Lorsque Masséna arriva, le 26 septembre au soir, au pied de la position, son armée établie en son absence par le maréchal Ney était ainsi placée: la droite formée par le 6e corps au village de Moira; le centre, en face du couvent de Busaco; la gauche, composée du corps de Reynier (le 2e), à San Antonio de Cantaro; le 8e corps, commandé par Junot, en marche, ainsi que le grand parc d'artillerie, pour venir se placer en réserve derrière le centre. La cavalerie, aux ordres de Montbrun, se trouvait à Bienfaita.

Lorsqu'une armée a éprouvé un échec, il n'est que trop ordinaire de voir les généraux en rejeter la faute les uns sur les autres, et comme c'est ce qui advint au combat de Busaco, il est nécessaire de faire connaître ici l'avis exprimé avant l'engagement par les lieutenants de Masséna qui, après l'avoir poussé à la plus grande faute qu'il ait commise, critiquèrent sa conduite à la suite de ce fatal événement.

J'ai dit que les corps du maréchal Ney et de Reynier se trouvaient l'avant-veille de la bataille au pied de la montagne d'Alcoba, en présence de l'ennemi. Ces deux généraux, attendant avec impatience le généralissime, se communiquaient par écrit leurs observations respectives sur la position de l'armée anglo-portugaise. Or, il existe une lettre datée du 26 septembre au matin, dans laquelle le maréchal Ney disait au général Reynier: «Si j'avais le commandement, j'attaquerais sans hésiter un instant!» Ils exprimaient l'un et l'autre le même sentiment dans leur correspondance avec Masséna: «Cette position est loin d'être aussi formidable qu'elle le paraît, et si je n'eusse été aussi subordonné, je l'aurais enlevée sans attendre vos ordres.» Les généraux Reynier et Junot ayant assuré que rien n'était plus facile, Masséna, s'en rapportant à eux, ne fit pas la plus petite reconnaissance des lieux, quoiqu'on ait depuis assuré le contraire, et se bornant à répondre: «Eh bien, je serai demain ici au point du jour, et nous attaquerons…», il tourna bride, et reprit le chemin de Mortagoa.

Au moment de ce brusque départ, la stupéfaction fut générale, car chacun avait pensé, en voyant Masséna revenir auprès de ses troupes campées à une portée de canon de l'ennemi, qu'après avoir employé le peu de jour qui restait à étudier la position qu'il voulait enlever, il demeurerait au milieu de son armée. Le généralissime, en s'éloignant sans avoir rien vu par lui-même, commit une grande faute; mais ses lieutenants, qui l'avaient poussé à l'attaque, en endormant sa vigilance habituelle, devaient-ils blâmer sa conduite, ainsi qu'ils le firent plus tard? Je ne le pense pas. Ils eurent au contraire des reproches à se faire, car, restés deux jours au pied de l'Alcoba, ils conseillèrent de l'attaquer de front, malgré son escarpement, sans chercher le moyen de tourner cette montagne; cependant la chose était des plus faciles, ainsi que vous le verrez bientôt.

Ce fut un grand malheur pour l'armée que le général Sainte-Croix ne se trouvât pas alors auprès de Masséna, parce que son instinct de la guerre l'aurait certainement porté à user de la confiance que le maréchal avait en lui, pour le faire renoncer à une attaque de front contre une position aussi formidable, avant d'être certain qu'on ne pouvait la tourner; mais Sainte-Croix était avec sa brigade à plusieurs lieues en arrière, escortant un convoi confié à sa garde.

