À cette époque, l'empereur de Russie envoya vers Napoléon le comte de Balachoff, l'un de ses ministres. Ce parlementaire trouva l'empereur des Français encore à Wilna. On n'a jamais bien connu le but de cette entrevue. Quelques personnes crurent qu'il s'agissait d'un armistice, mais elles furent promptement détrompées par le départ de M. de Balachoff, et l'on apprit bientôt que le parti anglais, dont l'influence était immense à la cour et dans l'armée russe, ayant pris ombrage de la mission donnée à M. de Balachoff, et craignant que l'empereur Alexandre ne se laissât aller à traiter avec Napoléon, avait hautement exigé que l'empereur de Russie s'éloignât de l'armée et retournât à Saint-Pétersbourg. Alexandre accéda à ce désir, mais il tint à rappeler également son frère Constantin. Laissés à eux-mêmes et stimulés par l'Anglais Wilson, les généraux russes ne songèrent qu'à donner à la guerre un caractère de férocité qui pût effrayer les Français. Ils prescrivirent donc à leurs troupes de faire le désert derrière elles, en incendiant les habitations et tout ce qu'elles ne pouvaient enlever!
Pendant que du point central de Wilna, Napoléon dirigeait les différents corps de son armée, la rivière de la Düna avait été atteinte le 15 juillet par les colonnes que dirigeaient Murat, Ney, Montbrun, Nansouty et Oudinot. Celui-ci, n'ayant probablement pas bien compris les ordres de l'Empereur, fit une marche excentrique, et, descendant la Düna par sa rive gauche, tandis que le corps de Wittgenstein la remontait sur le bord opposé, il se présenta devant la ville de Dünabourg, vieille place mal fortifiée, dont il espérait enlever le pont, afin de passer le fleuve et d'aller sur la rive droite attaquer en queue Wittgenstein. Mais celui-ci, en s'éloignant de Dünabourg, y avait laissé une forte garnison et une nombreuse artillerie. Mon régiment faisait comme d'habitude l'avant-garde, que le maréchal Oudinot dirigeait en personne ce jour-là.
Dünabourg est située sur la rive droite; nous arrivions par la gauche, qui est gardée par un ouvrage considérable servant de tête au pont de communication situé entre la place et l'avancée que sépare le fleuve, très large en cet endroit. À un quart de lieue des fortifications, qu'Oudinot prétendait n'être pas garnies de canons, je trouvai un bataillon russe, dont la gauche s'appuyait à la rivière et dont le front était couvert par les baraques en planches d'un camp abandonné. Ainsi postés, les ennemis étaient fort difficiles à joindre. Le maréchal m'ordonna cependant de les attaquer. Après avoir laissé à l'intelligence des officiers le soin d'éviter les baraques en passant par les intervalles qui les séparaient, je commande la charge. Mais à peine le régiment a-t-il fait quelques pas en avant au milieu d'une grêle de balles lancées par les fantassins russes, que l'artillerie, dont le maréchal avait nié l'existence, tonne avec impétuosité du haut des fortifications, dont nous étions si près que les boîtes à mitraille passaient au-dessus de nos têtes avant d'avoir le temps d'éclater. Un des rares boulets qui s'y trouvaient mêlés traversa une maison de pêcheur et vint briser la jambe d'un de mes plus braves trompettes qui sonnait la charge à mes côtés!… Je perdis là plusieurs hommes.
Le maréchal Oudinot, qui avait eu le tort grave d'attaquer le camp de baraques ainsi protégé par le canon et la mousqueterie, espéra débusquer les fantassins ennemis en envoyant contre eux un bataillon portugais qui précédait notre infanterie; mais ces étrangers, anciens prisonniers de guerre, qu'on avait enrôlés en France, un peu malgré eux, se portèrent au feu très mollement, et nous restions toujours exposés. Voyant qu'Oudinot se tenait bravement sous les balles ennemies, mais sans donner aucun ordre, je compris que si cet état de choses se prolongeait encore quelques minutes, mon régiment allait être détruit. J'ordonnai donc à mes chasseurs de se disperser et fis sur les fantassins russes une charge en fourrageurs, qui eut le double avantage de leur faire lâcher pied et d'éteindre le feu des artilleurs, qui n'osaient plus tirer de crainte d'atteindre leurs tirailleurs mêlés aux Français. Sabrés par mes cavaliers, les défenseurs du camp s'enfuirent dans le plus grand désordre vers la tête du pont. Mais la garnison chargée de la défense de cet ouvrage était composée de soldats de nouvelles levées qui, craignant de nous y voir entrer à leur suite, fermèrent les portes à la hâte, ce qui contraignit les fuyards à s'élancer vers le pont de bateaux pour gagner l'autre rive et chercher un refuge dans la ville même de Dünabourg.
