Le favori d'Alexandre fut on ne peut mieux reçu par Napoléon, dont il ne quitta pas la personne dans les revues et les courses qui précédèrent la bataille d'Essling; mais lorsque cette sanglante affaire parut indécise et qu'une grêle de boulets vint tomber au milieu de l'état-major impérial, M. de Czernicheff tourna bride promptement, puis, repassant les ponts du Danube, il alla se mettre à l'abri du péril dans le palais de Schœnbrünn, et, le surlendemain de la bataille, il reprit le chemin de Pétersbourg, pour aller sans doute raconter l'insuccès de notre entreprise!… Napoléon trouva le procédé fort inconvenant, et il sortit de sa bouche des lazzi piquants sur la bravoure du colonel russe. Néanmoins, après la paix conclue avec l'Autriche, M. de Czernicheff vint très fréquemment à Paris, où il passa une partie des années 1810 et 1811. Beau, galant, aimable, fort dissimulé et d'une politesse des plus recherchées, son titre d'aide de camp de l'empereur de Russie le fit bien venir, non seulement à la cour, mais aussi dans les salons de la haute société, où jamais il ne parlait de politique; il paraissait absorbé par les soins qu'il donnait aux dames, près desquelles il passait pour avoir beaucoup de succès. Mais vers la fin de 1811, époque où des bruits de guerre se renouvelèrent, la police de Paris ayant été informée que, tout en feignant de ne s'occuper que de ses plaisirs, M. le colonel russe se livrait à des menées suspectes sous le rapport politique, elle le fit surveiller avec soin, et acquit bientôt la certitude qu'il avait de fréquentes entrevues avec M. X…, employé au ministère de la guerre, spécialement chargé de dresser les états de situation présentés tous les dix jours à l'Empereur sur le personnel et le matériel de toutes les forces de ses armées. Non seulement M. de Czernicheff avait été reconnu se promenant après minuit dans les parties les plus sombres des Champs-Élysées avec l'employé français, mais on l'avait vu souvent se glisser sous des vêtements vulgaires dans le logement de X… et y passer plusieurs heures.
L'intimité d'un personnage aussi haut placé avec un pauvre hère de commis des bureaux de la guerre étant une preuve indubitable que le premier avait soudoyé l'autre pour qu'il lui livrât les secrets de l'État, l'Empereur, indigné de l'abus que le colonel russe avait fait de sa position pour agir contrairement au droit des gens, ordonna d'arrêter M. de Czernicheff; mais celui-ci, prévenu, dit-on, par une femme, sortit à l'instant même de Paris, gagna un relais voisin, et quittant la route de poste directe, de peur d'être rejoint par un courrier, il prit les voies les moins fréquentées et parvint à la frontière du Rhin en évitant Mayence et Cologne, où le télégraphe avait déjà transmis l'ordre de s'emparer de sa personne. Quant au pauvre employé, il fut saisi au moment même où il comptait la somme de 300,000 francs en billets de banque, qu'il avait reçus pour prix de sa trahison! Forcé par l'évidence de convenir de son crime, il avoua qu'un autre commis de la guerre avait aussi vendu diverses pièces au colonel russe. On arrêta le second coupable, et tous deux furent jugés, condamnés et fusillés! Ils moururent en maudissant M. de Czernicheff, qu'ils accusaient d'être venu les chercher jusque dans leurs mansardes afin de les séduire par la vue d'un monceau d'or, qu'il augmentait sans cesse lorsqu'il les voyait hésiter. L'Empereur fit publier dans tous les journaux français un article des plus virulents contre M. de Czernicheff, en y ajoutant des observations qui, bien qu'indirectes, durent blesser vivement l'empereur de Russie, car elles rappelaient que les assassins de Paul Ier, son père, n'avaient pas été punis par Alexandre.
Après une telle sortie, il ne fut plus possible de mettre la guerre en question, et, bien qu'elle ne fût pas encore déclarée, on s'y prépara de part et d'autre ouvertement. La conduite de M. de Czernicheff, bien que blâmée hautement par tout le monde, trouva néanmoins, surtout parmi les diplomates, des approbateurs secrets qui fondaient leur opinion sur le fameux adage: «Salus patriæ, prima lex», et ils rappelaient à ce sujet une anecdote peu connue, que je tiens du maréchal Lannes, et qui prouverait que, tout en punissant avec raison les Français qui vendaient les secrets de leur patrie aux ennemis, Napoléon faisait corrompre chez les étrangers les employés qui pouvaient lui fournir des renseignements utiles, surtout pour la guerre.