À peine le généralissime et son état-major eurent-ils quitté l'armée, que la nuit nous surprit. Masséna n'avait qu'un œil et n'était pas bon écuyer. De grosses pierres et des quartiers de rochers couvraient le chemin que nous parcourions; il fallut donc marcher pendant plus de deux heures au pas, dans l'obscurité, pour faire les cinq lieues qui nous séparaient de Mortagoa, où le maréchal avait dépêché le commandant Pelet pour annoncer son retour. Pendant ce trajet, je fis de bien tristes réflexions sur les suites que devait avoir la bataille qu'on allait engager le lendemain dans des conditions aussi désavantageuses pour l'armée française!… J'en fis part à voix basse à mon ami Ligniville, ainsi qu'au général Fririon. Nous désirions tous bien vivement que Masséna changeât ses dispositions; mais comme Pelet était le seul officier auquel il fût donné de lui soumettre des observations directes, nous résolûmes, tant le cas nous paraissait grave, de lui faire indirectement entendre la vérité, en employant un stratagème qui nous avait quelquefois réussi. Pour cela, après nous être concertés, nous nous approchâmes du maréchal en feignant de ne pas le reconnaître dans l'obscurité; nous parlâmes de la bataille résolue pour le jour suivant, et j'exprimai le regret de voir le généralissime attaquer de front la montagne d'Alcoba avant d'avoir la certitude qu'elle ne pouvait être tournée. Le général Fririon, jouant alors le rôle convenu entre nous, répondit que le maréchal Ney et le général Reynier avaient assuré qu'il était impossible de passer ailleurs; mais Ligniville et moi répliquâmes que cela nous paraissait d'autant plus difficile à croire, qu'il n'était pas possible que les habitants de Mortagoa fussent restés plusieurs siècles sans communication directe avec Boïalva, et obligés d'aller franchir la montagne à Busaco, le point le plus escarpé, afin de gagner la grande route d'Oporto où leurs affaires les appelaient journellement. J'ajoutai qu'ayant fait cette observation aux aides de camp du maréchal Ney et du général Reynier, en demandant lequel d'entre eux avait reconnu l'extrême gauche ennemie, aucun ne m'avait répondu. J'en concluais que ce point n'avait été visité par personne!…

Si la vue de Masséna était mauvaise, il avait en revanche l'ouïe d'une finesse extrême, et, selon nos désirs, il n'avait pas perdu un seul mot de ce qui venait d'être dit. Il en fut tellement frappé que, se rapprochant de notre groupe, et prenant part à la conversation, il convint, lui ordinairement si circonspect, qu'il s'était trop légèrement engagé à attaquer la montagne de front, mais qu'il allait donner contre-ordre, et que si on trouvait un passage pour tourner la position, il laisserait reposer son armée le lendemain, et la réunissant la nuit suivante, à l'insu de ses ennemis, en face du point vulnérable, alors il attaquerait; qu'à la vérité ce serait un retard de vingt-quatre heures, mais avec plus de chances de succès et une moindre perte d'hommes.

La détermination du maréchal paraissait tellement positive, qu'en arrivant à Mortagoa il chargea Ligniville et moi de tâcher de trouver quelque habitant du bourg qui pût nous indiquer un chemin qui conduisît à Boïalva, en évitant de passer par Busaco.

La chose était fort difficile, car toute la population avait fui à l'approche des Français, et une nuit des plus obscures s'opposait à l'efficacité de nos recherches; mais enfin, nous parvînmes à découvrir dans un monastère un vieux jardinier, resté pour soigner un moine gravement malade, auprès duquel il nous conduisit. Ce moine répondit avec candeur à toutes nos questions. Il avait été fort souvent de Mortagoa à Boïalva par une bonne route dont l'embranchement était à une petite lieue du couvent où nous étions, et il s'étonnait d'autant plus que nous ne connussions pas cet embranchement, qu'une partie de notre armée avait passé devant en allant de Viseu à Mortagoa. Conduits par le vieux jardinier, nous fûmes alors vérifier le dire du moine, et reconnûmes en effet qu'une excellente route se prolongeait au loin dans la direction des montagnes dont elle paraissait contourner la gauche; cependant, le maréchal Ney avait séjourné quarante-huit heures à Mortagoa sans avoir recherché cette route, dont la connaissance nous eût évité bien des désastres.

Ligniville et moi, heureux de la découverte que nous venions de faire, courûmes en rendre compte au maréchal; mais notre absence avait duré plus d'une heure, et nous le trouvâmes avec le commandant Pelet, au milieu de plans et de cartes. Ce dernier dit avoir examiné de jour avec un télescope les montagnes, dont la configuration n'indiquait aucun passage vers notre droite. Il ne pouvait croire, d'ailleurs, que pendant son séjour à Mortagoa le maréchal Ney n'eût pas fait explorer les environs, et puisqu'il n'avait pas reconnu de passage, c'était une preuve qu'il n'en existait point. Nous ne pûmes le convaincre du contraire. En vain proposâmes-nous, Ligniville et moi, de tourner et de gravir la montagne que le moine assurait être moins escarpée que celle de Busaco; en vain offrîmes-nous d'aller jusqu'à Boïalva, si on voulait nous donner l'un des trois bataillons de garde au quartier général; en vain le général Fririon supplia le maréchal d'accepter cette offre, tout fut inutile! Masséna, très fatigué, répondit qu'il était près de minuit, qu'il fallait partir à quatre heures du matin pour être rendus au camp au point du jour; cela dit, il alla se coucher.