Tel fut le résultat des six jours que Masséna avait perdus à Viseu et de l'empressement qu'il mit le 26 à retourner à Mortagoa, au lieu de reconnaître la position qu'il devait attaquer le lendemain.
Quoiqu'il en soit, les efforts que les Français venaient de faire ayant échoué devant des montagnes si escarpées qu'un homme isolé et sans fardeau avait beaucoup de peine à les gravir, tout faisait un devoir aux chefs des armées françaises de faire cesser un feu désormais inutile. Néanmoins, un vif tiraillement s'était engagé sur la ligne, au bas de la position que nos soldats, exaltés au dernier degré, demandaient à escalader de nouveau. Ces petits combats partiels, soutenus contre des ennemis cachés derrière des rochers très élevés, nous coûtant beaucoup de monde, chacun sentait la nécessité d'y mettre un terme, et personne n'en donnait l'ordre formel.
Les deux armées furent alors témoins d'un incident fort touchant et bien en contraste avec les scènes de carnage qui nous environnaient. Le valet de chambre du général Simon, ayant appris que son maître, grièvement blessé, avait été laissé au sommet de l'Alcoba, essaya de se rendre auprès de lui; mais, repoussé par les ennemis, qui, ne pouvant comprendre le sujet de sa venue dans leurs lignes, tirèrent plusieurs fois sur lui, ce serviteur dévoué, contraint de regagner les postes français, se lamentait de ne pouvoir aller secourir son maître, lorsqu'une pauvre cantinière du 26e de ligne, attachée à la brigade Simon, qui ne connaissait le général que de vue, prend ses effets des mains du valet de chambre, les charge sur son âne qu'elle pousse en avant, en disant: «Nous verrons si les Anglais oseront tuer une femme!…» Et n'écoutant aucune observation, elle gravit la montée, en passant tranquillement au milieu des tirailleurs des deux partis. Ceux-ci, malgré leur acharnement, lui ouvrent un passage et suspendent leurs feux jusqu'à ce qu'elle soit hors de portée. Notre héroïne aperçoit un colonel anglais et lui fait connaître le motif qui l'amène. Elle est bien reçue; on la conduit auprès du général Simon; elle le soigne de son mieux, reste auprès de lui plusieurs jours, ne le quitte qu'après l'arrivée du valet de chambre, refuse toute espèce de récompense et, remontant sur son baudet, traverse de nouveau l'armée ennemie en retraite sur Lisbonne et rejoint son régiment sans avoir été l'objet de la plus légère insulte, bien qu'elle fût jeune et très jolie. Les Anglais affectèrent au contraire de la traiter avec les plus grands égards. Mais revenons à Busaco.
Les deux armées conservèrent leurs positions respectives. La nuit qui suivit fut des plus tristes pour nous, car on pouvait calculer nos pertes, et l'avenir paraissait bien sombre!… Le 28, au point du jour, les échos de l'Alcoba se renvoient tout à coup d'immenses cris de joie et le son des musiques de l'armée anglaise rangée sur les hauteurs. Wellington passait une revue de ses troupes qui le saluaient de leurs hourras,… tandis qu'au bas de la montagne les Français étaient mornes et silencieux. Masséna aurait dû monter alors à cheval, passer son armée en revue, haranguer les soldats, dont l'ardeur ainsi ranimée eût répondu par des cris, présages de futures victoires, à l'enthousiasme provocateur que l'ennemi faisait éclater. L'Empereur et le maréchal Lannes l'eussent fait certainement. Masséna se tint à l'écart, se promenant tout seul, l'œil incertain et sans prendre aucune disposition, tandis que ses lieutenants, surtout Ney et Reynier, l'accusaient hautement d'imprudence dans l'attaque d'une position aussi forte que Busaco, eux qui la veille le poussaient au combat, en lui répondant de la victoire!… Enfin, ils vinrent joindre le généralissime, et ce fut pour lui proposer de constater notre insuccès aux yeux de l'armée et du monde, en abandonnant le Portugal et en ramenant l'armée derrière Ciudad-Rodrigo et en Espagne! Le vieux Masséna, retrouvant alors une partie de l'énergie qui l'avait illustré à Rivoli, à Zurich et à Gênes, et dans une foule d'occasions mémorables, repoussa cette proposition comme indigne de l'armée et de lui-même.
Les Anglais ont donné à la mémorable affaire de Busaco le nom de bataille politique, parce que le Parlement britannique, effrayé des dépenses immenses de la guerre, paraissait résolu à retirer ses troupes de la Péninsule, en se bornant désormais à fournir des armes et des munitions aux guérillas espagnoles et portugaises. Ce projet tendant à détruire l'influence de Wellington, celui-ci avait résolu d'en empêcher l'exécution, en répondant par une victoire aux alarmes du Parlement anglais. Ce fut ce qui le décida à attendre les Français à Busaco. Ce moyen lui réussit, car le Parlement accorda de nouveaux subsides pour cette guerre, qui devait nous être si funeste!
