Masséna avait confié à Ligniville les difficiles fonctions de grand écuyer, que celui-ci n'accomplissait, du reste, que volontairement et par obligeance. Amateur de chevaux, Ligniville, qui avait surveillé ceux du maréchal pendant la campagne d'Allemagne, eut la plus grande peine à les nourrir en Espagne et en Portugal. Il s'y résigna cependant. On avait reconnu que, pour transporter la cuisine et les bagages du grand quartier général, il fallait au moins trente mulets, et Ligniville, avant notre entrée en campagne, en avait proposé l'acquisition; mais Masséna, ne voulant pas faire personnellement cette dépense, chargea l'intendant de l'armée de les lui procurer. Masséna conserva constamment ces bêtes de somme, qu'il avait encore à notre arrivée à Salamanque. Les Espagnols ont la bonne habitude de raser le dos des mulets, afin d'empêcher que le poil mouillé par la sueur, se pelotonnant sous le bât, ne blesse ces animaux. Cette opération ne peut être faite que par des hommes spéciaux et coûte assez cher. Masséna proposa donc à mon ami Ligniville d'ordonner à l'alcade de Salamanque de payer cette dépense sur les fonds de la ville; mais Ligniville ayant refusé de se prêter à une mesure qu'il considérait comme une exaction, il s'ensuivit une scène, à la suite de laquelle mon ami déclara au maréchal que, puisqu'il reconnaissait si peu la condescendance qu'il avait eue de remplir les fonctions de grand écuyer, non seulement il y renonçait, mais qu'il lui donnait sa démission et allait rejoindre le 13e de dragons auquel il appartenait.

Masséna employa vainement tous les moyens pour le retenir: Ligniville, homme très calme, mais très ferme, resta inébranlable. Il fixa donc le jour de son départ. Le commandant Pelet étant en mission, je remplissais les fonctions de premier aide de camp, et en cette qualité je réunis tous les officiers de l'état-major de Masséna, et leur proposai de donner une marque d'estime et de regret à notre ancien et bon camarade, en l'accompagnant à cheval à une lieue de la ville. Cette proposition fut acceptée; mais, afin que Prosper Masséna ne parût pas blâmer son père, nous eûmes soin de le désigner pour rester au salon de service, pendant que nous conduisions Ligniville, auquel nous fîmes l'adieu le plus cordial, car il était aimé de tous. Masséna s'émut de cet acte, cependant très honorable, et m'accusa d'en avoir été le promoteur; il reprit dès lors sa rancune à mon égard, bien que ma conduite dans cette campagne m'eût rendu sa confiance et son intérêt.

Cependant la garnison d'Alméida, cernée par les Anglais et près de manquer de vivres, allait être réduite à capituler, et l'Empereur, afin d'arracher aux Anglais ce triomphe, venait d'ordonner à Masséna de ramener toutes ses troupes sur Alméida et d'en faire sauter les remparts. Mais cette opération, qu'il eût été si facile d'exécuter quelques semaines avant, lorsque l'armée, à sa sortie de Portugal, se trouvait réunie autour de la place et en tenait les Anglais éloignés, était devenue très délicate, à présent qu'ils bloquaient Alméida avec des forces considérables; il fallait livrer bataille. À cette difficulté s'en joignait une autre non moins grave: l'armée de Masséna, répartie dans la province de Salamanque, ne vivait pas dans l'abondance; mais enfin, chaque cantonnement nourrissait tant bien que mal sa petite garnison, tandis que, pour se porter sur les Anglais, il fallait réunir nos troupes, pourvoir dès lors à leurs besoins, et nous n'avions ni magasins ni moyens de transport suffisants.

Le maréchal Bessières, gouverneur de la province, disposait de toutes les ressources, qu'il réservait pour les régiments de la garde. Il avait une nombreuse cavalerie, ainsi qu'une formidable artillerie, tandis que Masséna, dont l'infanterie était encore redoutable, manquait de chevaux, ceux de son armée se trouvant en grande partie hors d'état de faire un bon service. Le généralissime avait donc invité Bessières à lui en prêter, et toutes les lettres de celui-ci étaient remplies des protestations les plus rassurantes; mais comme elles restaient sans effet, et qu'on savait Alméida aux abois, Masséna, ne se contentant plus d'écrire à son collègue, dont le quartier général était à Valladolid, résolut de lui dépêcher un aide de camp qui pût lui expliquer la gravité de la position et le presser d'envoyer des secours en cavalerie, vivres, munitions, etc., etc. Ce fut sur moi que le généralissime jeta les yeux pour remplir cette mission. Fortement blessé le 14 février, je ne pouvais guère être en bonne santé le 19 avril pour courir la poste à franc étrier et m'exposer aux attaques des guérillas dont les routes étaient couvertes. Dans toute autre circonstance, j'en aurais fait l'observation au maréchal; mais comme il me boudait, et que j'avais, par excès de zèle, demandé à reprendre mon service, ne m'attendant pas à avoir quelques jours après une aussi rude corvée, je ne voulus rien devoir à la commisération de Masséna. Je partis donc, malgré les instances de mes camarades et de mon frère, qui s'offrait pour me remplacer.

Pour remplir la mission qui m'était confiée, je dus, en sortant de Salamanque, prendre le galop sur des chevaux de poste. Ma blessure au côté se rouvrit et me causa de très vives douleurs; je parvins cependant à Valladolid. Le maréchal Bessières, pour achever de me prouver qu'il n'avait conservé aucune rancune contre moi, au sujet de la discussion survenue entre le maréchal Lannes et lui sur le champ de bataille d'Essling, discussion où je fus si innocemment impliqué, le maréchal Bessières, dis-je, me reçut parfaitement, et obtempérant aux demandes que Masséna m'avait chargé de lui réitérer, il promit d'envoyer plusieurs régiments et trois batteries d'artillerie légère pour renforcer l'armée de Portugal, ainsi que des vivres en abondance.

