Dans ces courtes entrevues, Napoléon était habituellement très affable. Il adressa quelques questions au notaire, me demanda si ma prétendue était jolie, quelle était sa dot, etc., etc., et me dit en me congédiant: «Qu'il voulait aussi que j'eusse une bonne position, et que, sous peu, il récompenserait mes bons services…» Pour le coup, je me crus colonel! Cet espoir s'accrut encore lorsque, en sortant du cabinet impérial, je fus accosté par le général Mouton, comte de Lobau, dont je reçus l'assurance confidentielle que l'Empereur avait inscrit mon nom sur la liste des officiers supérieurs auxquels il voulait donner des régiments. Cette assertion me fut d'autant plus agréable que le comte de Lobau, aide de camp de Napoléon, était chargé, sous la direction du ministre de la guerre, du travail relatif à l'avancement militaire. Je revins donc à Paris, le cœur rempli de joie et d'espérance!… Je me mariai le 11 novembre suivant.
Ce n'est pas à vous, mes chers enfants, que je ferai l'éloge de l'excellente femme que j'épousai: je ne peux mieux la louer qu'en lui appliquant la maxime de l'un de nos plus célèbres philosophes: «La meilleure de toutes les femmes est celle dont on parle le moins!»
J'étais heureux au sein de ma famille, et j'attendais chaque jour mon brevet de colonel, lorsque, peu de temps après mon mariage, je fus informé par le ministre de la guerre que je venais d'être placé comme chef d'escadrons dans le 1er régiment de chasseurs à cheval, alors en garnison au fond de l'Allemagne!… Je fus atterré de ce coup, car il me paraissait bien pénible d'aller encore servir comme simple chef d'escadrons, grade dans lequel j'avais reçu trois blessures et fait les campagnes de Wagram et de Portugal. Je ne pouvais comprendre le motif de cette disgrâce, après ce qui m'avait été dit par l'Empereur et le comte de Lobau. Celui-ci me donna bientôt le mot de l'énigme.
Masséna, ainsi que je l'ai déjà dit, avait, à son entrée en Portugal, quatorze aides de camp, dont six officiers supérieurs. Deux d'entre eux, MM. Pelet et Casabianca, furent faits colonels pendant la campagne; ils étaient plus anciens que moi et avaient bien rempli leur devoir. Leur avancement semblait, du reste, assurer le mien, puisque je devenais le premier chef d'escadrons de l'état-major. Celui qui avait le cinquième rang était M. Barain, officier d'artillerie, que j'avais trouvé capitaine aide de camp de Masséna à mon entrée dans son état-major. M. Barain, ayant perdu une main à Wagram, avait été nommé chef d'escadrons: c'était justice. Mais l'Empereur, en lui donnant ce nouveau grade, l'avait désigné pour le service des arsenaux, qu'on peut très bien faire avec un bras de moins. Masséna s'attendait également à voir M. Barain s'éloigner de lui; néanmoins, celui-ci insista pour l'accompagner en Portugal, bien qu'il fût dans l'impossibilité de remplir aucune mission dans un pays aussi difficile. Personne ne pensait donc qu'on lui donnerait de l'avancement.
Or, il se trouvait que Barain était neveu de M. François de Nantes, directeur des Droits réunis, qui venait d'assurer de nombreuses places à des membres de la famille de Masséna. M. François de Nantes demanda, en retour, la faveur d'une proposition au grade de colonel pour son neveu Barain. Le maréchal, forcé de choisir entre Barain et moi, opta pour mon camarade. J'ai su, par le comte de Lobau, que l'Empereur avait hésité à signer, mais qu'il céda enfin aux instances de l'intègre directeur des Droits réunis, venu pour appuyer la seule demande de faveur qu'il eût encore faite pour sa famille. Ainsi mon camarade fut nommé colonel.
Je me suis peut-être trop appesanti sur cette malheureuse affaire, mais, pour juger de mon désappointement, il faut se reporter à cette époque et se rappeler que l'importance des chefs de corps était telle, dans les armées impériales, qu'on a vu plusieurs colonels refuser le grade de général et demander comme faveur spéciale la permission de rester à la tête de leur régiment. Masséna m'adressa la lettre suivante, seule récompense de trois campagnes faites et de trois blessures reçues auprès de lui:
«Paris, 24 novembre 1811.
«Je vous envoie, mon cher Marbot, l'ordre de service que je reçois pour vous. J'avais demandé de l'avancement pour vous, ainsi que vous le savez, et j'ai le double regret de voir que vous ne l'avez pas obtenu et de vous perdre. Vos services sont bien appréciés par moi, et ils doivent être, pour vous, indépendants des récompenses auxquelles ils vous donnaient droit de prétendre. Ils vous acquerront toujours l'estime de ceux sous les ordres desquels vous vous trouverez. Croyez, mon cher Marbot, à celle que vous m'avez inspirée, ainsi qu'à mes regrets et au sincère attachement que je vous ai voué.
«MASSÉNA.»
Je ne pensais pas revoir Masséna, quand Mme la maréchale m'écrivit que, désirant connaître ma femme, elle nous invitait l'un et l'autre à dîner. Je n'avais jamais eu qu'à me louer de la maréchale, surtout à Antibes, sa patrie, où je la rencontrai au retour du siège de Gênes. J'acceptai donc. Masséna vint à moi, m'exprima de nouveau ses regrets, et me proposa de demander ma nomination au grade d'officier de la Légion d'honneur. Je répondis que, puisqu'il n'avait pu rien faire pour moi pendant que j'étais dans son état-major, blessé sous ses yeux, je ne voulais pas lui créer de nouveaux embarras, et que je n'attendais d'avancement que de moi-même; puis je me perdis dans la foule des invités…