Jamais je ne passai une plus terrible nuit, et tous mes camarades étaient aussi attristés que moi. Enfin, l'heure du départ sonna, et nous arrivâmes aux avant-postes dès les premières lueurs de l'aurore du 27 septembre, jour néfaste qui devait éclairer l'un des plus terribles échecs qu'aient éprouvés les armées françaises!

CHAPITRE XXXIV

Échec de Busaco.—Épisode.—Nous tournons la position et gagnons la route de Coïmbre.

En se retrouvant en face de la position qu'il avait à peine examinée la veille, Masséna parut hésiter, et, se rapprochant du lieu où je causais avec le général Fririon, il nous dit tristement: «Il y avait du bon dans votre proposition d'hier…» Ce peu de mots ranimant l'espoir que nous avions eu la veille, nous redoublâmes nos efforts pour déterminer le généralissime à tourner la montagne vers son extrême gauche par Boïalva, et déjà nous l'avions ramené à notre avis, lorsque le maréchal Ney, le général Reynier et Pelet vinrent interrompre notre entretien, en disant que tout était prêt pour l'attaque. Masséna fit bien encore quelques observations; mais enfin, subjugué par ses lieutenants, et craignant sans doute qu'on ne lui reprochât d'avoir laissé échapper une victoire qu'ils déclaraient certaine, il ordonna vers sept heures du matin de commencer le feu.

Le 2e corps, sous Reynier, attaquait la droite des ennemis, et Ney leur gauche et leur centre. Les troupes françaises étaient rangées sur un terrain pierreux, descendant en pente fort raide vers une immense gorge qui nous séparait de la montagne d'Alcoba, haute, très escarpée et occupée par les ennemis. Ceux-ci, dominant entièrement notre camp, apercevaient tous nos mouvements, tandis que nous ne voyions que leurs avant-postes, placés à mi-côte, entre le couvent de Busaco et la gorge, tellement profonde sur ce point que l'œil nu pouvait à peine y distinguer le mouvement des troupes qui y défilaient, et cette sorte d'abîme était si resserré que les balles des carabiniers anglais portaient d'un côté à l'autre. On pouvait donc considérer ce ravin comme un immense fossé creusé par la nature, pour servir de première défense aux fortifications naturelles, consistant en d'immenses rochers taillés presque partout à pic en forme de muraille. Ajoutons à cela que notre artillerie, engagée dans de très mauvais chemins et obligée de tirer de bas en haut, ne pouvait rendre que fort peu de services, et que l'infanterie avait à lutter non seulement contre une foule d'obstacles et une montée des plus rudes, mais encore contre les meilleurs tireurs de l'Europe, car, jusqu'à cette époque, les troupes anglaises étaient les seules qui fussent parfaitement exercées au tir des armes portatives; aussi leur tir était-il infiniment supérieur à celui des fantassins des autres nations.

Bien qu'il semble que les règles de la guerre doivent être semblables chez toutes les nations civilisées, elles varient cependant à l'infini, lors même qu'on se trouve en des circonstances identiques. Ainsi, quand les Français ont une position à défendre, après avoir garni le front et les flancs de tirailleurs, ils couronnent ostensiblement les hauteurs avec le gros de leurs troupes et les réserves, ce qui a le grave inconvénient de faire connaître aux ennemis le point vulnérable de notre ligne. La méthode employée par les Anglais en pareil cas me paraît infiniment préférable, ainsi que l'expérience l'a si souvent prouvé dans les guerres de la Péninsule. En effet, après avoir, ainsi que nous, garni le front de la position de tirailleurs chargés d'en disputer les approches, ils placent leurs principales forces de manière à les dérober à la vue, tout en les tenant assez proches du point capital de la position pour qu'elles puissent fondre rapidement sur les ennemis s'ils venaient à l'aborder; cette attaque, faite à l'imprévu sur des assaillants qui, après avoir éprouvé de nombreuses pertes, se croient déjà vainqueurs, réussit presque toujours. Nous en fîmes la triste expérience à la bataille de Busaco; car, malgré les nombreux obstacles qui ajoutaient à la défense de la montagne d'Alcoba, nos braves soldats du 2e corps venaient de l'escalader après une heure d'efforts inouïs, exécutés avec un courage et une ardeur vraiment héroïques, lorsque, arrivés haletants au sommet de la crête, ils se trouvèrent tout à coup en face d'une ligne d'infanterie anglaise qu'ils n'avaient point aperçue. Cette ligne, après les avoir accueillis à quinze pas par un feu des plus justes et des mieux nourris, qui coucha par terre plus de 500 hommes, s'élança sur les survivants, la baïonnette en avant. Cette attaque imprévue, accompagnée d'une grêle de mitraille qui les prenait en flanc, ébranla quelques-uns de nos bataillons; mais ils se remirent promptement, et, malgré les pertes que nous avions faites en gravissant la position, et celles infiniment plus considérables que nous venions d'éprouver, nos troupes étonnées, mais non déconcertées, coururent sur la ligne anglaise, l'enfoncèrent sur plusieurs points à coups de baïonnette et lui enlevèrent six canons!

