J'avais été assez heureux, le jour de la revue, pour que l'Empereur eût accordé tout l'avancement et toutes les décorations que j'avais demandés pour les officiers, sous-officiers et soldats du 23e et, comme la reconnaissance qui résulte de ces faveurs remonte toujours au chef qui les a fait obtenir, l'influence que je commençais à prendre sur le régiment s'en accrut beaucoup et calma les regrets que j'éprouvai de n'avoir pas obtenu le grade dont je remplissais les fonctions.
Je reçus à cette époque une lettre du maréchal Masséna et une autre de Mme la maréchale, me recommandant, le premier, M. Renique; la seconde, son fils Prosper. Je fus très sensible à cette double démarche, et y répondis comme je le devais, en acceptant dans mon régiment ces deux capitaines. Toutefois, Mme la maréchale n'ayant pas persisté dans ses intentions, Prosper Masséna ne vint point en Russie, et il n'aurait pu, du reste, en supporter le rude climat.
L'armée allait bientôt toucher à la frontière de l'empire russe et revoir le Niémen, sur lequel nous nous étions arrêtés en 1807. L'Empereur disposa ses troupes sur la rive gauche de ce fleuve dans l'ordre suivant: d'abord, à l'extrême droite,, le corps autrichien du prince de Schwartzenberg, s'appuyant sur la Galicie vers Drogitchin. À la gauche de Schwartzenberg, le roi Jérôme avait rassemblé, entre Bialystok et Grodno, deux corps d'armée considérables. À côté d'eux, le prince Eugène de Beauharnais réunissait, à Prenn, 80,000 hommes. L'Empereur était au centre, en face de Kowno, avec 220,000 combattants, commandés par Murat, Ney, Oudinot, Lefebvre et Bessières. La garde faisait partie de cette immense réunion de troupes. Enfin, à Tilsitt, le maréchal Macdonald, avec 35,000 Prussiens, formait l'aile gauche, ainsi que je l'ai déjà dit. Le Niémen couvrait le front de l'armée russe, forte d'environ 400,000 hommes commandés par l'empereur Alexandre, ou plutôt par Benningsen, son chef d'état-major. Ces forces étaient divisées en trois corps principaux, commandés par les généraux Bagration, Barclay de Tolly et Wittgenstein.
Quatre historiens ont écrit sur la campagne de 1812. Le premier fut Labaume, ingénieur-géographe français, c'est-à-dire appartenant à un corps qui, bien que dépendant du ministère de la guerre, n'allait point au combat et ne suivait les armées que pour lever des plans. Labaume n'avait jamais commandé les troupes et n'avait pas la connaissance pratique de l'art militaire; aussi ses jugements sont-ils presque toujours inexacts, quand ils ne font pas tort à l'armée française. Cependant, l'ouvrage de Labaume ayant paru peu de temps après la paix de 1814 et la rentrée de Louis XVIII, l'esprit de parti et le désir d'avoir des renseignements sur les terribles événements de la récente campagne de Russie lui donnèrent une célébrité d'autant plus grande que personne ne s'occupa de réfuter ce livre, et que le public s'habitua à considérer son contenu comme des vérités incontestables.
La seconde relation publiée sur la campagne de 1812 est du colonel Boutourlin, aide de camp de l'empereur Alexandre. Cet ouvrage, bien qu'écrit par un ennemi, contient des appréciations sages, et si la narration de l'auteur n'est pas exacte sur tous les points, c'est que les documents lui ont manqué, car il est impartial, et il a fait tout ce qui dépendait de lui pour découvrir la vérité; aussi Boutourlin est-il généralement estimé, car il a écrit en homme d'honneur.
Le libelle de Labaume était déjà oublié lorsque, en 1825, par conséquent après le décès de l'Empereur, le général comte de Ségur publia une troisième relation de la campagne de 1812. L'esprit de son ouvrage affligea plus d'un survivant de cette campagne, et nos ennemis l'ont eux-mêmes qualifié de roman militaire. M. de Ségur eut cependant un immense succès, tant à cause de la pureté et de l'élégance de son style que par suite de l'accueil que lui firent la cour et le parti ultra-royaliste. Les anciens officiers de l'Empire, se trouvant attaqués, chargèrent le général Gourgaud de répondre à M. de Ségur; il le fit avec succès, mais d'une façon trop acerbe, ce qui occasionna un duel entre lui et M. de Ségur, qui fut blessé. Il faut convenir que si ce dernier se montre peu favorable à Napoléon et à son armée, le général Gourgaud est trop louangeur pour l'Empereur, car il ne veut reconnaître aucune de ses fautes!…
Je n'ai certainement pas l'intention d'écrire une nouvelle relation de la campagne de 1812, mais je crois devoir en rappeler les faits principaux, puisqu'ils font partie essentielle de l'époque à laquelle j'ai vécu, et que plusieurs se rattachent à ce qui m'est advenu; mais, dans cette analyse succincte, je veux éviter les deux excès contraires dans lesquels sont tombés Ségur et Gourgaud. Je ne serai ni détracteur ni flatteur: je serai véridique.
Au moment où les deux puissants empires d'Europe allaient s'entre-choquer, l'Angleterre, alliée naturelle de la Russie, dut faire tous ses efforts pour l'aider à repousser l'invasion que l'empereur des Français allait faire sur son territoire. En prodiguant l'or aux ministres turcs, le cabinet anglais parvint à faire conclure la paix entre le sultan et la Russie, ce qui permettait à celle-ci de rappeler dans ses États l'armée qu'elle avait sur la frontière de Turquie, armée qui joua un rôle immense dans la guerre contre nous. L'Angleterre avait également ménagé la paix entre l'empereur Alexandre et la Suède, alliée naturelle de la France, sur laquelle Napoléon devait d'autant plus compter que Bernadotte venait d'en être nommé prince héréditaire et qu'il gouvernait le pays pour le vieux roi, son père adoptif.
Je vous ai fait connaître précédemment par quel concours de circonstances bizarres Bernadotte fut élevé au rang d'héritier présomptif de la couronne de Suède. Le nouveau prince suédois, après avoir assuré qu'il resterait Français par le cœur, se laissa cependant séduire ou intimider par les Anglais, auxquels il eût été d'ailleurs facile de le renverser. Il sacrifia les véritables intérêts de sa patrie adoptive en se laissant dominer par l'Angleterre et en s'alliant avec la Russie dans une entrevue avec l'empereur Alexandre. Cette rencontre eut lieu à Abo, petite ville de la Finlande. Les Russes venaient de conquérir cette province et promettaient à la Suède de l'en dédommager par la cession de la Norvège qu'on arracherait au Danemark, trop fidèle allié de la France. Ainsi Bernadotte, loin de s'appuyer sur nos armées du Nord pour se faire restituer ses provinces, consacrait, au contraire, ces empiétements en se rangeant parmi les alliés des Russes!
Si Bernadotte eût agi de concert avec nous, la position topographique de la Suède eût merveilleusement servi nos intérêts communs. Cependant, le nouveau prince ne prit pas encore entièrement parti contre nous; il voulait savoir de quel côté serait la victoire et ne se prononça que l'année suivante. Privé de l'appui de la Turquie et de la Suède, sur lesquelles il avait compté pour contenir les armées russes, Napoléon ne pouvait avoir d'autres alliés dans le Nord que les Polonais. Mais ce peuple turbulent, dont les aïeux n'avaient pu s'accorder lorsqu'ils formaient un seul État indépendant, n'offrait aucun appui moral ni physique.