À dix heures du soir, le grand quartier général quitta fort tranquillement Fuente-Cuberta, malgré le voisinage de plusieurs régiments ennemis, dont un se trouvait placé sur une éminence traversée par le chemin que nous suivions. Pour l'en éloigner, le maréchal se servit d'un stratagème employé bien souvent par les ennemis contre les Français, dont la langue leur était familière. Le généralissime, sachant que mon frère parlait très bien l'anglais, lui donna des instructions, et Adolphe, s'avançant jusqu'au bas de la colline et se tenant dans l'ombre, cria au chef des ennemis que le duc de Wellington lui envoyait l'ordre d'appuyer vers sa droite, et d'aller gagner un point qu'il indiquait, mais qui se trouvait hors de la direction suivie par nous. Le colonel ennemi, ne pouvant distinguer au milieu de la nuit et dans le brouillard l'uniforme de mon frère, le prit pour un aide de camp anglais; il obéit donc sur-le-champ, s'éloigna, et nous passâmes lestement, heureux d'avoir échappé à ce nouveau danger. Masséna et son état-major rejoignirent avant le jour les troupes du 6e corps.
Pendant ce long et pénible trajet, Masséna s'était vivement préoccupé des dangers auxquels Mme X… était constamment exposée. Son cheval s'abattit plusieurs fois sur les quartiers de roches qu'on ne pouvait apercevoir à cause de l'obscurité; cette femme courageuse se relevait, bien que cruellement meurtrie; mais enfin ces chutes devinrent si nombreuses qu'il lui fut impossible de reprendre son cheval, ni de marcher à pied, et l'on fut obligé de la faire porter par des grenadiers. Que serait-elle devenue si on nous eût attaqués?… Aussi le généralissime, tout en nous conjurant de ne pas abandonner Mme X…, nous dit-il à plusieurs reprises: «Quelle faute j'ai commise en emmenant une femme à la guerre!» Bref, nous sortîmes de la situation critique dans laquelle Ney nous avait jetés.
CHAPITRE XXXVIII
Je suis blessé à Miranda de Corvo.—Affaire de Foz de Arunce.—Nouveaux projets de Masséna.—Résistance et destitution de Ney.
Le lendemain 14 mars, Masséna, après avoir repoussé une assez vive attaque entreprise contre son arrière-garde, remit le gros de ses troupes dans une forte position en avant de Miranda de Corvo, afin de donner à l'artillerie et aux équipages le temps de traverser le défilé placé en arrière de ce bourg. Lord Wellington, apercevant l'armée française ainsi arrêtée, fit avancer de fortes masses. Tout annonçait donc un engagement sérieux, lorsque Masséna, voulant donner des instructions à ses lieutenants, les fit convoquer auprès de lui. Trois s'y rendirent promptement. Le maréchal Ney seul se faisant attendre, le généralissime prescrivit au commandant Pelet et à moi d'aller l'inviter à venir au plus tôt. Cette mission, qui paraissait très facile à remplir, faillit cependant me coûter la vie!…
L'armée française était rangée en plusieurs lignes sur un terrain en forme d'amphithéâtre, descendant en pente douce vers un fort ruisseau qui séparait deux larges collines, dont les sommets très praticables, bien que garnis de quelques bouquets de bois, servaient de chemins vicinaux conduisant à Miranda. Au moment où Pelet et moi partions au galop, pour exécuter l'ordre du généralissime, les tirailleurs anglais paraissaient au loin, marchant à l'attaque des deux collines que les nôtres se préparaient à défendre. Pour être plus certains de rencontrer le maréchal Ney, mon camarade et moi, nous nous séparâmes. Pelet prit le chemin de gauche, je suivis celui de droite, en passant par une vaste clairière où se trouvaient nos avant-postes.