Mais Wellington ayant fait avancer une forte réserve, tandis que les nôtres étaient au bas de la montagne, les Français, pressés de toutes parts et forcés de céder l'espace très étroit qu'ils occupaient sur le plateau, se trouvèrent, après une longue et vive résistance, acculés en masse à la descente rapide par laquelle ils étaient montés. Les lignes anglaises les suivirent jusqu'à mi-côte, en leur tirant souvent des bordées de mousqueterie auxquelles nous ne pouvions riposter, tant nous étions dominés; aussi furent-elles bien meurtrières! Toute résistance devenant inutile dans une position aussi défavorable pour les Français, les officiers leur prescrivirent de se disperser en tirailleurs dans les anfractuosités du terrain, et l'on regagna, sous une grêle de balles, le pied de la montagne. Nous perdîmes sur ce point le général Graindorge, deux colonels, 80 officiers et 700 ou 800 soldats.

Après un tel échec, la prudence ordonnait, ce nous semble, de ne plus envoyer des troupes affaiblies par de nombreuses pertes contre des ennemis fiers de leur succès et occupant toujours les mêmes positions; néanmoins, le général Reynier ordonna aux brigades Foy et Sarrut de retourner à la charge, et Masséna, témoin de cette folie, permit cette seconde attaque, qui eut le même sort que la première.

Pendant que cela se passait à notre gauche, le sort ne nous était pas plus favorable à la droite formée par le 6e corps, car, bien qu'on fût convenu de faire une attaque simultanée sur tous les points et que Masséna en eût renouvelé l'ordre vers les sept heures, au moment d'engager l'action, le général Ney n'ébranla ses troupes qu'à huit heures et demie. Il prétendit depuis avoir été retardé par les obstacles que présentait la position sur ce point. Il est certain qu'ils étaient encore plus grands que sur la gauche. Les Français venaient de commettre une très grande faute en envoyant le 2e corps au combat avant que le 6e fût en mesure d'agir. Le maréchal Ney en fit une pareille en engageant sans ensemble les divisions Loison, Marchand et Mermet. Ces troupes attaquèrent vigoureusement, et malgré la canonnade et la fusillade qui enlevaient des files entières, les brigades Ferey et Simon et le 26e de ligne, gravissant des rochers escarpés, se jetèrent sur l'artillerie ennemie, dont ils prirent trois pièces. Les Anglais, ayant reçu de nouveaux renforts, reprennent l'offensive. Le général Simon, la mâchoire brisée, tombe et est fait prisonnier sur un des canons qu'il venait d'enlever. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés, et trois décharges, faites à brûle-pourpoint, achèvent de porter la confusion et la mort dans les masses françaises, qui regagnent en désordre le point de départ. Ainsi se termina le combat principal.

Les pertes des 2e et 6e corps étaient immenses; elles s'élevaient à près de 5,000 hommes, dont 250 officiers tués, blessés ou pris. Le général Graindorge, les colonels Monnier, Amy et Berlier tués, deux autres blessés, le général Simon blessé tombé au pouvoir de l'ennemi, les généraux Merle, Maucune et Foy grièvement blessés; deux colonels et treize chefs de bataillon le furent aussi. Les ennemis, protégés par leur position dominante, éprouvèrent de moins grandes pertes: cependant, ils convinrent avoir eu 2,300 hommes hors de combat. On sut depuis que, si nous eussions attaqué la veille, les Anglais se seraient retirés sans combattre, parce que 25,000 hommes de leurs meilleures troupes se trouvaient encore au delà du Mondego, à une forte marche de Busaco, où ils n'arrivèrent que dans la nuit qui précéda la bataille.