En effet, la Lithuanie et autres provinces qui forment plus du tiers de l'ancienne Pologne, soumises depuis près de quarante ans à la Russie, avaient presque entièrement perdu le souvenir de leur antique constitution et se considéraient comme russes depuis de longues années. La noblesse envoyait ses fils dans les armées du Czar, auquel l'habitude les avait trop attachés pour qu'on pût espérer les voir se joindre aux Français. Il en était de même des autres Polonais, que divers partages avaient jadis séparés de la mère patrie pour les soumettre à l'Autriche et à la Prusse. Ils marchaient bien contre la Russie, mais c'était par obéissance et sous les drapeaux de leurs nouveaux souverains. Ils n'éprouvaient ni amour ni enthousiasme pour l'empereur Napoléon, et craignaient de voir leurs propriétés dévastées par la guerre. Le grand-duché de Varsovie, cédé en 1807 au roi de Saxe par le traité de Tilsitt, était la seule province de l'ancienne Pologne qui eût conservé un reste d'esprit national et se fût un peu attachée à la France. Mais de quelle utilité un si petit État pouvait-il être pour les grandes armées de Napoléon?

Néanmoins celui-ci, plein de confiance dans ses forces comme dans son génie, résolut de franchir le Niémen. En conséquence, le 23 juin, l'Empereur, accompagné du général Haxo et se couvrant du bonnet et du manteau d'un Polonais de sa garde, parcourut les bords du Niémen. Le soir même, à dix heures, il fit commencer le passage de ce fleuve sur plusieurs ponts de bateaux, dont les plus importants avaient été jetés en face de la petite ville russe de Kowno, que nos troupes occupèrent sans éprouver aucune résistance.

CHAPITRE VI

Passage du Niémen.—Entrée dans Wilna.—Je joins l'ennemi.—Le 23e de chasseurs à Wilkomir.—Difficultés en Lithuanie.—Marche en avant.

Le 24, au lever du soleil, nous fûmes témoins d'un spectacle des plus imposants. Sur la hauteur la plus élevée de la rive gauche, on apercevait les tentes de l'Empereur. Autour d'elles, toutes les collines, leurs pentes et leurs vallées étaient garnies d'hommes et de chevaux couverts d'armes étincelantes!… Cette masse, composée de 250,000 combattants, divisés en trois immenses colonnes, s'écoulait dans le plus grand ordre vers les trois ponts établis sur le fleuve, et les différents corps s'avançaient ensuite vers la rive droite dans la direction indiquée à chacun d'eux. Ce même jour, le Niémen était franchi par nos troupes sur d'autres points, vers Grodno, Pilony et Tilsitt.

Le général Gourgaud m'a communiqué un état de situation surchargé de notes écrites de la main de Napoléon, et il résulte de ce document officiel que l'armée comptait au passage du Niémen 325,000 hommes[3] présents, dont 155,400 Français et 170,000 alliés, plus 984 bouches à feu. Le régiment que je commandais faisait partie du 2e corps, aux ordres du maréchal Oudinot, qui passa le 23 sur le premier pont de Kowno et se dirigea sur-le-champ vers Ianowo.

La chaleur était étouffante. Elle amena vers la nuit un orage affreux, et une pluie diluvienne inonda les routes et les champs à plus de cinquante lieues à la ronde. L'armée n'y vit cependant pas un funeste présage, comme on s'est plu à le dire, car le soldat considéra la grêle et le tonnerre comme choses fort ordinaires en été. Au surplus, les Russes, bien autrement superstitieux que certains Français, eurent aussi un bien fâcheux pronostic, car, dans la nuit du 23 au 24 juin, l'empereur Alexandre faillit périr dans un bal à Wilna, le plancher d'une salle s'étant enfoncé sous son fauteuil, à l'heure même où la première barque française, portant le premier détachement des troupes de Napoléon, abordait à la rive droite du Niémen, sur le territoire russe. Quoi qu'il en soit, l'orage ayant infiniment refroidi le temps, nos chevaux en souffrirent d'autant plus dans les bivouacs qu'ils mangeaient des herbes mouillées et couchaient sur un terrain fangeux. Aussi l'armée en perdit-elle plusieurs milliers de coliques aiguës.

Au delà de Kowno, coule une très petite rivière appelée la Vilia, dont l'ennemi avait coupé le pont. L'orage venait de gonfler les eaux de cet affluent du Niémen, de sorte que les premiers éclaireurs d'Oudinot se trouvaient arrêtés. L'Empereur survint au moment où j'arrivais moi-même à la tête de mon régiment. Il ordonna aux lanciers polonais de sonder le gué: un homme se noya; je pris son nom, il s'appelait Tzcinski. Si j'insiste sur ce détail, c'est qu'on a infiniment exagéré l'accident qui se produisit au passage de la Vilia par les lanciers polonais.

Cependant, les Russes se retiraient sans attendre l'armée française, qui occupa bientôt Wilna, capitale de la Lithuanie. Il y eut près de cette ville un combat de cavalerie, dans lequel Octave de Ségur, mon ancien camarade de l'état-major de Masséna, fut pris par les Russes à la tête d'un escadron du 8e de hussards qu'il commandait. Octave était le frère aîné du général comte de Ségur.

Le jour même où l'Empereur entrait dans Wilna, les troupes du maréchal Oudinot rencontrèrent le corps russe de Wittgenstein à Wilkomir, où eut lieu le premier engagement sérieux de cette campagne. Je n'avais jamais servi sous les ordres d'Oudinot. Ce début confirma la haute opinion que j'avais de son courage, mais il m'en donna une plus faible de ses talents militaires.