J'avais un tel empressement de rapporter ces bonnes nouvelles à Masséna, qu'après quelques heures de repos je repris le chemin de Salamanque. Je crus un moment que j'allais être attaqué; mais à la vue des flammes qui surmontaient les lances des cavaliers de notre escorte, les guérilleros, dont cette arme était la terreur, s'enfuirent à toutes jambes, et j'arrivai sans encombre auprès du généralissime. Masséna, bien que très satisfait du résultat de ma mission, ne m'adressa aucune parole bienveillante sur le zèle dont j'avais fait preuve. Il faut avouer que les grandes contrariétés dont il était entouré contribuaient infiniment à aigrir son caractère déjà vindicatif. Il en éprouva une nouvelle, qui mit le comble à sa perplexité.

La guerre que nous faisions dans la Péninsule étant dirigée de Paris, il en résultait des anomalies vraiment incompréhensibles; ainsi, au moment où le major général prescrivait à Masséna au nom de l'Empereur de réunir toutes les troupes de son armée pour voler au secours d'Alméida, il ordonnait au comte d'Erlon, chef du 9e corps, faisant partie de cette même armée, de se rendre sur-le-champ en Andalousie pour y joindre le maréchal Soult. Le comte d'Erlon, ainsi placé entre deux destinations contraires, et comprenant que ses troupes seraient mieux dans les belles contrées de l'Andalousie que dans les arides provinces du Portugal, se préparait à partir pour Séville; mais comme son éloignement, en privant Masséna de deux belles divisions d'infanterie, l'aurait mis dans l'impossibilité de secourir Alméida, ainsi que l'Empereur l'avait prescrit, le maréchal s'opposa au départ du comte d'Erlon. Celui-ci insista, et nous vîmes se renouveler les déplorables contestations dont nous avions déjà été témoins l'hiver précédent au sujet du 9e corps. Enfin, sur les instances de Masséna, le comte d'Erlon consentit à rester jusqu'après le déblocus d'Alméida. Ces sollicitations d'un généralissime envers son inférieur constituaient un véritable contresens, et ne pouvaient qu'altérer la discipline militaire.

Cependant, les renforts promis par le maréchal Bessières n'étant pas encore arrivés à Salamanque le 24, Masséna, ne comptant plus que sur ses propres ressources pour forcer Alméida, se rendit à Ciudad-Rodrigo, où son armée fut concentrée le 26. Mais pour nourrir cette accumulation de forces, il fallut entamer l'approvisionnement de Rodrigo et compromettre ainsi le sort futur de cette place importante.

Nous n'étions qu'à trois lieues des Anglais. Ils entouraient la ville d'Alméida, avec laquelle nous ne pouvions communiquer, et nous ignorions leurs forces., mais on savait que Wellington s'était transporté derrière Badajoz avec un gros détachement de plusieurs divisions, et Masséna, espérant qu'il ne pourrait être de retour avant huit ou dix jours, voulut profiter de son absence et de celle d'une partie de l'armée ennemie, pour opérer le ravitaillement d'Alméida. Mais Wellington, informé du mouvement des Français, revint promptement sur ses pas et se trouva devant nous le 1er mai. Ce fut un grand malheur; car il est probable que sir Spencer, chargé par intérim du commandement de l'armée anglaise, ce qui était au-dessus de ses forces, n'aurait pas osé prendre sur lui la responsabilité d'engager une bataille avec un adversaire tel que Masséna, et celui-ci aurait pu sans peine ravitailler Alméida.

Les soldats français, bien qu'ils ne reçussent depuis plusieurs jours qu'une demi-ration de mauvais pain et un quart de viande, demandaient néanmoins le combat, et leur allégresse fut grande lorsque, le 2 au matin, ils virent paraître une faible colonne des troupes du maréchal Bessières, qu'ils prirent pour l'avant-garde de l'armée du Nord. Mais ce renfort, si pompeusement annoncé et si longtemps attendu, se bornait à 1,500 hommes de cavalerie bien montés, six pièces d'artillerie et trente bons attelages; Bessières n'amenait ni munitions de guerre, ni provisions de bouche!… C'était une véritable déception! Masséna resta stupéfait, mais il se mit bientôt en colère en apercevant Bessières, qui conduisait lui-même un si faible secours! La présence de ce maréchal était en effet blessante pour Masséna. L'armée de Portugal, en rentrant en Espagne, se trouvait, il est vrai, dans les provinces soumises au commandement territorial de Bessières, mais elle était néanmoins indépendante de lui, uniquement aux ordres de Masséna, et parce que le maréchal Bessières prêtait quelques soldats à celui-ci, ce n'était pas une raison pour qu'il vînt en personne contrôler en quelque sorte la conduite de son collègue. Masséna le comprit, et nous dit en voyant apparaître Bessières: «Il aurait beaucoup mieux fait de m'envoyer quelques milliers d'hommes de plus, ainsi que des munitions et des vivres, et de rester au centre de ses provinces, plutôt que d'examiner et de critiquer ce que je vais faire!…» Bessières fut donc reçu très froidement, ce qui ne l'empêcha pas de suivre constamment Masséna pendant cette courte campagne et de donner son avis. L'armée se mit en mouvement dans l'après-midi du 2 mai, et le 3, les hostilités commencèrent.