La blessure de ma joue n'avait aucune gravité; elle fut cicatrisée au bout d'un mois, et l'on en voit à peine la trace le long du favori gauche; mais le coup de pointe de sabre qui avait pénétré dans mon flanc droit était dangereux, surtout au milieu d'une longue retraite, qui me forçait à voyager à cheval, sans pouvoir jouir du repos dont un blessé a besoin.
Tel fut, mes chers enfants, le résultat de mon combat, ou, si l'on veut, de mon équipée de Miranda de Corvo. Vous avez conservé le shako que je portais alors, et les nombreuses entailles dont les sabres anglais l'ont décoré prouvent que les deux housards ne me ménagèrent pas! J'avais aussi rapporté ma giberne, dont la banderole avait reçu trois coups de tranchant; mais elle a été égarée.
J'ai dit qu'au moment où j'étais envoyé à la recherche du maréchal Ney, l'armée française, réunie sur la position qui domine Miranda de Corvo, s'attendait à y être attaquée. Ce combat n'eut pas lieu. Wellington, intimidé sans doute par ses pertes des jours précédents, arrêta la marche de ses troupes; ce que voyant, Masséna résolut de profiter de la nuit, qui approchait, pour faire traverser aux siennes la ville et le long défilé de Miranda de Corvo. Ma situation fut alors bien pénible. J'avais marché les deux jours et la nuit précédents, et à présent, grièvement blessé, et affaibli par la perte d'une grande quantité de sang, il me fallait passer encore la nuit à cheval, par des chemins affreux, qu'encombraient les chariots des équipages, ceux de l'artillerie et de nombreuses colonnes de troupes, contre lesquelles je me heurtais à chaque instant, l'obscurité étant des plus profondes. Enfin, pour comble de malheur, nous fûmes assaillis par un orage affreux! La pluie traversa mes vêtements, je fus bientôt transi de froid et grelottais sur mon cheval dont je n'osais descendre pour me réchauffer, car je n'aurais pas eu la force d'y remonter. Ajoutez à cela les vives douleurs que me causait ma blessure au flanc, et vous aurez une faible idée des angoisses auxquelles je fus soumis pendant cette cruelle nuit.
Le 15 au matin, l'armée française parvint sur les bords de la Ceyra, en face de Foz de Arunce. Cette petite ville est située sur une colline qui domine la rivière ainsi que la plaine de la rive gauche par laquelle nous arrivions. Je traversai le pont, et vins m'établir momentanément dans une maison, où je comptais enfin prendre quelque repos; mais j'en fus empêché par une scène affreuse qui se passa sous mes yeux. Déjà les corps de Reynier et de Junot étaient dans Foz de Arunce, celui de Ney se trouvait encore sur l'autre rive; mais le généralissime, informé que l'ennemi nous suivait de près, ne voulut pas exposer son arrière-garde à combattre ayant la Ceyra derrière elle. Il prescrivit donc au maréchal Ney de faire passer la rivière à toutes ses troupes, qui, après avoir coupé le pont et placé de fortes gardes en face d'un gué qui l'avoisine, pourraient paisiblement se reposer dans cette bonne position. Le maréchal Ney, attribuant aux fatigues des deux dernières journées la lenteur des ennemis, les croyait encore fort loin, et il crut qu'il serait pusillanime d'abandonner complètement la rive gauche. En conséquence, il y laissa deux divisions d'infanterie, la brigade de cavalerie Lamotte, quelques pièces de canon, et ne fit pas couper le pont. Cette nouvelle désobéissance faillit nous coûter bien cher. En effet, pendant que Masséna s'éloignait pour aller surveiller à Ponte-Murcelha le rétablissement d'un autre pont qui devait assurer le lendemain à ses troupes l'important passage de la rivière d'Alva, et que le maréchal Ney, rempli de confiance, venait de permettre au général Lamotte de traverser le gué de la Ceyra pour aller prendre des fourrages sur la rive droite, lord Wellington paraît à l'improviste et attaque immédiatement les divisions si imprudemment laissées sur la rive gauche de la Ceyra!… Le maréchal Ney, se plaçant alors courageusement à la tête du 39e, repousse à la baïonnette une charge de dragons anglais. Mais le brave colonel Lamour, du 39e, étant tombé mort, frappé d'un coup de feu, son régiment, dont il était fort estimé, s'émeut, perd son aplomb, se jette sur le 59e et l'entraîne!… En ce moment, une batterie ayant par mégarde envoyé un boulet dans cette direction, nos soldats se croyant tournés, et saisis d'une terreur panique, courent en tumulte vers le pont!… Le général Lamotte, qui de la rive opposée aperçoit cette retraite désordonnée, veut conduire ses cavaliers au secours des fantassins; mais, au lieu de repasser le gué difficile par lequel il était venu, il prend le chemin le plus court et encombre avec sa brigade le pont étroit de la Ceyra, pendant que la masse des fuyards s'y présentait en sens contraire!… Il résulta de ce pêle-mêle que personne ne pouvant passer, bon nombre de fantassins, arrivant à la suite de leurs camarades et voyant le pont embarrassé, se dirigent vers le gué et s'y précipitent!… La grande majorité parvint à le franchir, mais plusieurs, se trompant, tombèrent dans des cavités où ils se noyèrent!…