Le maréchal Lannes me raconta donc à Vienne, en 1809, qu'au moment où les hostilités allaient éclater entre la France et l'Autriche, dont l'archiduc Charles devait commander les armées, ce prince fut averti par un avis anonyme qu'un général-major qu'il estimait beaucoup et dont il venait de faire son sous-chef d'état-major, s'était vendu à l'ambassadeur de France, le général Andréossi, avec lequel il avait pendant la nuit de fréquents rendez-vous dans une maison solitaire du vaste faubourg de Léopoldstadt, dont on indiquait le numéro. Le prince Charles avait une telle estime pour le général-major, que, considérant comme une infâme calomnie l'accusation portée contre lui par un inconnu qui n'osait se nommer, il ne prit aucune mesure pour s'assurer de la vérité. Déjà l'ambassadeur de France avait demandé ses passeports et devait quitter Vienne dans quarante-huit heures, lorsqu'un second avis anonyme informa l'archiduc que son sous-chef d'état-major, après avoir travaillé seul dans son cabinet où se trouvaient les états de situation de l'armée, devait avoir la nuit suivante un dernier entretien avec le général Andréossi. L'archiduc, voulant éloigner de son esprit des soupçons qu'il craignait de conserver malgré lui contre un officier qui lui était cher, résolut de constater lui-même son innocence. En conséquence, il prit un habit de ville des plus simples, et, accompagné seulement par son premier aide de camp, il se promena après minuit dans la partie la plus sombre de la ruelle où était la maison indiquée. Après quelques moments d'attente, le prince Charles et son aide de camp aperçurent un homme que, malgré son déguisement, ils reconnurent avec douleur être le sous-chef d'état-major autrichien, auquel un signal fit ouvrir la porte. Peu d'instants après, le général Andréossi fut introduit de la même façon. L'entretien dura plusieurs heures, pendant lesquelles l'archiduc indigné, ne pouvant plus douter de la trahison de son sous-chef d'état-major, resta patiemment devant la maison, et lorsque enfin la porte se rouvrit pour donner passage au général Andréossi et au général-major autrichien qui sortaient ensemble, ils se trouvèrent face à face avec le prince Charles, qui dit tout haut: «Bonsoir, monsieur l'ambassadeur de France!» Et dédaignant d'adresser des reproches au sous-chef d'état-major, il se borna à diriger sur lui la lumière d'une lanterne sourde!… Mais l'aide de camp, moins circonspect, frappa sur l'épaule de ce misérable en disant: «Voilà cet infâme traître de général un tel que l'on dégradera demain!…»
L'ambassadeur Andréossi s'esquiva sans mot dire. Quant au sous-chef d'état-major autrichien, se voyant pris en flagrant délit et connaissant d'avance le sort qui l'attendait, il rentra chez lui et se fit sauter la cervelle d'un coup de pistolet. Cette scène tragique, soigneusement cachée par le gouvernement autrichien, eut peu de retentissement; on annonça que le sous-chef d'état-major était mort d'une attaque d'apoplexie foudroyante; il paraît que l'ambassadeur de France lui avait remis deux millions.
Quant à l'affaire du colonel Czernicheff, elle présenta une bizarrerie remarquable: c'est qu'au moment où Napoléon se plaignait des moyens employés par cet aide de camp de l'empereur Alexandre pour se procurer les états de situation de nos armées, le général Lauriston, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, achetait non seulement les renseignements les plus positifs sur le placement et les forces de l'armée russe, mais encore les cuivres gravés qui avaient servi à l'impression de l'immense carte de l'empire moscovite!… Malgré les difficultés énormes que présentait le transport de cette lourde masse de métal, la trahison fut si bien ménagée et si largement payée, que ces cuivres, dérobés dans les archives du gouvernement russe, furent transportés de Saint-Pétersbourg en France sans que leur disparition fût découverte par la police ni par les douanes moscovites! Dès que les cuivres furent arrivés à Paris, le ministère de la guerre, après avoir substitué les caractères français aux caractères russes qui indiquent les noms des lieux et des fleuves, fit imprimer cette belle carte, dont l'Empereur ordonna d'envoyer un exemplaire à tous les généraux et chefs de régiment de cavalerie légère. À ce titre, j'en reçus un que je parvins, non sans peine, à sauver pendant la retraite, car il forme un gros rouleau. La carte contenait toute la Russie, même la Sibérie et le Kamtchatka, ce qui fit beaucoup rire ceux qui la reçurent: bien peu la rapportèrent, je possède la mienne.
