Ce fut ma dernière rencontre avec ce maréchal, bien que je continuasse à visiter sa femme et son fils, tous deux excellents pour moi.
Je crois devoir vous donner ici quelques détails sur la vie de Masséna, dont la biographie, ainsi que celle de la plupart des hommes célèbres, a été écrite d'une façon fort inexacte.
CHAPITRE II
Biographie de Masséna.—Existence aventureuse et campagne d'Italie.—Zurich.—Gênes.—1805.—Abus des licences.—Ses dernières campagnes.—Sa fin.
André Masséna naquit le 6 mai 1758 à la Turbie, bourgade du petit État de Monaco. Son aïeul paternel, tanneur estimé, eut trois fils: Jules, père du maréchal, Augustin et Marcel. Les deux premiers allèrent s'établir à Nice, où ils installèrent une fabrique de savon. Marcel prit du service en France dans le régiment de Royal-Italien. Jules Masséna étant mort en laissant très peu de fortune et cinq enfants, trois d'entre eux, au nombre desquels se trouvait le jeune André, furent recueillis par leur oncle Augustin, qui, se bornant à leur enseigner à lire et à écrire, les employait à faire du savon.
André, dont le caractère ardent et aventureux ne pouvait se plier à la vie monotone et laborieuse d'une fabrique, abandonna, dès l'âge de treize ans, la maison de son oncle et alla s'embarquer clandestinement comme mousse sur un vaisseau marchand, en compagnie d'un de ses cousins nommé Bavastro, qui devint, pendant les guerres de l'Empire, le plus célèbre corsaire de la Méditerranée. Quant à André, après avoir navigué deux ans et fait même un voyage en Amérique, les fatigues et les mauvais traitements qu'il eut à subir dans la marine l'en dégoûtèrent, et le 18 août 1775, il s'enrôla comme simple fantassin dans le régiment de Royal-Italien sous les auspices de son oncle Marcel, qui était devenu sergent-major et obtint bientôt l'épaulette. Ce Marcel Masséna, que j'ai connu en 1800 commandant de la place d'Antibes, était un homme grave et capable, fort estimé de son colonel, M. Chauvet d'Arlon, qui, voulant bien étendre sa protection sur André, lui fit apprendre passablement l'orthographe et la langue française, et, malgré quelques incartades, il l'éleva en quelques années au grade d'adjudant sous-officier. Il lui avait même fait espérer une sous-lieutenance de maréchaussée, lorsque, lassé d'attendre, André prit congé à l'expiration de son engagement.
Rentré dans la vie civile, sans aucune fortune, André rejoignit son cousin Bavastro, et profitant du voisinage des frontières de France, de Piémont, de l'État de Gênes et de la mer, ils firent sur une grande échelle le commerce interlope, c'est-à-dire la contrebande, tant sur les côtes qu'à travers les montagnes du littoral, dont Masséna apprit ainsi à connaître parfaitement tous les passages. Cette circonstance lui devint plus tard d'une très grande utilité, lorsqu'il eut à commander des troupes dans ces contrées. Endurci par le rude métier de contrebandier, obligé d'épier sans cesse les démarches des douaniers sans laisser pénétrer les siennes, Masséna acquit, à son insu, l'intelligence de la guerre, ainsi que la vigilance et l'activité sans lesquelles on ne peut être un bon officier. Ayant ainsi amassé quelques capitaux, il épousa une Française, Mlle Lamarre, fille d'un chirurgien d'Antibes, et se fixa dans cette ville, où il faisait un petit commerce d'huile d'olive et de fruits secs de Provence, lorsque survint la révolution de 1789.
Dominé par son goût pour les armes, Masséna quitta sa femme et son magasin pour s'enrôler dans le 1er bataillon des volontaires du Var. Ses connaissances théoriques et pratiques des exercices militaires le firent nommer capitaine adjudant-major, et peu de temps après major. La guerre éclata bientôt; le courage et l'activité de Masséna l'élevèrent rapidement aux grades de colonel et de général de brigade. Il eut le commandement du camp dit des Mille fourches, dont faisait partie la compagnie du 4e d'artillerie commandée par le capitaine Napoléon Bonaparte, sous les ordres duquel il devait servir plus tard en Italie. Masséna, chargé de conduire une colonne au siège de Toulon, s'y distingua en s'emparant des forts Lartigues et Sainte-Catherine, ce qui lui valut le grade de général de division. La ville prise, il ramena ses troupes à l'armée d'Italie, où il se fit remarquer dans tous les engagements qui eurent lieu entre le littoral de la Méditerranée et le Piémont, pays qu'il connaissait si bien. Intelligent, d'une activité dévorante et d'un courage à toute épreuve, Masséna, après plusieurs années de succès, avait déjà rendu son nom célèbre, lorsqu'une faute grave faillit briser totalement sa carrière.
On était au début de la campagne de 1796; le général Bonaparte venait de prendre le commandement en chef de l'armée, ce qui plaçait sous ses ordres Masséna, sous lequel il avait jadis servi. Masséna, qui menait alors l'avant-garde, ayant battu auprès de Cairo un corps autrichien, apprit que les chefs ennemis avaient abandonné dans l'auberge d'un village voisin les apprêts d'un joyeux souper; il forma donc avec quelques officiers le projet de profiter de cette aubaine et laissa sa division campée sur le sommet d'une montagne assez élevée.
Cependant, les Autrichiens, remis de leur terreur, revinrent à la charge et fondirent au point du jour sur le camp français. Nos soldats, surpris, se défendirent néanmoins avec courage; mais leur général n'étant pas là pour les diriger, ils furent acculés à l'extrémité du plateau sur lequel ils avaient passé la nuit, et la division, attaquée par des ennemis infiniment supérieurs en nombre, allait certainement subir une grande défaite, lorsque Masséna, après s'être fait jour à coups de sabre parmi les tirailleurs autrichiens, accourt par un sentier depuis longtemps connu de lui et apparaît devant ses troupes, qui, dans leur indignation, le reçoivent avec des huées bien méritées!… Le général, sans trop s'émouvoir, reprend le commandement et met sa division en marche pour rejoindre l'armée. On s'aperçoit alors qu'un bataillon, posté la veille sur un mamelon isolé, ne peut en descendre par un chemin praticable sans faire un très long détour qui l'exposerait à défiler sous le feu de l'ennemi!… Masséna, gravissant la montée rapide sur ses genoux et sur ses mains, se dirige seul vers ce bataillon, le joint, harangue les hommes et les assure qu'il les sortira de ce mauvais pas s'ils veulent l'imiter. Faisant alors remettre les baïonnettes dans le fourreau, il s'assoit sur la neige à l'extrémité de la pente, et, se poussant ensuite en avant avec les mains, il glisse jusqu'au bas de la vallée… Tous nos soldats, riant aux éclats, font de même, et, en un clin d'œil, le bataillon entier se trouva réuni hors de la portée des Autrichiens stupéfaits!… Cette manière de descendre, qui ressemble beaucoup à ce que les paysans et les guides de Suisse appellent la ramasse, n'avait certainement jamais été pratiquée par un corps de troupes de ligne. Le fait, tout extraordinaire qu'il paraisse, n'en est pas moins exact, car non seulement il m'a été certifié par les généraux Roguet père, Soulés, Albert et autres officiers faisant alors partie de la division Masséna, mais, me trouvant neuf ans plus tard au château de la Houssaye, lorsque le maréchal Augereau y reçut l'Empereur et tous les maréchaux, je les entendis plaisanter Masséna sur le nouveau moyen de retraite dont il avait usé en cette circonstance.