Pendant cette scène déplorable, le maréchal Ney, qui se consumait en efforts pour réparer sa faute, parvient enfin à réunir un bataillon du 27e, fait battre la charge et pénètre jusqu'aux divisions Mermet et Ferey, qui étaient restées fermes à leur poste et combattirent vaillamment. Le maréchal Ney, se mettant à leur tête, reprend l'offensive, et repousse les ennemis jusque dans leur camp principal. Les Anglais, étonnés par cette vigoureuse attaque, ainsi que par les cris de ceux de nos soldats qui se débattaient dans les eaux de la Ceyra, crurent que toute l'armée française s'élançait contre eux; ils sont à leur tour frappés de terreur, jettent leurs armes, laissent leurs canons et s'abandonnent à une fuite précipitée!… Les troupes des généraux Reynier et Junot, placées sur la rive droite, furent alors, ainsi que moi, témoins d'un spectacle bien rare à la guerre, celui de plusieurs divisions de partis différents se fuyant mutuellement dans le plus grand désordre!… Enfin la panique étant calmée de part et d'autre, Anglais et Français revinrent peu à peu sur le terrain abandonné, pour ramasser leurs fusils; mais on était si honteux des deux côtés, que bien que les soldats ennemis fussent très près, il ne fut pas tiré un seul coup de fusil, ni échangé aucune provocation; chacun regagna silencieusement son poste… Wellington même n'osa s'opposer à la retraite du maréchal Ney, qui fit repasser la rivière et couper le pont. Dans ce bizarre engagement, les Anglais eurent 200 hommes hors de combat et nous en tuèrent une cinquantaine; mais nous eûmes 100 noyés, et, malheureusement, le 39e perdit son aigle, que les meilleurs plongeurs ne purent alors retrouver; elle le fut l'été suivant par les paysans portugais, lorsque les fortes chaleurs eurent mis à sec une partie de la rivière.
Le maréchal Ney, furieux de l'échec qu'il venait d'éprouver, s'en prit au général Lamotte et lui retira sa brigade. Lamotte était cependant un bon et brave officier, auquel l'Empereur rendit justice plus tard. Quant à Ney, il était si désireux de prendre une revanche de sa mésaventure que, dans l'espoir d'attaquer Wellington lorsqu'il voudrait à son tour passer la Ceyra, il resta immobile une partie de la journée du 16 sur les bords de cette rivière, et Masséna fut obligé de lui expédier quatre ou cinq aides de camp pour le forcer à lever son bivouac et à suivre le mouvement de retraite. L'armée franchit l'Alva le 17, sur le pont reconstruit à Ponte-Murcelha, et continua pendant cinq jours sa retraite sur Celorico sans être inquiétée.
La vallée que nous venions de parcourir entre le Mondego et la chaîne d'Estrella est très praticable, des plus fertiles, et l'armée y vécut dans l'abondance; aussi, en nous retrouvant à Celorico, où, à notre entrée en Portugal, Masséna avait eu la malencontreuse idée de quitter cette belle vallée, pour se jeter dans les montagnes de Viseu et de Busaco, l'armée le blâma-t-elle de nouveau, car cette faute avait coûté la vie à plusieurs milliers d'hommes et fait manquer notre campagne. Aussi le maréchal, ne pouvant se résigner à rentrer en Espagne, résolut-il de se maintenir en Portugal à tout prix!… Son projet était de regagner le Tage par Guarda et Alfayates, de prendre position à Coria et Placencia, de rétablir le pont d'Alcantara, de s'y joindre aux troupes françaises commandées par le maréchal Soult devant Badajoz, de pénétrer tous ensemble dans l'Alentejo, et de marcher ensuite sur Lisbonne. Masséna espérait forcer ainsi Wellington à rétrograder promptement pour chercher à défendre cette capitale, qui, attaquée à revers par l'Alentejo, n'aurait eu que fort peu de moyens de résistance, car elle n'était pas fortifiée sur la rive gauche du Tage.
Pour rendre la marche des troupes plus facile, le maréchal envoya en Espagne tous les blessés et malades. Je refusai de les suivre, et, malgré mes souffrances, je préférai rester au milieu de l'armée, auprès de mon frère et de mes camarades. Pendant la marche de deux jours faite à Celorico, Masséna ayant communiqué son plan à ses lieutenants, le maréchal Ney, qui brûlait du désir de recouvrer son indépendance, s'opposa à l'entreprise d'une nouvelle campagne, et déclara qu'il allait ramener ses troupes en Espagne, parce qu'elles ne trouvaient plus en Portugal de quoi faire du pain. C'était vrai; mais l'armée avait d'immenses troupeaux et était habituée depuis six mois à vivre sans pain, chaque soldat recevant plusieurs livres de viande et du vin en quantité.
La nouvelle désobéissance de Ney, encore plus positive que les précédentes, excita l'indignation de Masséna. Il y répondit par un ordre du jour qui ôtait au maréchal Ney le commandement du 6e corps. Cet acte de vigueur, juste et indispensable, était trop tardif; il aurait fallu le faire à la première rébellion de Ney. Celui-ci refusa d'abord de s'éloigner, en disant que l'Empereur lui ayant donné le commandement du 6e corps, il ne le quitterait que par son ordre! Mais le généralissime ayant réitéré son injonction, le maréchal Ney partit pour Alméida et rentra en Espagne, d'où il se rendit auprès de l'Empereur à Paris. Le 6e corps fut confié au général Loison, que son rang d'ancienneté appelait à ce commandement.
Le renvoi du maréchal Ney produisit sur l'armée une sensation d'autant plus profonde qu'on en connaissait le principal motif, et qu'il avait exprimé le vœu général des troupes, en insistant pour rentrer en Espagne.