Le 24, l'armée, commençant le mouvement qui devait la ramener sur le Tage, occupa Belmonte et Guarda. Cette dernière ville est la plus élevée de la Péninsule. Il y faisait un froid des plus piquants, qui fit mourir plusieurs hommes et rendit ma blessure au côté infiniment douloureuse. Masséna reçut à Guarda plusieurs dépêches du major général, presque toutes ayant deux mois de date! Cela démontre dans quelle erreur était Napoléon en pensant que de Paris il pouvait diriger les mouvements d'une armée faisant la guerre de Portugal!… Ces dépêches parvinrent au généralissime d'une manière inusitée jusqu'alors dans l'armée française. Le prince Berthier les avait confiées à M. de Canouville, son aide de camp; mais ce jeune officier, un des beaux de l'armée, voyant la difficulté de joindre l'armée de Masséna, se contenta de déposer ses dépêches à Ciudad-Rodrigo, et reprit le chemin de Paris, d'où l'on cherchait précisément à l'éloigner à la suite d'une bruyante équipée. Voici l'anecdote dont le fait principal remonte à l'époque où le général Bonaparte commandait en chef l'armée d'Italie.
Plusieurs dames de sa famille étant venues le joindre à Milan, l'une d'elles épousa un de ses généraux les plus dévoués, et comme, selon la mode du temps, elle montait à cheval, ayant une petite pelisse à la housarde par-dessus ses vêtements féminins, Bonaparte lui en avait donné une remarquablement belle par sa fourrure et surtout parce que tous les boutons étaient en diamant. Quelques années après, cette dame, devenue veuve, s'était remariée à un prince étranger, lorsqu'au printemps de 1811 l'Empereur, passant au Carrousel la revue de la garde, aperçoit au milieu de l'état-major du prince Berthier l'aide de camp Canouville portant fièrement la pelisse donnée par lui jadis à sa parente! La fourrure et les diamants constataient l'identité! Napoléon les reconnut et s'en montra fort courroucé; la dame fut, dit-on, sévèrement réprimandée, et l'imprudent capitaine reçut une heure après l'ordre de porter des dépêches à Masséna, auquel il était prescrit de retenir cet officier indéfiniment auprès de lui. Canouville s'en douta, et je viens de dire comment il profita du hasard qui l'empêcha de pénétrer en Portugal; mais à peine était-il de retour à Paris, qu'on le réexpédia pour la Péninsule, où il arriva tout honteux de sa déconvenue! La conversation de ce moderne Lauzun nous amusa, en nous mettant au courant de ce qui s'était passé dans les salons de Paris depuis que nous en étions absents, et nous rîmes beaucoup de la recherche de sa toilette, qui contrastait grandement avec le délabrement de nos uniformes usés par une année de campagne, de sièges, de marches et de combats!… Canouville, d'abord fort étonné de la prompte transition qui, des charmants boudoirs parisiens, l'avait jeté au milieu d'un bivouac, parmi les rochers du Portugal, se résigna à ce changement. C'était un homme d'esprit et de courage; il se fit bravement tuer l'année suivante à la bataille de la Moskowa.
CHAPITRE XXXIX
Retraite définitive.—Confusion d'ordres.—Retour offensif sur
Alméida.—Mauvaise volonté de Bessières.
Les dépêches de l'Empereur que M. de Canouville avait laissées à Ciudad-Rodrigo, lors de son premier voyage, étant parvenues à Masséna pendant qu'il était à Guarda, en disposition de garder les rives du Tage supérieur, le généralissime, au lieu d'exécuter son mouvement sur-le-champ, perdit plusieurs jours à répondre à ces lettres datées de deux mois. Ce retard nous fut nuisible. Les ennemis en profitèrent pour réunir leurs troupes et vinrent nous attaquer dans Guarda même. Nous les repoussâmes, et il en fut ainsi dans plusieurs combats partiels que Masséna soutint, pour attendre des officiers envoyés par lui vers Alcantara. Leur rapport ayant constaté l'impossibilité de nourrir l'armée dans une contrée sans ressource, la volonté de Masséna dut fléchir enfin devant une accumulation d'obstacles qu'aggravaient encore la répugnance des généraux et le dénuement des troupes. Il fut donc résolu qu'on rentrerait en Espagne. Mais au lieu de le faire promptement, le généralissime retardait sa sortie du Portugal, et lord Wellington, saisissant l'occasion que lui offrit un faux mouvement du général Reynier, l'attaqua à Sabugal. Les succès furent balancés; néanmoins, nous eûmes encore deux à trois cents hommes hors de combat dans cet engagement glorieux, mais inutile.
