L'empereur Napoléon hésitait encore et semblait vouloir écouter les sages avis de Caulaincourt, son ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Il voulut même interroger plusieurs officiers français qui avaient habité quelque temps la Russie et en connaissaient la topographie et les ressources. Parmi eux se trouvait le lieutenant-colonel de Ponthon, qui avait été du nombre des officiers du génie que Napoléon, lors du traité de Tilsitt, avait, sur les instances d'Alexandre, autorisés et même invités à passer quelques années au service de la Russie. C'était un homme des plus capables et des plus modestes. Attaché au service topographique de Napoléon, il n'eût pas cru pouvoir émettre spontanément son avis sur les difficultés qu'éprouverait une armée portant la guerre dans l'empire russe; mais lorsque l'Empereur le questionna, de Ponthon, en homme d'honneur, tout dévoué à son pays, crut devoir dire la vérité tout entière au chef de l'État, et, sans craindre de lui déplaire, il lui signala tous les obstacles qui s'opposeraient à son entreprise. Les principaux étaient: l'apathie et le défaut de concours des provinces lithuaniennes assujetties depuis de longues années à la Russie; la résistance fanatique des anciens Moscovites; la rareté des vivres et fourrages; des contrées presque désertes qu'il faudrait traverser; des routes impraticables pour l'artillerie après une pluie de quelques heures; mais il appuya surtout sur les rigueurs de l'hiver et l'impossibilité physique de faire la guerre lorsqu'on aurait atteint l'époque des neiges, qui tombaient souvent dès les premiers jours d'octobre. Enfin, en homme vraiment courageux, au risque de déplaire et de compromettre son avenir, M. de Ponthon se permit de tomber aux genoux de l'Empereur pour le supplier, au nom du bonheur de la France et de sa propre gloire, de ne pas entreprendre cette dangereuse expédition, dont il lui prédit toutes les calamités. L'Empereur, après avoir écouté avec calme le colonel de Ponthon, le congédia sans faire aucune observation. Il fut plusieurs jours rêveur et pensif, et le bruit se répandit que l'expédition était ajournée. Mais bientôt M. Maret, duc de Bassano, ramena l'Empereur à son premier projet, et l'on assura, dans le temps, que le maréchal Davout ne fut point étranger à la résolution que prit Napoléon de porter sa nombreuse armée d'Allemagne sur les rives du Niémen, à l'extrême frontière de l'empire russe, afin de déterminer Alexandre à obéir à ses sommations.

À compter de ce moment, bien que M. de Ponthon fût toujours attaché au cabinet et suivît constamment l'Empereur, celui-ci ne lui adressa plus la parole pendant tout le trajet du Niémen à Moscou, et lorsque, pendant la retraite, Napoléon fut forcé de s'avouer à lui-même que les prévisions de cet estimable officier ne s'étaient que trop vérifiées, il évitait de rencontrer ses regards; néanmoins, il l'éleva au grade de colonel.

Mais ne devançons pas le cours des événements et revenons aux préparatifs que faisait Napoléon pour amener de gré ou de force la Russie aux conditions qu'il voulait lui imposer.

Dès le mois d'avril, les troupes françaises cantonnées en Allemagne, ainsi que celles des divers princes de la Confédération germanique rangés sous la bannière de Napoléon, s'étaient mises en mouvement, et leur marche vers la Pologne n'était ralentie que par la difficulté de se procurer les moyens de nourrir leurs nombreux chevaux, les herbes et même les blés étant à peine hors de terre, à cette époque, dans les contrées du Nord. Cependant, l'Empereur quitta Paris le 9 mai, et, accompagné de l'Impératrice, il se rendit à Dresde, où l'attendaient son beau-père, l'empereur d'Autriche, et presque tous les princes d'Allemagne, attirés, les uns par l'espoir de voir accroître l'étendue de leurs États, les autres par la crainte de déplaire à l'arbitre de leur destinée. Parmi les rois, le seul absent était le roi de Prusse, parce que, ne faisant pas partie de la Confédération du Rhin, il n'avait pas été appelé à cette réunion et n'osait s'y présenter sans l'autorisation de Napoléon! Il la fit humblement solliciter, et, dès qu'il l'eut obtenue, il s'empressa de venir augmenter la foule des souverains qui s'étaient rendus à Dresde pour faire leur cour au tout-puissant vainqueur de l'Europe.