Pendant que le maréchal discutait avec ses lieutenants, survint le général Sainte-Croix, qui s'était momentanément séparé de sa brigade. En le voyant, chacun exprimait le regret qu'il ne se fût pas trouvé la veille auprès du maréchal, dont il était le bon génie. Informé de l'état des choses par Masséna lui-même, qui comprenait enfin la faute qu'il avait commise en ne tournant pas la position des ennemis par la droite, ainsi que nous le lui avions conseillé, Sainte-Croix l'engagea à reprendre ce projet, et, d'après le consentement du généralissime, il partit au galop, accompagné de Ligniville et de moi, pour Mortagoa, où il fit venir sa brigade de dragons campée non loin de là. En passant dans ce bourg, nous prîmes le jardinier du couvent, qui, à la vue d'un quadruple d'or, consentit à nous servir de guide et se mit à rire lorsqu'on lui demanda s'il existait vraiment un chemin pour gagner Boïalva!…
Pendant que la brigade Sainte-Croix et un régiment d'infanterie ouvraient la marche dans cette nouvelle direction, le 8e corps et la cavalerie de Montbrun les suivaient de près, et le surplus de l'armée se préparait à en faire autant. Masséna, stimulé par Sainte-Croix, avait enfin parlé en généralissime, et imposé silence à ses lieutenants qui persistaient à nier l'existence d'un passage sur la droite. Afin de cacher aux Anglais le mouvement de celles de nos troupes qui se trouvaient au pied de l'Alcoba, on ne le commença qu'à la nuit close et dans le plus grand silence. Ils ne tardèrent cependant pas à en être informés par les cris de désespoir que jetaient les blessés français, qu'on était dans la triste nécessité d'abandonner!… Ceux qui n'étaient que légèrement atteints suivirent l'armée. On employa un grand nombre de chevaux et toutes les bêtes de somme au transport des hommes susceptibles de guérison; mais ceux dont on avait amputé les jambes, ou qui étaient grièvement atteints au corps, furent laissés gisants sur les bruyères arides, et les malheureux s'attendaient à être égorgés par les paysans, dès que les deux armées s'éloigneraient; aussi leur désespoir était-il affreux!…
L'armée française avait à craindre que Wellington, en la voyant exécuter aussi près de lui une marche de flanc, ne la fît vivement attaquer, ce qui pouvait amener la défaite et même la prise complète du corps du général Reynier, qui devait quitter sa position le dernier, et allait se trouver seul pendant plusieurs heures en présence de l'ennemi; mais le général anglais ne pouvait songer à tourner l'arrière-garde française, car il venait d'apprendre qu'il était en ce moment tourné lui-même par le passage dont le généralissime français avait si longtemps nié l'existence.
Voici, en effet, ce qui s'était passé. Après avoir marché toute la nuit du 28 au 29, le jardinier des Capucins de Mortagoa, placé en tête de la colonne du général Sainte-Croix, nous avait conduits par un chemin praticable à l'artillerie jusqu'à Boïalva, c'est-à-dire jusqu'à l'extrême flanc gauche de l'armée anglaise, de sorte que toutes les positions de l'Alcoba se trouvaient débordées sans coup férir, et Wellington, sous peine d'exposer son armée à être prise à revers, devait s'empresser d'abandonner Busaco et l'Alcoba pour regagner Coïmbre, y passer le Mondego, et se proposait de battre en retraite sur Lisbonne, ce qu'il fit à la hâte. L'avant-garde, commandée par Sainte-Croix, n'avait rencontré qu'un petit poste de housards hanovriens placés à Boïalva, charmante bourgade située au débouché méridional des montagnes. La fertilité du pays permettait d'espérer que l'armée y trouverait de quoi subsister dans l'abondance; aussi un cri de joie s'éleva dans tous nos rangs, et les soldats oublièrent bien vite les fatigues, les dangers des jours précédents et peut-être aussi leurs malheureux camarades abandonnés mourants devant Busaco!
Pour compléter la réussite du mouvement que nous exécutions, une bonne route joignait Boïalva au village de Avelans de Camino, où passe le chemin d'Oporto à Coïmbre. Le général Sainte-Croix fit occuper Avelans, et, pour comble de bonheur, nous découvrîmes un nouveau chemin reliant Boïalva à Sardao, village situé aussi sur la grande route, ce qui procurait un nouveau débouché par où les troupes, au sortir du défilé, allaient s'établir dans la plaine. Nous avions donc enfin la preuve de l'existence de ce passage, si obstinément nié par le maréchal Ney, le général Reynier et le commandant Pelet!…