Ce pont n'avait pas de garde-fou, les barques chancelaient, la rivière était large et profonde, et j'apercevais de l'autre côté la garnison de la place sous les armes et cherchant à fermer ses portes! Aller plus avant me paraissait une folie! Pensant donc que le régiment en avait assez fait, je l'avais arrêté, lorsque le maréchal survint en s'écriant: «Brave 23e, faites comme à Wilkomir, passez le pont, forcez les portes et emparez-vous de la ville!» En vain le général Lorencez voulut lui faire sentir que les difficultés étaient ici beaucoup plus grandes, et qu'un régiment de cavalerie ne pouvait attaquer une place forte, si mal gardée qu'elle fût, lorsque, pour y arriver, il fallait passer deux hommes de front sur un mauvais pont de bateaux: le maréchal s'obstina en disant: «Ils profiteront du désordre et de la terreur des ennemis!» Puis il me renouvela l'ordre de marcher sur la ville. J'obéis; mais à peine étais-je sur la première travée du pont avec le premier peloton, à la tête duquel j'avais tenu à honneur de me placer, que la garnison de Dünabourg, étant parvenue à fermer la porte des fortifications donnant sur la rivière, parut au haut des remparts, d'où elle commença à faire feu sur nous!…
La ligne mince sur laquelle nous nous tenions ne permettant pas à ces soldats inexpérimentés de tirer avec justesse, le canon et la mousqueterie nous firent éprouver bien moins de pertes que je ne l'aurais cru. Mais en entendant la place tirer sur nous, les défenseurs de la tête de pont, revenus de leur frayeur, se mirent aussi de la partie. Le maréchal Oudinot, voyant le 23e ainsi placé entre deux feux, à l'entrée du pont vacillant, au delà duquel il ne pouvait avancer, me fit parvenir l'ordre de rétrograder. Les grandes distances que j'avais laissées entre les pelotons permirent alors à ceux-ci de faire demi-tour par cavalier sans trop de désordre. Cependant deux hommes et deux chevaux tombèrent dans le fleuve et se noyèrent. Pour regagner la rive gauche, nous étions obligés de repasser sous les remparts de la tête de pont, où nous fûmes encore assaillis par un feu roulant qui, fort heureusement, était exécuté par des miliciens inhabiles; car si nous avions eu affaire à des soldats bien exercés au tir, le régiment eût été totalement exterminé.
Ce malheureux combat, si imprudemment engagé, me coûta une trentaine d'hommes tués et beaucoup de blessés. On espérait, du moins, que le maréchal s'en tiendrait à cet essai infructueux, d'autant plus que, ainsi que je l'ai déjà dit, les instructions de l'Empereur ne lui prescrivaient pas de prendre Dünabourg; cependant, dès que ses divisions d'infanterie furent arrivées, il fit attaquer derechef la tête de pont, dont les ennemis avaient eu le temps de renforcer la garnison par un bataillon de grenadiers, accouru des cantonnements voisins, au bruit de la canonnade; aussi nos troupes furent-elles repoussées avec des pertes infiniment plus considérables que celles éprouvées par le 23e de chasseurs. L'Empereur, ayant appris cette vaine tentative, en blâma le maréchal Oudinot.