Les protestations de fidélité et de dévouement qui furent alors prodiguées à Napoléon l'étourdirent au point de lui faire commettre une faute des plus graves dans l'organisation des contingents qui devaient former la grande armée destinée à porter la guerre en Russie. En effet, au lieu d'affaiblir les gouvernements d'Autriche et de Prusse, ses anciens ennemis, en exigeant d'eux qu'ils lui fournissent la plus grande partie de leurs troupes disponibles, que la prudence aurait dû l'engager à faire marcher à l'avant-garde, tant pour épargner le sang français que pour être à même de surveiller ses nouveaux et chancelants alliés, non seulement Napoléon ne demanda que 30,000 hommes à chacune de ces puissances, mais il en forma les deux ailes de son armée!… Les Autrichiens, sous le prince Schwartzenberg, tinrent la droite en Volhynie; les Prussiens, auxquels il donna pour chef un maréchal français, Macdonald, occupèrent la gauche, vers l'embouchure du Niémen. Le centre était composé des corps français et des contingents de la Confédération du Rhin, dont la fidélité avait été éprouvée par les campagnes d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram.

Le vice de cette organisation frappa beaucoup de bons esprits, qui voyaient avec peine les ailes de la Grande Armée composées d'étrangers restant sur les frontières de leurs pays respectifs et à même de former, en cas de revers, deux armées sur nos derrières, lorsque notre centre, composé de troupes sûres, se serait enfoncé dans l'Empire russe. Ainsi, l'Autriche, qui avait 200,000 soldats sous les armes, n'en mettant que 30,000 à la disposition de Napoléon, en gardait 170,000 prêts à agir contre nous en cas d'insuccès!… La Prusse, bien que moins puissante, avait, outre son contingent, 60,000 hommes en réserve. On s'étonnait donc que l'Empereur tînt si peu compte de ce qu'il laissait derrière lui; mais sa confiance était si grande que le roi de Prusse l'ayant prié de permettre que son fils aîné (le roi actuel)[2] fît la campagne auprès de lui, en qualité d'aide de camp, Napoléon ne voulut pas y consentir. Cependant ce jeune prince eût été un otage précieux, un gage bien sûr de la fidélité de son père.

Pendant que les fêtes se succédaient à Dresde, les troupes de Napoléon sillonnaient le nord de l'Allemagne. Déjà l'armée d'Italie, franchissant les montagnes du Tyrol, se dirigeait sur Varsovie. Les 1er, 2e et 3e corps français, commandés par les maréchaux Davout, Oudinot et Ney, traversaient la Prusse pour marcher sur la Vistule. La Westphalie, la Bavière, la Saxe, Bade, le Wurtemberg, ainsi que les autres confédérés du Rhin, fournissaient leurs contingents, et l'Autriche, ainsi que la Prusse, les avait imités. Mais, chose digne de remarque, tandis que les généraux autrichiens exprimaient leur satisfaction d'unir leurs drapeaux aux nôtres, les officiers subalternes et la troupe ne marchaient qu'à regret contre la Russie. C'était tout le contraire dans le contingent prussien: les généraux et les colonels se trouvaient humiliés d'être dans l'obligation de servir leur vainqueur, tandis que les officiers des rangs inférieurs et les soldats se félicitaient d'avoir l'occasion de combattre à côté des Français, pour prouver que s'ils avaient été battus dans la campagne d'Iéna, ce n'était pas faute de courage, mais parce que leurs chefs les avaient mal dirigés.

Non seulement Napoléon avait encadré sa Grande Armée dans les contingents autrichiens et prussiens, mais il avait affaibli le moral des troupes françaises en les mêlant à des régiments étrangers. Ainsi, le 1er corps, commandé par le maréchal Davout, comptait au 1er juin 67,000 hommes, sur lesquels 58,000 Français; le surplus était composé de Badois, Mecklembourgeois, Hessois, Espagnols et Polonais. Le 2e corps, aux ordres du maréchal Oudinot, se composait de 34,000 Français auxquels on avait joint 1,600 Portugais, 1,800 Croates et 7,000 Suisses.

Le 3e corps, commandé par le maréchal Ney, était formé par 23,000 Français, 3.000 Portugais, 3,000 Illyriens et 14,000 Wurtembergeois. Les 4e et 6e corps, réunis sous les ordres du prince Eugène, étaient formés de 77,000 hommes, sur lesquels 38,000 Français, 1,700 Croates, 1,200 Espagnols, 2,000 Dalmates, 20,000 Italiens et 12,000 Bavarois.

La réserve de cavalerie, commandée par Murat, comptait 44,000 combattants, sur lesquels il y avait 27,000 Français, 4,400 Prussiens, 600 Wurtembergeois, 1,100 Bavarois, 2,000 Saxons, 6,000 Polonais et 3,000 Westphaliens.