L'armée française passa la frontière le lendemain, 1er avril, et campa sur les terres d'Espagne. Elle présentait encore un effectif de plus de quarante mille hommes, et avait envoyé à Ciudad-Rodrigo et Salamanque plusieurs convois de malades et blessés, s'élevant à plus de dix mille. Nous étions entrés en Portugal avec soixante mille combattants, sans compter la division du 9e corps qui vint nous rejoindre. Notre perte avait donc été pendant cette longue campagne d'environ dix mille hommes tués, pris ou morts de maladie!
L'armée prit position autour d'Alméida, de Ciudad-Rodrigo et de Zamora. Masséna se trouva alors dans une situation des plus pénibles; car ces deux places fortes et les pays circonvoisins étaient placés sous l'autorité du maréchal Bessières, auquel l'Empereur avait confié le commandement d'une nouvelle armée dite du Nord, entièrement composée des troupes de la jeune garde. Il en résulta un conflit de pouvoirs entre les deux maréchaux, Bessières voulant conserver tous les approvisionnements pour ses troupes, et Masséna soutenant avec raison que l'armée qu'il ramenait de Portugal, où elle venait d'éprouver tant de privations, avait au moins autant de droits à la distribution des vivres. L'Empereur, ordinairement si prévoyant, n'avait donné aucun ordre pour le cas où l'armée de Masséna serait forcée de rentrer en Espagne.
Il régnait donc une grande incertitude sur cette frontière, principalement pour la défense de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida. Ces deux forteresses, l'une espagnole, l'autre portugaise, sont tellement voisines que l'une d'elles devenait inutile. L'Empereur avait donc ordonné de retirer la garnison ainsi que l'artillerie de cette dernière place, et d'en démolir les remparts, déjà si fortement ébranlés par l'explosion qui, l'année précédente, nous en avait rendus maîtres. Mais au moment où le général Brénier, gouverneur, allait opérer la destruction d'Alméida, il avait reçu contre-ordre du ministre de la guerre, de sorte que Masséna, arrivant de Portugal sur ces entrefaites, n'osa prendre aucune décision. Cependant, comme ses troupes ne pouvaient subsister dans les environs rocailleux et stériles d'Alméida, il fut contraint de les éloigner et d'abandonner cette place à ses propres ressources, qui consistaient en une très faible garnison, ayant seulement pour vingt-cinq jours de vivres. Si l'on eût eu des ordres positifs de l'Empereur, la présence de l'armée de Portugal eût permis de détruire en une semaine les fortifications d'Alméida, que les Anglais s'empressèrent d'environner dès que l'armée se fut éloignée, et il fallut entreprendre le mois suivant une sanglante expédition pour sauver cette place, ce à quoi l'on ne put même pas parvenir.
L'ordre qui plaçait le comte d'Erlon et le 9e corps sous le commandement du généralissime venait enfin d'arriver: c'était trois mois trop tard!… Le maréchal Masséna, après avoir mis son armée en cantonnement entre Ciudad-Rodrigo, Zamora et Salamanque, alla le 9 avril établir son quartier général dans cette dernière ville. Pendant que nous nous y rendions, il se passa sous les yeux du généralissime un fait peu honorable pour l'armée anglaise. Sir Waters, colonel attaché à l'état-major de Wellington, avait été fait prisonnier par nos troupes, et comme il donna sa parole de ne point s'évader, Masséna prescrivit de lui laisser ses armes, son cheval, et de le loger tous les soirs dans une maison particulière. Cet officier voyageait donc librement à la suite de nos colonnes, lorsqu'on passant dans le bois de Matilla, où elles faisaient une halte, il saisit le moment où chacun se reposait, et mettant son excellente monture au galop, il disparut! Trois jours après, il rejoignit Wellington, qui parut trouver le tour fort plaisant!… Ce même Wellington répondit à Masséna, qui se plaignait de ce que les miliciens portugais massacraient les prisonniers français, et avaient naguère fait subir le même sort à un de nos colonels d'état-major: «Que se trouvant dans l'obligation d'employer tous les moyens pour repousser une guerre d'invasion, il ne pouvait répondre des excès auxquels se portaient les paysans!»
Le repos, joint aux bons soins que je reçus à Salamanque, me rétablit promptement; mais le bonheur que j'en éprouvai fut troublé par un fâcheux incident, qui me fit une peine extrême. Mon excellent ami Ligniville nous quitta à la suite d'une très grave discussion qu'il eut avec Masséna. Voici à quel sujet.