Vous savez que mon régiment était de brigade avec le 24e de chasseurs à cheval. Le général Castex, qui commandait cette brigade, avait, dès le premier jour de notre réunion, établi un ordre admirable dans le service. Chacun des deux régiments, le faisant à son tour pendant vingt-quatre heures, marchait en tête lorsqu'on allait vers l'ennemi, faisait l'arrière-garde dans les retraites, fournissait tous les postes, reconnaissances, grand'gardes et détachements, pendant que l'autre régiment, suivant tranquillement la route, se remettait un peu des fatigues de la veille et se préparait à celles du lendemain, ce qui ne l'empêchait point de venir appuyer le corps de service, si celui-ci était aux prises avec des forces supérieures. Ce système extraréglementaire avait l'immense avantage de ne jamais séparer les soldats de leurs officiers ni de leurs camarades, pour les placer sous les ordres de chefs inconnus et les mêler aux cavaliers de l'autre régiment. Enfin, pendant la nuit, une moitié de la brigade dormait pendant que l'autre veillait sur elle. Cependant, comme il n'y a rien sans inconvénients, il pouvait se faire que le hasard appelât plus souvent un des deux corps à être de service, les jours où surviendraient des engagements sérieux, ainsi que cela venait d'arriver au 23e tant au combat de Wilkomir qu'à celui de Dünabourg. Cette chance le poursuivit pendant la majeure partie de la campagne; mais il ne s'en plaignit jamais, s'en tira toujours avec honneur, et fut souvent envié par le 24e qui eut bien moins d'occasions de se faire remarquer.
J'ai déjà dit que pendant qu'Oudinot faisait sa course sur Dünabourg, les corps de Ney, ainsi que l'immense réserve de cavalerie commandée par Murat, remontaient vers Polotsk par la rive gauche de la Düna, tandis que l'armée russe de Wittgenstein suivait la même direction par la rive droite. Ainsi séparés de l'ennemi par la rivière, nos cavaliers se gardaient mal et plaçaient, chaque soir, selon l'habitude française, leurs bivouacs beaucoup trop près des bords de la Düna. Wittgenstein, s'en étant aperçu, laissa passer l'infanterie de Ney et le gros de la cavalerie de Montbrun, dont la division du général Sébastiani fermait la marche, ayant pour arrière-garde la brigade du général Saint-Geniès, ancien officier de l'armée d'Égypte, homme très brave, mais peu capable. Arrivé au delà de la petite ville de Drouia, le général Saint-Geniès, sur l'ordre de Sébastiani, établit ses régiments au bivouac à deux cents pas de la rivière, qu'on croyait infranchissable sans bateaux. Mais Wittgenstein, ayant connaissance d'un gué très praticable, profita de la nuit pour faire passer le fleuve à une division de cavalerie qui, s'élançant sur le corps français, enleva presque entièrement la brigade Saint-Geniès, fit ce général prisonnier et contraignit Sébastiani à se retirer promptement avec le reste de sa division vers le corps de Montbrun. Après ce rapide coup de main, Wittgenstein rappela ses troupes sur la rive droite et continua à remonter la Düna. Cette affaire fit grand tort à Sébastiani et lui attira les reproches de l'Empereur.
Peu de temps après ce fâcheux événement, Oudinot ayant reçu l'ordre de s'éloigner de Dünabourg et de remonter la Düna pour rejoindre Ney et Montbrun, son corps d'armée prit la route qu'avaient suivie les corps de ces derniers et vint passer devant la ville de Drouia. Le projet du maréchal était de faire camper ses troupes à trois lieues au delà; mais comme il craignait que les ennemis ne profitassent du gué pour jeter sur la rive gauche de nombreux partis destinés à assaillir le grand convoi qu'il traînait après lui, il décida, en s'éloignant avec toute son armée, qu'un régiment de la brigade Castex passerait la nuit sur le terrain où la brigade du général Saint-Geniès avait été surprise, et aurait pour consigne d'observer le gué par lequel les Russes étaient passés pour venir attaquer cette brigade. Mon régiment étant de service ce jour-là, ce fut à lui qu'échut la dangereuse mission de rester seul devant Drouia jusqu'au lendemain matin. Je savais que le gros de l'armée de Wittgenstein avait remonté le fleuve, mais j'aperçus deux forts régiments de cavalerie laissés par lui non loin du gué. C'était plus qu'il n'en aurait fallu pour me battre.