Ayant appris que le maréchal Ney venait d'y passer depuis moins d'un quart d'heure, je crus de mon devoir de courir à sa rencontre, et avais l'espoir de le joindre, lorsque j'entendis plusieurs coups de fusil dont les balles sifflèrent à mes oreilles!… J'étais peu éloigné des tirailleurs ennemis placés dans les bois qui bordaient la clairière. Bien que je susse le maréchal Ney escorté par un fort détachement, je ne laissais pas d'être inquiet sur son compte, car je craignais que les Anglais ne l'eussent cerné, lorsque je l'aperçus enfin au delà du ruisseau sur la rive opposée. Pelet était auprès de lui, et tous deux se dirigeaient vers Masséna. Certain dès lors que les ordres de ce dernier avaient été transmis, j'allais retourner auprès de lui, quand un jeune officier de chasseurs à pied anglais s'avance au trot de son petit cheval et me crie: «Attendez, monsieur le Français, je veux faire un peu bataille avec vous!» Je ne crus pas devoir répondre à cette fanfaronnade et tournai bride vers nos avant-postes, placés à cinq cents pas en arrière… L'Anglais me suivit en m'accablant d'injures!… Je les méprisai d'abord, mais alors l'officier ennemi s'écria: «Je reconnais bien à votre uniforme que vous êtes attaché à un maréchal de France, et je ferai mettre dans les journaux de Londres que ma présence a suffi pour mettre en fuite un lâche, un poltron d'aide de camp de Masséna ou de Ney!»
J'avoue ma faute; j'eus le tort bien grave de ne pouvoir supporter froidement cette impertinente provocation, et mettant le sabre à la main, je m'élançai avec fureur contre mon adversaire; mais, sur le point de le joindre, j'entends un grand frôlement dans le bois, d'où sortent à l'instant même deux housards anglais qui, s'avançant au galop, me coupent la retraite!… J'avais donné dans un guet-apens! Je compris qu'une défense des plus énergiques pouvait seule m'éviter la honte d'être fait prisonnier, par ma faute, à la vue de toute l'armée française, spectatrice de ce combat disproportionné!… Je me précipitai donc sur l'officier anglais… nous nous joignons… il me porte à la figure un coup de tranchant de son épée; je lui plonge mon sabre dans la gorge… son sang rejaillit abondamment sur moi; et le misérable, tombant de cheval, va tomber dans la poussière qu'il mordait avec rage! Cependant, les deux housards me frappaient de toutes parts, principalement sur la tête. En quelques secondes, mon shako, ma giberne et ma pelisse furent criblés, sans néanmoins que je fusse blessé par aucun de ces coups; mais enfin, le plus âgé des deux housards, soldat à moustache grise, m'enfonça de plus d'un pouce la pointe de son sabre dans le flanc droit! Je ripostai d'un vigoureux coup de revers, et le tranchant de ma lame frappant sur les dents de cet homme, et passant entre ses mâchoires, au moment où il criait pour s'animer, lui fendit la bouche et les joues jusqu'aux oreilles!… Le vieux housard s'éloigna promptement, à ma vive satisfaction, car c'était le plus brave et le plus entreprenant des deux. Quand le jeune se vit seul en face de moi, il hésita un moment, parce que les têtes de nos chevaux se touchant, il comprenait que me tourner le dos pour entrer dans le bois, c'était s'exposer à être frappé. Il s'y détermina pourtant en voyant plusieurs voltigeurs français venir à mon secours; mais il n'évita pas la blessure qu'il redoutait, car, poussé par la colère, je le poursuivis quelques pas et lui allongeai un coup de pointe dans l'épaule qui le fit courir encore plus vite!…
Pendant ce combat, qui dura moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, nos éclaireurs s'étaient rapidement élancés pour venir me dégager, et, de l'autre côté, les chasseurs anglais ayant marché sur le point où venait de tomber leur officier, ces deux groupes ennemis tiraillèrent les uns contre les autres, et je fus sur le point de me trouver exposé aux balles des deux partis. Mais mon frère et Ligniville, qui, du haut de la position occupée par l'armée, m'avaient aperçu aux prises avec l'officier et les deux housards anglais, s'étaient empressés de venir me joindre; j'eus grand besoin de leur aide, car je perdais une si grande quantité de sang par ma blessure au côté, que je me sentais défaillir, et il m'eût été impossible de rester à cheval, s'ils ne m'eussent soutenu.
Dès que j'eus rejoint le grand état-major, Masséna, me prenant la main, me dit: «C'est bien, c'est trop bien même, car un officier supérieur ne doit pas s'exposer en faisant le coup de sabre aux avant-postes.» Il avait raison! Mais quand je lui eus fait connaître les motifs qui m'avaient entraîné, Masséna ne me blâma plus autant, et le maréchal Ney, plus bouillant, se rappelant l'époque où il était housard, s'écria: «Ma foi, à la place de Marbot, j'aurais agi comme lui!…» Tous les généraux et mes camarades vinrent me donner des marques d'intérêt, pendant que le bon docteur Brisset me pansait.