudad-Rodrigo et Alméida, le maréchal Masséna pénétra en Portugal.
Les troupes sous les ordres de Masséna se composaient: du 2e corps, entièrement formé de vieux soldats d'Austerlitz ayant été l'année précédente à Oporto avec le maréchal Soult, que le général Reynier venait de remplacer (ses divisionnaires étaient Merle et Heudelet); du 6e corps, commandé par le maréchal Ney et ayant fait avec lui les campagnes d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland (ses divisionnaires étaient Marchand, Loison et Mermet); du 8e corps, commandé par le général en chef Junot et composé de troupes médiocres (il avait pour généraux de division Solignac et Clausel, qui devint plus tard maréchal); d'un corps de deux divisions de cavalerie sous les ordres du général Montbrun, et d'une nombreuse artillerie de campagne dirigée par le général Éblé. Le général Lasouski commandait le génie.
Après avoir défalqué les garnisons laissées à Rodrigo, Alméida et Salamanque, ainsi que les malades, le nombre des combattants de toutes armes s'élevait à cinquante mille, ayant soixante bouches à feu et une grande quantité de caissons de munitions. Ce train était beaucoup trop considérable, car, en Portugal, pays très accidenté, il n'existe presque pas de grandes routes. Les voies de communication sont presque toujours des sentiers étroits, rocailleux et souvent escarpés; aussi les transports s'y font à dos de mulet. Il est même des pays où les routes sont complètement inconnues. Enfin, à l'exception de quelques vallées, le sol généralement aride, n'offre que des ressources insuffisantes pour la nourriture d'une armée. Tout faisait donc un devoir au maréchal Masséna de passer par le pays le moins difficile et le plus fécond. Il fit cependant le contraire!…
En effet, l'armée ayant quitté les environs d'Alméida le 14 septembre 1810, et se trouvant réunie le lendemain à Celorico, voyait s'ouvrir devant elle la riche vallée du Mondego et pouvait, par Sampaya et Ponte de Morcella, se diriger sur Coïmbre par des chemins sinon bons, du moins passables. Cependant, le maréchal, influencé par le commandant Pelet, son conseil, abandonna la contrée praticable, où ses troupes auraient vécu largement, pour aller, vers sa droite, se jeter dans les montagnes de Viseu, dont les chemins sont les plus affreux du Portugal. Il suffit d'ailleurs d'examiner la carte pour reconnaître combien il était déraisonnable de venir passer à Viseu pour se rendre de Celorico à Coïmbre!… faute d'autant plus grande, que Viseu se trouve séparé de la sierra d'Alcoba par de hautes montagnes que l'armée aurait évitées en se dirigeant de Celorico sur cette ville par la vallée du Mondego. Les environs de Viseu ne produisent ni céréales, ni légumes, ni fourrages. Les troupes n'y trouvèrent que des citrons et des raisins, nourriture fort peu substantielle.
Il s'en fallut de bien peu que l'expédition de Masséna se terminât à Viseu, par le manque de prévoyance du maréchal, qui fit marcher son parc d'artillerie à l'extrême droite de la colonne, c'est-à-dire en dehors des masses d'infanterie, en ne lui donnant pour escorte qu'un bataillon irlandais au service de France et une compagnie de grenadiers français.