CHAPITRE IV
La guerre devient inévitable.—Avertissements donnés à Napoléon.—La Cour impériale à Dresde.—Vice de composition de l'armée et des divers corps.
Le motif le plus puissant qui portât l'Empereur à faire la guerre à la Russie était le désir de la ramener à l'exécution du traité signé à Tilsitt en 1807, traité par lequel l'empereur Alexandre s'était engagé à fermer tous les ports de ses États à l'Angleterre, ce qui n'avait jamais été pratiqué que d'une manière fort imparfaite. Napoléon pensait avec raison qu'il ruinerait les Anglais, peuple essentiellement fabricant et marchand, s'il parvenait à détruire leur négoce avec le continent européen; mais l'exécution de ce projet gigantesque offrait de si grandes difficultés, que l'ancienne France, seule, était vraiment soumise aux restrictions commerciales; encore, les licences, dont j'ai parlé plus haut, y faisaient-elles d'énormes brèches. Quant à l'Italie, à l'Allemagne et aux provinces Illyriennes, le système continental, bien qu'établi par décret impérial, n'y était appliqué qu'illusoirement, tant à cause de retendue des côtes que par la connivence et le défaut de surveillance de ceux qui administraient ces vastes contrées; aussi l'empereur de Russie répondait-il aux sommations que la France lui faisait d'interdire toute relation commerciale avec l'Angleterre, en signalant cet état d'exception presque général en Europe. Mais la véritable cause du refus qu'opposait Alexandre aux prétentions de Napoléon était la crainte qu'il éprouvait d'être assassiné comme lavait été l'empereur Paul, son père, auquel on reprochait d'avoir blessé l'amour-propre national en s'alliant à la France, et, en second lieu, d'avoir détruit le commerce russe en déclarant la guerre à l'Angleterre. Or, Alexandre commençait à comprendre qu'il s'était déjà aliéné les esprits par la déférence et l'amitié qu'il avait témoignées à Napoléon dans les entrevues d'Erfurt et de Tilsitt; et il devait craindre, maintenant, de leur fournir un nouveau grief par la suspension de tout commerce avec l'Angleterre, seul débouché par lequel la noblesse russe pouvait écouler les produits encombrants de ses immenses propriétés et s'assurer ses revenus. La mort de Paul Ier prouvait bien à quels dangers l'empereur de Russie s'exposait en prenant une pareille mesure. Alexandre devait craindre d'autant plus, qu'il voyait encore près de lui les officiers qui avaient entouré son père; de ceux-là était Benningsen, son chef d'état-major.
Napoléon ne tenait pas assez compte des difficultés de cette situation, en menaçant Alexandre de la guerre s'il n'accédait pas à ses désirs. Cependant, en apprenant les pertes subies et les revers essuyés en Espagne et en Portugal, il semblait hésiter à s'engager dans une guerre dont le résultat lui paraissait fort incertain. Je tiens du général Bertrand que Napoléon a souvent répété à Sainte-Hélène que sa seule pensée fut d'abord d'effrayer l'empereur Alexandre, afin de l'amener à l'exécution du traité: «Nous étions, disait-il, comme deux maîtres d'égale force qu'on croit prêts à en venir aux mains, mais qui, n'en ayant envie ni l'un ni l'autre, se menacent de l'œil et du fer en avançant à petits pas, chacun d'eux ayant l'espoir que son adversaire reculera par crainte de croiser l'épée!…» Mais la comparaison de l'Empereur n'était pas exacte, car l'un des deux maîtres d'armes avait derrière lui un précipice sans fond, prêt à l'engloutir au premier pas qu'il ferait en arrière; ainsi placé entre une mort ignominieuse et la nécessité de combattre avec des chances de succès, il devait prendre ce dernier parti. Telle était la situation d'Alexandre, situation encore aggravée par les manœuvres auxquelles l'Anglais Wilson se livrait auprès du général Benningsen et des officiers de son état-major.